Interview de Mme Amélie de Montchalin, ministre de la transformation et de la fonction publiques, à Europe 1 le 7 septembre 2020, sur la nomination de sous-préfets à la relance et la transformation de la Fonction publique.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Amélie de MONTCHALIN.

AMELIE DE MONTCHALIN
Bonjour.

SONIA MABROUK
Pour suivre l'application du plan de relance, le gouvernement va donc nommer des sous-préfets à la relance. C'est vrai que l'on manquait d'une nouvelle couche administrative dans notre pays.

AMELIE DE MONTCHALIN
Alors, on va reprendre les choses dès le début. Vous savez, le 1er janvier 2021, les milliards dont on parle, vont être mobilisables. Mais on est bien conscient que les Français ne vont pas nous juger sur les milliards, ils vont nous juger sur : est-ce que cet argent, ces projets, ils arrivent là où on vit, ils créent des emplois dans nos territoires, et est-ce que ça devient concret ? Et vous savez, dans les entreprises, quand on a une nouvelle priorité, la première chose qu'on fait c'est qu'on redéploie ses effectifs. On regarde les hommes et les femmes qui sont là, et on se demande comment on peut les utiliser au mieux. C'est-ce que l'Etat fait. On a 4 mois pour nous organiser, pour faire en sorte que cet effort inédit, investir 100 milliards d'euros en 2 ans, chose que l'Etat ne fait jamais, c'est du jamais vu, on est en train de faire quelque chose qui n'a pas eu lieu depuis des décennies. Vous imaginez bien qu'il faut qu'on réfléchisse à notre organisation.

SONIA MABROUK
Mais pourquoi des sous-préfets à la relance ? Est-ce que vous avez demandé à des gens qui créent habituellement de la norme, de produire maintenant de la simplification, d'un coup ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, ce qu'on va chercher à faire c'est que les préfets de région, qui sont responsables dans chacune leur région, de la mise en oeuvre de toutes les politiques publiques, de la sécurité, de l'industrie, bref ceux qui animent nos régions, réfléchissent aux besoins qu'ils ont. On fait du sur-mesure. Vous imaginez bien que la relance, ce ne sera pas tout à fait les mêmes défis, si vous être dans la région Centre ou si vous êtes dans les Hauts-de-France.

SONIA MABROUK
Nous sommes d'accord, mais notre auditeur ce matin…

AMELIE DE MONTCHALIN
Donc, chacun…

SONIA MABROUK
... Amélie de MONTCHALIN, il se dit : on va soigner la bureaucratie par plus de bureaucratie !

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, on va surtout... Donc, les préfets vont nous dire : voilà les besoins que j'ai sur mon territoire, et nous en face, on va demander à des hauts fonctionnaires, qui sont aujourd'hui dans les administrations centrales, qui font aujourd'hui des règles, des normes, qui nous encadrent…

SONIA MABROUK
... qui nous ont bien encadrés, ça c'est sûr.

AMELIE DE MONTCHALIN
D'aller sur le terrain. Moi je crois fondamentalement qu'il est nécessaire aujourd'hui de renforcer l'action publique, là où ça se passe. Donc…

SONIA MABROUK
Mais c'est très important, c'est pour ça que l'on va s'arrêter ce matin sur l'efficacité de ce plan de relance. Vous parlez de ces hauts fonctionnaires, ce sont souvent des énarques, on est bien d'accord, qui n'ont jamais eu une expérience dans le privé, ils n'ont pas eu à gérer un employé, une fiche de paie, en quoi sont-ils compétents pour suivre ce plan de relance ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Vous savez, aujourd'hui, l'Etat, sur les territoires, on ne lui demande pas de tout faire, on lui demande d'animer, de rendre possible, de débloquer, de mettre autour de la table les élus, les entreprises, bref tous ceux qui font vivre un territoire. Moi je l'ai vu comme députée, celui sur un territoire, mais dans des zones, vous savez, Mortagne-au-Perche, Calais, Avesnes-sur-Helpe, beaucoup de territoires de notre pays, ce qui fait que les élus et les entreprises et l'Etat travaillent ensemble, forment une équipe, et là on a bien besoin d'une équipe pour relever le défi qui est devant nous, ce sont les sous-préfets, et donc ce qu'on dit, c'est qu'on va s'appuyer sur eux, on va s'appuyer sur les préfets, mais on va aussi leur envoyer du renfort. Vous imaginez bien…

SONIA MABROUK
Encore ? Mais attendez, l'Etat croule sous les dettes et les déficits.

AMELIE DE MONTCHALIN
Non.

SONIA MABROUK
Il existe, si je ne me trompe pas, Amélie de MONTCHALIN, déjà 1 200 agences de l'Etat dans le budget de fonctionnement…

AMELIE DE MONTCHALIN
On ne parle pas de la même chose.

SONIA MABROUK
... reprendre 50 milliards par ans…

AMELIE DE MONTCHALIN
On ne parle pas de la même chose.

SONIA MABROUK
D'accord, mais vous créez des sous-préfets en plus, des postes s'en plus.

AMELIE DE MONTCHALIN
D'abord, il n'y a pas de recrutement d'emplois en plus en 2021, c'est un principe fort, on garde le même nombre de fonctionnaires. Mais moi mon combat, c'est qu'ils sortent des administrations centrales, c'est qu'ils sortent des ministères à Paris, et qu'on les envoie sur le terrain. Et d'ailleurs ça ne va pas s'arrêter au…

SONIA MABROUK
Ils vont être un peu perdus.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais, ça ne va pas s'arrêter.

SONIA MABROUK
Ils vont sortir de leur administration pour venir sur le terrain, on va leur demander autre chose.

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est une révolution en effet…

SONIA MABROUK
Culturelle dans leur tête.

AMELIE DE MONTCHALIN
... parce qu'on ne peut pas toute sa vie faire sa carrière dans une administration centrale. A un moment donné il faut qu'on voie ce que ça produit de négatif…

SONIA MABROUK
Enfin, mais c'est bon de l'entendre, mais pourquoi pas avant ? Pourquoi ne pas l'avoir fait avant ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais parce que le jour où le Premier ministre Jean CASTEX est monté à la tribune de l'Assemblée et a dit : en 2021, stabilité de l'emploi en moyenne, mais toutes les créations de postes se font sur les territoires. Vous savez, la droite, parfois d'ailleurs les ultralibéraux, comme ils s'appellent eux-mêmes, nous disent : le but c'est que l'Etat parte des territoires, que les initiatives se créent. Moi je ne crois pas à ça, je crois effectivement en un Etat qui est beaucoup plus fort sur le terrain et qui crée moins de normes à Paris. C'est ça mon engagement, c'est un engagement pérenne, c'est une réforme de la Haute fonction publique.

SONIA MABROUK
Mais pourquoi eux, Amélie de MONTCHALIN, une réforme de la Haute fonction, pourquoi eux, pourquoi ce n'est pas des entrepreneurs que vous avez choisis ? Ce sont eux les forces créatrices, c'est à eux de dire ce qui bloque et ce qui ne bloque pas.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais, on va jouer en équipe, on va se mettre autour de la table. Mais vous imaginez ? Est-ce que vous imaginez aujourd'hui un gouvernement vous dire : voilà, on a un plan de relance, et on va demander à des entreprises qui doivent investir, créer de l'emploi, trouver des clients, que c'est à eux qu'on confie la responsabilité ? Vous auriez trouvé ça totalement irresponsable.

SONIA MABROUK
Et les présidents de région, moi je pense par exemple, pourquoi ne pas avoir demandé à Valérie PECRESSE, à Xavier BERTRAND, à tous les autres ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Toute la journée présidents de région travaillent avec les préfets.

SONIA MABROUK
Vraiment ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Regardez…

SONIA MABROUK
Ils vont travailler sur l'application du plan de relance ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Valérie PECRESSE et le préfet de région, tous les préfets et les présidents de région sont main dans la main. Mais aujourd'hui, ce qu'on veut, ce n'est pas opposer les uns aux autres, c'est mettre les bonnes personnes au bon endroit, pour simplifier par le terrain les choses, parce qu'objectivement, ce qui est compliqué, ce n'est pas tous les jours notre texte, ce sont nos habitudes, ce sont les procédures, c'est la manière de faire, et donc on met des gens sur le terrain, pour que ça simplifie là où ça se passe.

SONIA MABROUK
Vous croyez vraiment à une révolution culturelle aujourd'hui ?

AMELIE DE MONTCHALIN
On est obligé, si on veut transformer…

SONIA MABROUK
Vous venez d'arriver dans ce ministère de la Fonction publique.

AMELIE DE MONTCHALIN
Si on veut transformer notre pays, si on veut investir pour la France de 2030, plus compétitive, avec plus d'emplois, plus écologique, l'Etat doit se transformer aussi. Vous savez, l'Etat ce n'est pas un îlot différent du reste de la société. On doit tous se moderniser, et donc l'Etat doit prendre sa part, l'Etat doit se transformer. Les agents publics sont les premiers agents de la relance. Si les agents publics ne changent pas leur manière de faire, comment voulez-vous que le pays change lui-même ?

SONIA MABROUK
A bon entendeur…

AMELIE DE MONTCHALIN
Et donc j'ai écrit…

SONIA MABROUK
Mais vous entendez cette petite musique, Amélie de MONTCHALIN, on vous dit : vous renforcer les préfets et les sous-préfets au détriment des élus locaux.

AMELIE DE MONTCHALIN
Tous les élus, tous les élus de terrain que je connais, je ne les connais pas tous, mais j'en connais beaucoup, demandent à ce que l'Etat soit plus fort là où ils sont. Il y a quelque chose qui légitimement énerve beaucoup, fatigue beaucoup les élus locaux, c'est quand on a un projet local, il faut qu'on attende qu'il remonte jusqu'à Paris, que quelqu'un qui ne connaît pas le sujet décide et qu'ensuite il y a une décision qui tombe. Eh bien on est beaucoup mieux je crois à faire confiance à la responsabilité des acteurs de terrain, et qui travaillent ensemble là où ils sont. Moi je crois à cet état, comme on dit, déconcentré, c'est-à-dire qu'on ne concentre pas toutes les décisions à Paris, en pensant qu'on a toujours raison.

SONIA MABROUK
Vous êtes pleine de bonnes volontés, ça paraît être un mythe, une sorte de rêve aujourd'hui ce dont vous parlez, une révolution culturelle, comme ça, d'un claquement de doigts ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, c'est une question de volonté et c'est une question de cohérence. Aujourd'hui, ce plan de relance c'est une chance pour la France, parce qu'on va pouvoir accélérer des choses qu'on a lancées depuis 3 ans.

SONIA MABROUK
Et est-ce que nous, citoyens, Amélie de MONTCHALIN, on va pouvoir juger de votre action, de l'action de l'Etat ? Est-ce qu'il pourrait y avoir des chiffres réguliers pour juger de l'action et d'efficacité de l'Etat tout simplement ?

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est une annonce que j'ai faite dès ma prise de poste, pour répondre à ce sentiment d'impuissance publique, à cette défiance aussi face aux agents publics, face à l'action publique, il faut que nous soyons transparents, que nous puissions dire territoire par territoire ce qui fonctionne, ce qui avance, là où sont les progrès, et inversement là où on a des blocages. Pas pour se flageller, mais parce qu'on a besoin d'être lucide, transparent, et surtout quand il y a des blocages, de les résoudre. Moi, ce que je veux, c'est qu'on puisse faire avancer notre pays, plus vite…

SONIA MABROUK
Transparent, donc, avec une action publique qui pourra être jugée par le citoyen.

AMELIE DE MONTCHALIN
Et donc je publierai, et avec tout le gouvernement nous publierons, à la fin du mois d'octobre, bref au printemps, au cours de l'automne, des données claires, territoire par territoire, qui nous aident à faire la suite de ce que je vous ai dit. Les Français ils ne veulent pas des résultats en moyenne, ils ne veulent pas que le pays aille bien, ils veulent que là où ils sont, dans leur territoire, dans leur département, les emplois se créent, les entreprises aillent bien, et que, eux-mêmes, puissent avoir des projets.

SONIA MABROUK
Mais, paradoxalement, vous connaissez j'allais dire l'esprit français, quand il y a trop d'Etat on se plaint, quand il n'y a pas assez on se plaint, est-ce que vous ne risquez pas de gonfler les voiles d'un néo-poujadisme dirigé contre l'Etat, les fonctionnaires, les sous-préfets, les normes, bref ?

AMELIE DE MONTCHALIN
S'il y a une chose que les Français attendent, c'est qu'on s'occupe d'eux, là où ils sont. Donc moi je n'ai pas plus d'Etat, moins d'Etat, j'ai mieux d'Etat, à l'endroit pertinent, c'est-à-dire dans les territoires. C'est dans les sous-préfectures, c'est dans nos petites villes, c'est dans les coeurs de départements qu'on fait l'action publique efficace. Vous savez, il y a des gens qui disent « c'est ringard », « c'est jacobin ». Ecoutez, moi je n'ai rien à faire que ce soit ringard ou je jacobin, je veux que ce soit efficace, et je pense qu'on a les bonnes pratiques. Je vous dis, dans toutes les entreprises, quand on a une nouvelle priorité, un nouveau chantier, on réalloue ses moyens, on se pose les questions de bon sens.

SONIA MABROUK
Alors, on a bien compris que nous vous vouliez être sur le terrain et être efficace, alors pourquoi, pourquoi un Haut-commissaire au Plan, à quoi ça sert ? A quoi sert François BAYROU ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais, là on est dans un autre exercice, qui est justement un exercice de dire : après cette crise sanitaire, après plan de relance, un jour on va se réveiller, tout ça va être, enfin on l'espère, derrière nous.

SONIA MABROUK
Certains ont déjà réveillés.

AMELIE DE MONTCHALIN
On sera là, et on regardera notre pays et on se dira : où on va ? Moi je pense qu'il est extrêmement important d'avoir à la fois une action, comme on l'a dit, de terrain, efficace, extrêmement ancrée dans la réalité, et en parallèle, une réflexion de temps long, qui puisse…

SONIA MABROUK
Voilà, on ajoute, encore, une norme, un poste.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais non, mais... Pas du tout, François BAYROU il ne va pas créer de la norme, il va animer des réflexions pour nous montrer où est-ce que collectivement on va. Vous avez les commissaires…

SONIA MABROUK
Bon, c'est François BAYROU qui va nous montrer où on va.

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais, pas lui. Vous savez, le commissaire au Plan, ça fait des années et des décennies que ça a existé, ça réuni justement, en équipes, les partenaires sociaux, les entreprises, les Français, bref, tous ceux qui veulent contribuer à la réflexion collective. Je pense que ce n'est pas un luxe dans notre pays aujourd'hui que de créer du consensus, du collectif, une vision partagée. Ensuite il fera des propositions, et puis le gouvernement reprendra ce qu'il peut reprendre maintenant, et ça nourrit une réflexion collective.

SONIA MABROUK
Oui, comme ça, vous ne serez plus accusés d'être libéraux, on a bien compris aussi. D'une pierre deux coups.

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi, ce que je dis…

SONIA MABROUK
Il y a toujours un aspect politique.

AMELIE DE MONTCHALIN
Les dogmes, les grands principes, ceux qui vous disent sous couvert de telle ou telle idéologie, il faut faire ci ou ça, je peux vous dire que dans la position qui est la mienne, moi je n'agis pas par dogme, je cherche à faire de l'efficace, du bon sens, de l'applicable.

SONIA MABROUK
Vous venez de l'entreprise, d'ailleurs.

AMELIE DE MONTCHALIN
Moi je viens de l'entreprise. J'ai aucun, vous savez, je n'ai aucune, j'allais dire, participation personnelle dans cette aventure. Je suis en train de réfléchir…

SONIA MABROUK
Il ne faut pas vous en défendre, Amélie de MONTCHALIN.

AMELIE DE MONTCHALIN
Non, mais je ne me défends pas, mais j'ai l'impression, vous savez, quand on a des idées de bon sens, il faudrait qu'on s'excuse de réfléchir à ce qui est efficace à nouveau. Les Français, je pense qu'ils sont très lucides, ils voient bien…

SONIA MABROUK
Oui, justement, ils sont lucides. Peut-être pour conclure, est-ce que selon vous le vrai plan de relance ce ne serait pas une réforme de l'Etat, ambitieuse, courageuse, celle que vous avez laissé un peu sur le bas-côté de la route ?

AMELIE DE MONTCHALIN
Mais c'est celle qu'on en train de faire…

SONIA MABROUK
Vraiment ?

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est celle dont je vous parle, c'est celle qui part du terrain, c'est celle qu'il considère que ce n'est pas avec des grands plans, des grandes lois, des grands tableaux de bord, depuis Paris, qu'on va résoudre les choses, c'est en mettant des hommes et des femmes sur le terrain, c'est en faisant sortir ceux qui font la norme à Paris, là où ça se passe, c'est en étant dans une approche de sur mesure. Vous savez que je ne vous ai pas annoncé une personne, à chaque endroit, de manière systématique. Les préfets de région, les présidents de région, ils voient bien les défis. Les Français ils voient bien les défis. Donc la réforme de l'Etat, la transformation la Haute fonction publique que je mène et que le Premier ministre et que le président veulent mener et que le président de la République d'ailleurs a cherché à mener depuis 3 ans, c'est une réforme qui sort justement de l'idéologie et qui fait du concret.

SONIA MABROUK
Une révolution culturelle, on va suivre ça avec beaucoup d'attention, évidemment, la révolution de l'administration française. Merci Amélie de MONTCHALIN.

AMELIE DE MONTCHALIN
C'est sa transformation, et elle est toute aussi essentielle que le plan de relance.

SONIA MABROUK
Vaste défi. Merci d'avoir répondu à nos questions. Belle journée à vous et à nos auditeurs également.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 septembre 2020