Interview de Mme Roxana Maracineanu, ministre des sports, à Europe 1 le 28 septembre 2020, sur les aides apportées aux propriétaires de salle de sport, le tournoi de Roland Garros et la lutte contre les discriminations au sein du milieu sportif.

Prononcé le

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Roxana MARACINEANU.

ROXANA MARACINEANU
Bonjour.

SONIA MABROUK
Et tout d'abord, écoutez. Le Français Julian ALAPHILIPPE qui remporte le titre de champion du monde de cyclisme ; le dernier sacre français datait de 97. Comment vous qualifiez son exploit ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, écoutez, c'est extraordinaire, c'est vrai qu'on l'avait vu sur le Tour gagner une étape, porter le maillot jaune, et puis, malheureusement, devoir lâcher sur la fin, donc là, on est très heureux que dans ces championnats du monde, ça ait abouti, et que cette reprise, qui était difficile pour tout le monde après le Covid, eh bien, ça ait pu lui réussir d'aussi belle manière, puisque ça fait 23 ans que la France n'avait pas remporté des championnats du monde en cyclisme.

SONIA MABROUK
23 ans, ça fait du bien de démarrer avec cette bonne nouvelle, parce qu'il y a maintenant la dure réalité, notamment, Madame la Ministre, des salles de sport fermées dans les zones d'alerte renforcée et maximale, qu'est-ce que vous allez faire très concrètement pour éviter une cascade de faillites dans ce secteur ?

ROXANA MARACINEANU
Oui, le sport est le premier secteur à avoir dû faire des efforts pour endiguer cette reprise, cette propagation du virus nouvelle aujourd'hui, les salles de sport seront compensées totalement, il y aura jusqu'à 10.000 euros d'aide pour ce mois-ci par propriétaire de salle de sport, une exonération des charges, et puis, faire en sorte qu'elles ne perdent pas d'argent, même si on sait que dans ces salles de sport, dans les associations, eh bien, c'est le mois de septembre, d'octobre qui compte, puisque c'est là qu'on inscrit les nouveaux arrivants et qu'on les fidélise pour la suite de l'année.

SONIA MABROUK
Et vous entendez ce qu'ils vous disent, d'abord, ils poussent un cri de désespoir, on estime à 10.000 emplois menacés d'ici à la fin de l'année, et vos mesures, ces mesures, c'est un petit peu un sparadrap sur une jambe de bois.

ROXANA MARACINEANU
Aujourd'hui, il faut qu'on les soutienne pour qu'elles passent cette bosse, j'allais dire, qui ne va durer, on l'espère, que 15 jours, 1 mois, et puis, après, l'activité reprendra, aujourd'hui, j'ai défendu et plaidé, et j'ai obtenu que les associations, notamment celles qui reçoivent, qui accueillent des enfants, puissent continuer à avoir accès aux salles de sports, aux gymnases et aux piscines…

SONIA MABROUK
Donc les mineurs, oui, pour les clubs de sport, c'est bien ça ?

ROXANA MARACINEANU
Voilà, les mineurs…

SONIA MABROUK
Mais les salles de sport restent fermées ?

ROXANA MARACINEANU
Les mineurs et les majeurs dont c'est le métier et qui pratiquent à haut niveau ou en sport professionnel pourront avoir accès, si toutefois les piscines viennent à être fermées sur décision du préfet, puisqu'elles sont ouvertes aujourd'hui, et si les salles de sport et les gymnases effectivement ferment leurs portes comme il a été demandé, néanmoins, ces publics prioritaires pourront y avoir accès.

SONIA MABROUK
Mais en fermant les salles de sport, vous laissez à penser, Madame la Ministre, qu'elles sont des foyers de contamination, est-ce que c'est le cas ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, écoutez, on ne porte pas de masque, on respecte la distanciation, il y a effectivement des protocoles travaillés par tous ces acteurs depuis le mars avec vous…

SONIA MABROUK
Et ils les ont respectés, il faut le reconnaître…

ROXANA MARACINEANU
Ils le respectent, ils accueillent déjà moins de gens, mais c'est vrai qu'aujourd'hui, en milieu confiné, on peut se transmettre le virus si on n'a pas de masque, et puis, surtout, s'il y a un quart avéré dans une salle de sport, tous ceux qui sont en salle de sport seront considérés comme cas contacts, puisqu'ils ne portent pas de masque, et ça les pénalisera aussi dans leur vie personnelle et professionnelle…

SONIA MABROUK
Oui, mais je vous soumets quand même ces chiffres, 27 millions de passages dans les salles de sport pour 207 cas avérés, 207 cas…

ROXANA MARACINEANU
Les décisions aujourd'hui ne sont pas prises en fonction d'une réalité qui serait celle de la circulation du virus, puisqu'on ne sait pas comment le virus se transmet clairement aujourd'hui. Les décisions qui ont été prises, c'est pour dire : dans votre vie personnelle et de loisirs, il faut continuer à être discipliné comme vous l'êtes, lorsque vous avez la pression sociale de la vie en collectivité, au travail, dans les transports ou dans la rue. Il faut que dans notre vie sociale à tous, eh bien, on continue à faire attention, parce que, pour éviter un deuxième confinement total.

SONIA MABROUK
Alors coup d'envoi hier du tournoi de Roland Garros, vous avez sans doute écouté tout à l'heure Novak DJOKOVIC sur Europe 1, la jauge des spectateurs pour les grands événements est passée de 5.000 à 1.000 pour Roland-Garros, est-ce que c'est un tournoi à minima ?

ROXANA MARACINEANU
Alors, ce n'est pas que pour Roland Garros, encore une fois, cette jauge-là doit être respectée dans tous les secteurs d'activités, culturelles, sportives, dans la société, dans les rassemblements, dans les zones les plus touchées aujourd'hui, et il faut que, vraiment, nous respections cette jauge, je comprends bien, avec les organisateurs, et c'est un crève-coeur pour moi, pour avoir travaillé avec ces organisateurs depuis des mois, une jauge qui a bougé, en plus, là, depuis deux semaines, il faut voir la rapidité avec laquelle nous sommes allés vers ces 1.000 personnes, mais voilà, il faut qu'on s'y plie, il faut qu'on fasse tous un effort pour que ça puisse repartir…

SONIA MABROUK
Mais pour Roland Garros, ça fait 1.000 personnes sur 12 hectares, avec un rapide calcul, ça fait 120 mètres carrés par personne, c'est-à-dire 100 fois plus que la norme de distanciation sociale d'un mètre par personne, il faut se rendre compte que… vous trouvez ça logique ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, ces personnes, elles vont être rassemblées dans un même stade à suivre le même match, c'est vrai qu'on peut avoir plus de places dans un stade avec suffisamment d'espaces. Mais aujourd'hui, il faut qu'on soit vraiment, voilà, discipliné par rapport à ces mesures, il faut qu'on veille tous ensemble à ce que cette deuxième vague n'arrive pas. Et je le dis pour les personnels médicaux qui sont vraiment… qui voient le train arriver à toute grande vitesse…

SONIA MABROUK
Bien sûr, ça fait deux fois que vous nous dites, Roxana MARACINEANU, attention à la deuxième vague. Est-ce que vous prévoyez, est-ce que vous avez sur votre table un scénario de re-confinement, donc de suspension des matchs de foot, de rugby, si la situation s'aggrave encore ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr qu'avec les acteurs du sport, on réfléchit aussi à une reconfiguration y compris des compétitions, si jamais il y a des limitations de déplacements, comment continuer à exercer, voire à se contenter uniquement de l'entraînement et réduire le circuit de compétitions…

SONIA MABROUK
Ah, ce scénario est sur votre table…

ROXANA MARACINEANU
Depuis le début, de toute façon, depuis le mois de mars, c'est ce que nous travaillons avec les fédérations et les instances sportives pour être prêts à tout, et c'est la capacité la résilience de tous ces acteurs qui fait que nous pouvons nous adapter, même si je conçois que c'est difficile pour tout le monde, mais heureusement, en face, le gouvernement fait tout pour soutenir économiquement ces acteurs.

SONIA MABROUK
Alors, alors il y a les autres défis dans le sport, Noël LE GRAËT, le président de la Fédération française de foot, a suscité beaucoup de réactions affirmant – je cite – que le phénomène raciste dans le sport et dans le foot n'existe pas ou peu, il a précisé ces jours-ci sur Europe 1 – je cite – que le foot n'est pas porteur de racisme, au contraire, dit-il. C'est du déni ?

ROXANA MARACINEANU
Le sport, c'est vrai que dans la majorité, la grande majorité des associations, aujourd'hui, ce qui est proposé, ce qui est inculqué par les éducateurs, c'est des notions de tolérance, de vivre ensemble, d'acceptation de l'autre, néanmoins, il reste évidemment dans certaines associations, dans certains clubs, puisque nous ne sommes pas derrière chaque club, des phénomènes de discrimination, des phénomènes aussi de communautarisme, de séparatisme, et il faut que nous allions plus loin sur cette thématique…

SONIA MABROUK
Et on va en parler…

ROXANA MARACINEANU
Il ne vous aura pas échappé que mon ministère a renoué depuis deux ans maintenant avec ses missions régaliennes de protection des publics et de lutte contre les discriminations…

SONIA MABROUK
Oui, mais Madame la Ministre, je vous ferai réagir sur la phrase quand même de Noël LE GRAËT qui dit qu'il n'y en a quasiment pas, est-ce que c'est du déni, c'est important quand même, il est le président de la Fédération française de foot ?

ROXANA MARACINEANU
Il faut que les fédérations s'engagent contre la lutte, contre les discriminations…

SONIA MABROUK
Vous ne voulez pas réagir à ses propos ?

ROXANA MARACINEANU
Si, bien sûr, je le dis, clairement, les présidents doivent être à nos côtés et seront de plus en plus à nos côtés pour contrôler ce qui se passe dans leurs associations affiliées, ce qui se passe dans leurs compétitions, et vous le savez, depuis le début, moi, j'ai pris cette question à bras le corps, et j'ai demandé des comptes, que ce soit à Noël LE GRAËT, que ce soit à d'autres présidents de fédérations, qui ont dû répondre de choses qui se passaient depuis longtemps dans leurs fédérations, ou plus récemment, des choses qui effectivement pouvaient paraître normales, et qui aujourd'hui ne le sont plus.

SONIA MABROUK
Alors, d'autres menaces pèsent sur le monde du sport, il y a le racisme, l'homophobie et la radicalisation, cette menace notamment est étayée dans un livre édifiant, intitulé « Le livre noir sur le sport » de Patrick KARAM et Magali LACROZE. En tant que ministre des Sports et ancienne évidemment grande sportive, vous découvrez l'ampleur du phénomène de radicalisation ?

ROXANA MARACINEANU
Alors aujourd'hui, on a besoin d'objectiver la situation réelle de la place du sport dans ce phénomène de radicalisation.

SONIA MABROUK
Objectiver, c'est-à-dire ?

ROXANA MARACINEANU
Aujourd'hui, c'est basé effectivement sur des « on dit », sur des choses qu'il y a dans des livres qui paraissent, mais il n'y a pas de données objectives pour pouvoir mesurer cette radicalisation…

SONIA MABROUK
Des « on dit », Madame la Ministre ?

ROXANA MARACINEANU
Oui, bien sûr, des « on dit », j'ai entendu même qu'il y avait la moitié de l'Equipe de France qui semblerait-il était fichée S, j'ai entendu de la part, de la bouche de certains qui disaient ça…

SONIA MABROUK
Qui l'a dit ?

ROXANA MARACINEANU
Evidemment, tout ça…, un sénateur, voilà, beaucoup de personnes qui se servent du sport aussi pour dire que les radicalisés sont dans le sport, évidemment, les personnes radicalisées sont passées sans doute par un club de sport…

SONIA MABROUK
Moi, je vous pose la question directement, est-ce que…

ROXANA MARACINEANU
Mais aujourd'hui, cette thématique est prise à bras-le-corps depuis 2015, nous avons des mesures…

SONIA MABROUK
Est-ce que vous, vous faites preuve, c'était ma question, est-ce que vous faites preuve d'angélisme sur ce sujet ou est-ce que vous considérez que le communautarisme, que le séparatisme dans le sport notamment, et je m'appuie sur une enquête aujourd'hui dans Le Parisien, qui évoque ces entailles à la laïcité notamment dans les clubs de sport, est-ce que ça existe ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr, je ne vais pas nier le fait que ça existe, ça existe dans certains clubs, maintenant, nous faisons tout ce que nous pouvons et nous allons faire encore plus, nous avons aujourd'hui 250 référents citoyenneté, laïcité, lutte contre le séparatisme à qui on peut faire remonter les signalements, qui nous les remontent. Nous avons des contrôles renforcés avec le ministère de l'lntérieur…

SONIA MABROUK
Et qu'est-ce que vous faites une fois que c'est remonté, une fois que c'est remonté un signalement, que vous faites vous ?

ROXANA MARACINEANU
Donc nous faisons des contrôles ciblés avec le ministère de l'Intérieur, nous en avons fait à peu près 300 en 2019, sur les 300 que nous avons faits, il y a eu seulement 5 fermetures, et les 5 fermetures n'étaient pas expressément dues à la radicalisation. Donc c'est pour ça que je dis, on en parle beaucoup, la réalité du phénomène mérite aujourd'hui d'être mesurée, il n'empêche que moi, je veux engager les fédérations…

SONIA MABROUK
Comment allez-vous le mesurer, je vous donne un exemple en m'appuyant à la fois sur le livre que je viens de citer et l'enquête du Parisien, des prières dans les vestiaires, et même sur le terrain, ces situations existent ?

ROXANA MARACINEANU
Alors, il est certain que dans une association sportive, c'est l'objet sportif qui doit primer, on ne doit pas se réunir pour exercer une religion ou pour faire autre chose que du sport. Donc dès que ces phénomènes sont repérés dans des associations, il faut alerter les référents qui sont dans chaque fédération et dans nos services déconcentrés, qui feront remonter ces informations, on viendra contrôler. Maintenant, quand on va contrôler sur le terrain, ce n'est pas toujours simple de repérer ces signaux faibles de radicalisation, donc nous devons éduquer, sensibiliser tous les éducateurs sportifs, nous devons les former à cette thématique qui évidemment est nouvelle dans notre société…

SONIA MABROUK
Madame la Ministre, mais des sportifs qui refusent d'avoir un entraîneur féminin, des sportifs qui refusent de serrer la main d'une femme, c'est une réalité qui progresse, est-ce que vous le reconnaissez ? Moi, j'ai l'impression qu'il y a une part d'angélisme ou alors, vous nous dites : non, non, on prend à bras le corps ce phénomène aujourd'hui…

ROXANA MARACINEANU
Alors, je le redis, on prend à bras le corps ce phénomène, et aujourd'hui, nous allons encore renforcer la responsabilité des fédérations, puisque ces associations sont affiliées à des fédérations, c'est elles qui doivent être responsables des valeurs de la République, puisque, encore une fois, ces fédérations ont délégation de service public, ces fédérations sont agréées par l'Etat, et un club sain, c'est un club républicain, c'est les principes de la République qui doivent primer dans une association sportive…

SONIA MABROUK
Vous avez lu le rapport…

ROXANA MARACINEANU
Et nous veillons à cela…

SONIA MABROUK
Le rapport sur la radicalisation des députés Eric DIARD et POULLIAT, vous l'avez lu ?

ROXANA MARACINEANU
C'est de ce sénateur dont je vous parlais tout à l'heure, qui dit que…

SONIA MABROUK
Vous avez mis du temps à les recevoir…

ROXANA MARACINEANU
Pas du tout, pas du tout, on les a reçus, on leur a donné rendez-vous, on les a reçus, mais vous savez, le sport…

SONIA MABROUK
Assez rapidement, certains disent que vous n'aviez pas pris à bras-le-corps justement à ce sujet ?

ROXANA MARACINEANU
Vous savez, le sport, c'est souvent l'antichambre de la célébrité pour beaucoup de personnes qui n'ont pas d'espace médiatique, et évidemment dire que nous avons tardé à les recevoir…

SONIA MABROUK
Ce sont des parlementaires sérieux quand même, qui font un travail sérieux sur ce sujet…

ROXANA MARACINEANU
Que la radicalisation est un phénomène de société, vous savez, toutes les personnes radicalisées ont bu et mangé pendant les 24 heures avant de passer à l'acte aussi, donc avec aujourd'hui 16 millions de Français qui pratiquent dans un club, il est tout à fait normal qu'on retrouve des personnes qui ont eu une licence dans leur vie dans un club parmi ces personnes radicalisées ; il y a beaucoup de personnes qui font du sport en France, donc inévitablement, on va les retrouver dans des clubs. Ce qui ne veut pas dire que c'est un phénomène rampant dans le sport français, encore une fois…

SONIA MABROUK
Mais vous reconnaissez qu'il existe, et on verra ce que le projet de loi sur le séparatisme comportera sur ce volet sportif…

ROXANA MARACINEANU
Nous avons des belles mesures, des belles mesures qui concernent le sport en ce sens.

SONIA MABROUK
Merci Madame la Ministre, Roxana MARACINEANU, d'avoir été notre invitée. Belle journée à vous ainsi qu'à nos auditeurs.

ROXANA MARACINEANU
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 octobre 2020