Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'État aux affaires européennes, avec "Le Monde" le 15 octobre 2020, sur le Brexit, le plan de relance européen et les tensions avec la Turquie.

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Q - Pensez-vous qu'un accord sur la relation future entre le Royaume-Uni et l'Union européenne est encore possible ?

R - Ces derniers jours, le gouvernement britannique a dit souhaiter y parvenir. Nous aussi. Mais un accord doit respecter nos conditions, qu'il s'agisse de la pêche, des conditions de concurrence ou de la gouvernance. Sinon, il n'y aura pas d'accord.

Q - Sur la pêche, le négociateur européen Michel Barnier semble moins inflexible que par le passé...

R - On ne peut pas isoler le sujet de la pêche du reste des négociations. Les Britanniques veulent récupérer leurs eaux, et cela, pensent-ils, leur donne un moyen de pression. Mais ils oublient que, pour tous les autres sujets sur lesquels ils négocient, ils ont beaucoup plus à demander qu'à offrir. La pêche ne doit pas être la variable d'ajustement, il n'y aura pas d'accord global possible sans un bon accord dans ce domaine. Un accord qui offrirait de la visibilité dans le temps aux pêcheurs et leur garantirait un accès aux eaux britanniques. On ne sacrifiera pas leurs intérêts.

Q - Il va bien falloir faire des concessions...

R - Nous ne pouvons être taxés d'"inflexibles" alors que les Britanniques ne nous ont pas donné de signaux clairs de leur volonté de mouvement pour un accord d'ensemble.

Q - David Frost, le négociateur côté britannique, s'est dit récemment prêt à bouger sur le sujet des aides d'Etat et des conditions de concurrence loyale...

R - C'est un signal favorable, on attend des preuves. Il ne peut pas y avoir de dumping à nos frontières, c'est une condition de concurrence loyale. Si les Britanniques veulent avoir accès au marché intérieur, il ne faut pas que leurs entreprises puissent être plus aidées que les nôtres et fassent du dumping contre nous.

Le Conseil va déterminer si un accord est encore possible. Soit les chefs d'Etat et de gouvernement estiment que ce n'est pas le cas et on se préparera aux conséquences d'un "no deal". Soit les Britanniques auront bougé d'ici là, et Michel Barnier aura quelques jours quelques semaines au plus - pour tenter de finaliser un accord. Cela ne veut pas dire qu'il y arrivera, mais il y aura un chemin.

Q - Le climat figure au menu du Conseil. En décembre 2019, l'UE adoptait l'objectif de neutralité carbone pour 2050, à l'exception de la Pologne qui s'en exonérait. Peut-on continuer comme cela ?

R - C'est vrai, l'accord de décembre contenait une ambiguïté : le degré d'engagement de Varsovie. Il faut donc que la Pologne s'engage de manière explicite sur 2050 on en discutera cette semaine, puis en décembre, même si, en réalité, ce serait plus symbolique que concret. Car aujourd'hui, l'objectif de neutralité carbone en 2050 est intégré à toutes les initiatives européennes. Et d'ailleurs, les Européens ont prévu des mécanismes pour aider les économies les plus carbonées, au premier rang desquelles celle de la Pologne.

Q - La Pologne et la Hongrie bloquent aussi le plan de relance européen en refusant de conditionner le versement des fonds au respect de l'Etat de droit...

R - Je ne crois pas à un blocage durable, même si le débat ne sera pas facile. Nous avons tous intérêt à aller vite, et ceux qui bloquent ont aussi besoin des fonds européens. En juillet, un accord inédit est survenu pour établir un lien entre budget et respect de l'Etat de droit. Je pense qu'on aura, d'ici à la fin de l'année, ce mécanisme de conditionnalité. Ce sera un compromis. Parfait et complet ? Je ne le crois pas. Sera-ce la fin de l'histoire ? Je ne le crois pas non plus. Mais ce sera une avancée très importante. Une solidarité financière entre les pays membres ne peut s'envisager sans le respect minimum d'un certain nombre d'exigences politiques ou sociales. Sinon, il n'y a pas de projet politique européen, seulement un vaste marché où chacun prend ce qui l'intéresse. Ce n'est pas ce que veulent les Français.

Q - Ce plan de relance pourrait-il être encore opérationnel au 1er janvier 2021 ?

R - Je suis confiant, même si la question du délai des procédures est toujours ce qui peut faire échouer ou réussir une grande ambition. Il faut que les choses soient réglées d'ici à fin octobre et que la ratification par les parlements nationaux puisse débuter.

Q - Vous êtes très optimiste...

R - Non, je suis combatif. Et le combat présent est celui d'un accord avec le Parlement européen et de la ratification par les parlements nationaux. Ensuite, ce sera le versement des fonds européens, qui doit être rapide. Il ne faudrait pas qu'une bonne nouvelle politique se transforme en échec d'exécution. Si l'Europe ne réussit pas son plan de relance, elle aura créé une immense déception démocratique.

Q - Le dossier de la Turquie, qui multiplie les provocations, va-t-il se réinviter à ce Conseil ?

R - Début octobre, Ankara avait donné quelques gages et exprimé une volonté de dialogue. Les Européens en avaient accepté l'augure, sans exclure des sanctions éventuelles. Les signaux de ces derniers jours sont très mauvais. S'ils se confirment, nous mettrons nos menaces à exécution. C'est à la Turquie de choisir : le dialogue et la coopération, ou tourner le dos à l'Union en assumant les conséquences.

Q - L'UE ne reste-t-elle pas l'otage de la question migratoire, déléguée en partie à Ankara ?

R - Elle pèse bien évidemment sur nos relations depuis l'accord d'urgence conclu en 2016. Comme la Russie le fait dans le domaine énergétique, par exemple, la Turquie tente de créer une situation de dépendance de l'Europe. La seule réponse crédible que l'Union peut apporter, c'est de réduire progressivement ses dépendances. Tant qu'on est dépendant, on est à la merci de voisins, parfois brutaux.

Q - La Commission a présenté récemment un "pacte migratoire", une réforme que l'extrême droite veut déjà instrumentaliser. Ce projet va-t-il dans le bon sens ?

R - Marine Le Pen, c'est le mensonge permanent et indécent ! Tout ce qu'elle évoque n'est pas dans la proposition de la Commission, qui entend renforcer la protection de nos frontières extérieures, tout en prévoyant de nouveaux mécanismes de solidarité. Le parti et les amis de Mme Le Pen sont au Parlement européen, ils ont un texte sur leur table et disent que tout se déroule "en coulisses". Si le Parlement européen, ce sont les coulisses, il ne fallait pas que ces élus demandent aux Français de voter pour eux et de financer leur mandat.

Q - On parle de "l'Europe puissance", mais on a l'impression qu'elle a toujours beaucoup de mal à s'imposer face à ses rivaux. Qu'est-ce qui lui manque ?

R - "L'Europe puissance" n'est pas l'Europe de la baguette magique, capable de résoudre tout d'un coup toutes les crises. Mais l'Europe a su adopter récemment une posture plus ferme, plus nette. Le temps de sa naïveté est passé. Elle s'affirme progressivement et suit une trajectoire claire. Elle est une puissance en construction, avec ses fragilités et son incomplétude, et la France est pour beaucoup dans cette affirmation.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 octobre 2020