Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à l'Assemblée nationale le 7 octobre 2020.

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Circonstance : Audition devant la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale

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Texte intégral

Je vous remercie et souhaite transmettre à votre présidente mes meilleurs voeux de rétablissement. Notre dernière rencontre date de plusieurs semaines. Comme vous l'avez rappelé, il s'est passé beaucoup de choses depuis lors - en particulier au mois d'août, début septembre et début octobre. L'actualité est chargée.

Je vais essayer de répondre au moins à une partie de vos questions et pourrai compléter mon propos la semaine prochaine, voire à l'occasion d'une autre réunion si nous ne pouvons aller au bout des différents sujets abordés.

Cette réunion intervient dans un calendrier diplomatique chargé. Le Conseil européen s'est réuni il y a quelques jours et un nouveau Conseil se tiendra mi-octobre. Les relations entre les chefs d'Etat et de gouvernement des vingt-sept Etats membres sont donc marquées par une certaine intensité. Parallèlement, l'Assemblée générale des Nations unies est en train de s'achever. Cela est passé peut-être un peu inaperçu. Il s'agit en effet d'une Assemblée générale un peu particulière, car virtuelle. Elle s'est néanmoins tenue. Cela a permis à cent vingt chefs d'Etat et de gouvernement de prendre la parole. J'ai fait pour ma part l'expérience singulière d'assister à un Conseil de sécurité des Nations unies en visioconférence. Je me trouvais à Amman, quand un autre participant était à New York, un autre à Berlin, etc. Nous avons souhaité de cette façon pérenniser le multilatéralisme. La forte participation à cette Assemblée générale - qui donne lieu généralement à de nombreux débats à New York - est le signe d'une volonté de maintenir des espaces de dialogue dans un monde qui en a bien besoin. Nous avons également pu tenir des réunions le 5 octobre sur le Liban, la Libye, la République centrafricaine (RCA) ainsi que sur d'autres sujets de conflictualité.

La coopération internationale, le multilatéralisme, l'action collective sont plus que jamais nécessaires. Une réunion de l'Alliance pour le multilatéralisme, créée il y a un an à New York par le ministre des affaires étrangères allemand et moi-même, s'est également tenue récemment avec succès. Elle a rassemblé soixante-dix ministres des affaires étrangères en visioconférence.

Vous m'avez interpellé sur de nombreuses crises. J'évoquerai tout d'abord le Liban. Comme vous l'avez rappelé, le président de la République s'est rendu sur place juste après l'explosion survenue sur le port de Beyrouth, le 6 août, puis de nouveau le 1er septembre. Avant d'accompagner le président de la République, je m'étais moi-même rendu une première fois à Beyrouth fin juillet.

La France s'est fortement mobilisée pour répondre à la catastrophe, à travers le Centre de crise et de soutien (CDCS) du Quai d'Orsay, mais également par l'action des collectivités territoriales et des organisations non gouvernementales (ONG). Je tiens à souligner cette solidarité significative. Le pont aérien et maritime a été apprécié par le peuple libanais. Nous avons insisté pour que toutes les capacités de secours humanitaires soient dirigées vers le peuple libanais et les ONG libanaises et ne passent pas par le dispositif étatique. Nous y avons veillé de près. L'ensemble des contributions physiques affectées au Liban a ainsi été centralisé sur l'hippodrome situé en face de la Résidence des Pins - résidence de l'ambassade de France -, où s'effectuait la distribution de l'aide humanitaire immédiate auprès des acteurs de terrain.

Une réunion spéciale des Nations unies s'est également tenue le 9 août à l'initiative de la France pour mobiliser des financements. À cette occasion, 250 millions d'euros ont été réunis, ce qui a permis d'élargir les contributions des uns et des autres et d'obtenir une vraie mobilisation internationale, que nous avons pu constater sur place le 6 août comme le 1er septembre. J'étais à Marseille quelques jours auparavant pour assister au départ de l'opération "Un bateau pour le Liban" coorganisée par mon ministère, les collectivités régionales et locales du sud de la France et la Compagnie maritime d'affrètement - Compagnie générale maritime (CMA-CGM). Tout ceci montre la forte solidarité de la population française à l'égard de la population libanaise. Ce n'est pas le moment d'arrêter ! Il faut poursuivre les efforts dans cette direction, la situation comme l'état de la population au Liban demeurant très préoccupants.

Vient s'ajouter l'arrivée de la Covid-19 au Liban, qui avait jusqu'à présent été relativement épargné par la pandémie. Cette dernière se diffuse malheureusement assez rapidement. Cela nécessite donc la poursuite d'un accompagnement vigoureux, que nous organiserons dans les jours à venir. Conformément aux engagements que nous avions pris, se tiendra courant novembre une réunion de soutien humanitaire au Liban consacrée, après l'urgence, à l'étape de la reconstruction. La France sera à l'initiative avec les Nations unies.

Mais il ne faudrait pas que cette catastrophe occulte le drame politique libanais. L'exigence portée par la France est que le pays prenne les mesures nécessaires pour sortir de l'ornière. Cette exigence est partagée par le Groupe international de soutien au Liban (GIS) que j'ai réuni à deux reprises depuis un an. L'urgence est de faire en sorte que les réformes qui font consensus dépassent le stade du discours, sous la direction d'un gouvernement de mission - de combat - susceptible de les concrétiser.

Le président de la République a proposé ces orientations aux forces politiques libanaises le 1er septembre. Le Premier ministre nommé à l'époque, Mustapha Adib, a tenté de composer un gouvernement sur ces bases, mais n'y est pas parvenu. Le gouvernement de gestion provisoire en place ne peut pas durer. Sur la base de la feuille de route sur laquelle les différents partis politiques libanais se sont mis d'accord, il importe à présent qu'un gouvernement d'action soit constitué dans l'intérêt du Liban - le risque étant la dislocation, voire la disparition, s'il ne se concrétise pas.

Je suis extrêmement mobilisé. Il nous faut agir en permanence en ce sens. Une nouvelle réunion du GIS se tiendra dans quelques jours pour renouveler nos souhaits de mise en oeuvre de cette logique, qui est partagée - au moins dans les discours - par toutes les formations politiques identifiées au Liban, mais n'aboutit pas. La population est dans l'angoisse, l'inquiétude, la tristesse, et parfois la révolte. Celle-ci ne s'exprime plus dans les rues, le coronavirus empêchant les manifestations. La situation n'en est pas moins préoccupante.

Certaines déclarations ont été faites, mais l'essentiel est que la feuille de route sur laquelle les groupes politiques se sont mis d'accord soit mise en oeuvre par un gouvernement d'action. Or, jusqu'à présent, il n'est pas au rendez-vous. Il appartiendra au président Aoun de proposer un nouveau Premier ministre susceptible de réaliser cette convergence.

Soyez sûrs que la France n'abandonnera pas le Liban et les Libanais. Je suis particulièrement vigilant et très attentif à tout ce qui s'y passe.

Au Mali, un coup d'Etat s'est effectivement produit en août, que nous avons condamné. Ce coup d'Etat a été réalisé à l'initiative d'un groupe de colonels mené par le colonel Goita. Quelque temps plus tard, le président Ibrahim Boubacar Keïta a démissionné. Il est désormais retranché à Abidjan.

Nous avons souhaité que la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) pilote la médiation afin que les principes qu'elle met en avant, avec raison, s'appliquent : une transition courte, le transfert du pouvoir de la junte à des autorités civiles, et la constitution d'une charte de transition permettant d'aboutir à une nouvelle dynamique malienne. Le médiateur de la CEDEAO, M. Goodluck Jonathan, ancien président du Nigeria, a réalisé plusieurs missions à Bamako. Les chefs d'Etat et de gouvernement de la région se sont également mobilisés pour parvenir à un résultat.

On peut souligner certaines avancées. Un président de transition, civil, a été nommé. Il s'appelle M. Bah N'Daw. M. Moctar Ouane a été nommé Premier ministre le 27 septembre. Ancien ministre des affaires étrangères dans un gouvernement bien antérieur, il est relativement respecté. Il a composé un gouvernement assez inclusif le 5 octobre. Les autorités maliennes s'étant également dotées d'une charte de transition, la CEDEAO a considéré le 6 octobre qu'il était possible d'entrer en discussion et d'aller vers une reconnaissance du nouveau dispositif. L'Union européenne a fait de même, tout comme la France. Nous allons accompagner la démarche de la CEDEAO. J'ai l'intention de me rendre prochainement au Mali, afin d'oeuvrer à la meilleure insertion de ce pays dans le dispositif de la CEDEAO et du G5 Sahel (G5S), de rencontrer les nouvelles autorités et de veiller au bon respect de la charte de transition. Les sanctions engagées par les pays voisins contre le Mali sont levées depuis le 6 octobre. Cela devrait permettre d'avancer vers une nouvelle donne.

Nous sommes conscients de la nécessité d'accompagner cette transition pour aboutir à de nouvelles élections dans dix-huit mois. Cependant, cela ne doit pas nous conduire à relâcher nos efforts dans la lutte contre le terrorisme. L'opération Barkhane s'est d'ailleurs poursuivie pendant toute la période. La dynamique de Pau a produit ses effets, à travers des succès militaires. Une certaine confiance est en train de revenir entre les différents acteurs impliqués. Nous poursuivrons les efforts en ce sens. Mon déplacement à Bamako permettra de faire un point avec tous les partenaires du G5 Sahel.

Vous m'avez aussi interrogé sur la Méditerranée centrale et orientale, où une montée des tensions est survenue, également au mois d'août - les crises du Liban, du Mali et de la Méditerranée centrale et orientale se sont produites la même semaine...

Cette zone - en particulier la Méditerranée orientale - a toujours connu certaines tensions, notamment concernant la définition des frontières maritimes. Cependant, ces tensions se sont accrues récemment en raison de la découverte de potentiels gisements de gaz et de l'arrivée de candidats pour leur exploitation. Cela a conduit la Turquie à remettre en question les délimitations maritimes établies dans le respect des accords de Montego Bay - c'est-à-dire du droit maritime international que la Turquie ne reconnaît pas.

Nous sommes amenés à agir pour notre sécurité et la défense de nos intérêts. Les actions unilatérales menées par la Turquie portent non seulement atteinte à la souveraineté de la Grèce et de Chypre, mais également à celle de l'Union européenne dans son ensemble. Nous avons réaffirmé à plusieurs reprises dans cette affaire notre solidarité avec Athènes et Nicosie. Il est essentiel que les Etats membres maintiennent un front uni face à la volonté d'Ankara de délimiter des zones ou des juridictions maritimes par la seule politique du fait accompli, en contradiction avec le droit international.

Des tensions sont survenues. Un discours de fermeté a été tenu lors du dernier Conseil européen. Certains pays de l'Union européenne pouvaient avoir la tentation d'adopter une attitude plus molle, mais les résultats de ce Conseil ont été conformes à nos principes : les atteintes à la souveraineté des pays membres doivent cesser ; l'Union européenne est prête à identifier toutes les options, y compris des mesures dissuasives et des sanctions contre la Turquie si celle-ci n'engage pas une désescalade avant le Conseil européen de décembre.

Cela a produit quelques effets. Le dialogue s'est noué avec la Grèce. Le navire turc Oruc Reis, jusqu'à présent déployé au large de l'île grecque de Kastellorizo, est rentré au port. C'est un signal encourageant. Le retour au port annoncé d'un bateau situé dans les eaux chypriotes a constitué un deuxième acte. Il reste toutefois encore un bateau. Nous ne sommes pas au bout de cette affaire. La fermeté du discours a permis néanmoins cette évolution. Le président de la République s'est entretenu fermement avec le président Erdogan. Les pourparlers exploratoires en cours sont un signe plutôt positif. Cependant, il faut que maintenir notre fermeté et notre unité.

Je me réjouis aussi que la fermeté française ait été reconnue dans sa justesse après les manoeuvres hostiles effectuées par un bâtiment de la marine turque à l'encontre d'une frégate française, le Courbet, qui ne faisait qu'exécuter les ordres de la chaîne de commandement de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) pour surveiller les flux illégaux en Méditerranée. J'ai rencontré le secrétaire général de l'OTAN. Les mesures prises pour éviter de renouveler ce type de comportement me paraissent utiles. En outre, lors du conseil des affaires étrangères du 21 septembre, les vingt-sept ont adopté à l'unanimité des sanctions pour violation de l'embargo à l'encontre d'une compagnie aérienne et de deux compagnies maritimes, dont l'armateur turc du Çirkin - propriétaire du bateau identifié dans l'opération que je viens de citer.

Voilà où nous en sommes sur la Méditerranée orientale - un calendrier, une fermeté des propos, un rendez-vous. En fonction de ce calendrier, les Turcs doivent prendre des mesures. Des discussions sont en cours avec la Grèce - je rencontre mon collègue grec le 8 octobre - pour aboutir à une délimitation des frontières partagée par tous. Il faut rester ferme sur la clarification attendue de la part d'Ankara. L'étape suivante consisterait à constater le retrait par la Turquie de tous ses bateaux dans la zone économique exclusive (ZEE) de Chypre.

La situation du conflit au Haut-Karabakh est très grave. C'est pourquoi notre mobilisation politique est très forte. Depuis 1994, la France a mandat de l'OSCE pour valider le cessez-le-feu. En effet, à partir de 1991 - c'était la fin de l'Union soviétique -, un conflit s'est produit à l'Azerbaïdjan et l'Arménie sur le statut du Haut-Karabakh, enclave de population arménienne au milieu de l'Azerbaïdjan. Des discussions entre les différentes parties ont à l'époque été engagées sous la coresponsabilité des Etats-Unis, de la France et de la Russie - ce que l'on a appelé le Groupe de Minsk.

Cela nous a amenés à publier le 5 octobre un communiqué, qui vous a peut-être paru surprenant, signé conjointement par Mike Pompeo, Sergueï Lavrov et moi-même, coprésidents du Groupe de Minsk, pour demander l'arrêt des combats et l'ouverture de négociations. Ce communiqué est d'une grande fermeté à l'égard des uns et des autres. Nous souhaitons qu'il soit entendu.

Les victimes civiles sont nombreuses, et les avancées territoriales de l'Azerbaïdjan, qui a initié le conflit, faibles. Ce dernier se poursuit. Nous souhaitons que chacun comprenne que son intérêt est d'arrêter immédiatement les hostilités sans conditionnalité, et d'ouvrir une négociation sous le parrainage du Groupe de Minsk.

La nouveauté réside dans l'implication militaire de la Turquie, qui risque d'alimenter l'internationalisation du conflit - ce que nous ne souhaitons pas. Nous affichons clairement notre volonté de faire en sorte que le compromis consistant à renoncer à toute conditionnalité et à respecter le cessez-le-feu pour entrer en négociation puisse aboutir à une solution positive partagée, même si cela prend un peu de temps. Je suis en relation journalière avec les acteurs concernés. Il en va de même pour mon collègue russe et pour l'adjoint du secrétaire Pompeo.

Pour l'instant, nous n'avons pas abouti. Le conflit dure depuis onze jours. Des réunions sont prévues le 8 octobre à Genève. D'autres se tiendront le 12 octobre à Moscou. Nous formulons le voeu qu'elles aboutissent à l'ouverture de négociations. Le cessez-le-feu ne peut être conditionnel, sinon l'on ne s'en sort pas ! Il faut arrêter les hostilités, se mettre autour d'une table et prendre le temps de discuter pour se mettre d'accord sur une situation permettant à tous de vivre normalement.

Vous avez évoqué le risque de "syrianisation" de la Libye. C'est une réalité que j'exprime depuis déjà plusieurs mois. Les ingérences étrangères et l'afflux de mercenaires depuis la Syrie, ainsi que les violations de l'embargo, alimentent la dégradation de la situation. Ces ingérences sont essentiellement le fait de la Turquie, mais aussi de la Russie. Tout cela représente une menace directe pour nos intérêts de sécurité et de souveraineté.

La trêve sur la ligne Syrte-Joufra est plutôt positive, mais elle est toujours fragile tant qu'elle ne se transforme pas en cessez-le-feu. Une trêve n'est pas un cessez-le-feu : un cessez-le-feu consiste à négocier, une trêve est un constat. Nous nous mobilisons avec nos partenaires européens, notamment avec les Italiens et les Allemands, pour consolider la cessation des hostilités et engager une discussion, d'abord militaire, dans le cadre des accords dits de Berlin, acceptés par tous les acteurs en janvier 2020. Un comité militaire mixte, le 5+5, doit permettre d'aboutir progressivement à la transformation de la trêve en cessez-le-feu.

Dans le domaine économique, la situation évolue assez rapidement puisqu'un premier accord sur la levée du blocus des terminaux pétroliers a été trouvé. Cela peut représenter un développement positif si les revenus engendrés par la réouverture progressive des terminaux pétroliers bénéficient à tous les Libyens. Le partage de ces ressources fait l'objet de discussions, qui restent assez compliquées.

Par ailleurs, des discussions parallèles ont eu lieu à Montreux en Suisse, à l'initiative des Nations unies, et à Bouznika au Maroc, à l'initiative des autorités marocaines, pour instaurer un dialogue entre les différentes parties. Cela peut être positif. Il faudrait aboutir à un accord inter-libyen inclusif. C'est ce qui est recherché sous l'autorité des Nations unies. Cela pourrait conduire à un processus de paix et de stabilité durable.

Nous sommes en discussion avec les pays voisins de la Libye avec lesquels nous disposons de canaux de discussion historiques. Il s'agit de la Tunisie, de l'Algérie, de l'Egypte, du Tchad, du Niger et, un peu, du Soudan. L'idée est d'organiser une rencontre des voisins de la Libye qui accompagnerait le processus dit de Berlin. C'est plus calme et peut-être un peu plus constructif que cela ne l'a été par le passé. L'absence actuelle de conflit armé est de nature à favoriser des ouvertures positives.

J'en viens à la Biélorussie. Vous avez auditionné Mme Svetlana Tikhanovskaïa ce matin. Je l'ai, pour ma part, rencontrée à deux reprises depuis le début de la crise, survenue au mois d'août. Nous lui avons fait part de notre position lorsque nous nous sommes vus à Vilnius le 29 septembre. Nous refusons de reconnaître à M. Loukachenko la légitimité politique qu'il revendique à la suite du scrutin du 9 août. Les habitants de la Biélorussie considèrent qu'ils ont été volés de leur vote démocratique. Les autorités biélorusses ayant demandé à l'ambassadeur de Lituanie de se retirer de Minsk, les ambassadeurs de l'Union européenne se sont tous retirés du pays le 6 octobre par solidarité et en signe de protestation. Même s'il s'est auto-investi le 24 septembre, nous refusons de reconnaître M. Loukachenko.

Nous poursuivons notre soutien à la mobilisation démocratique. Le fait qu'elle soit reçue ici en fait partie. Nous - la France et les Européens - refusons toute forme de répression contre la société civile, que nous continuons à soutenir. Le dialogue est permanent entre les vingt-sept et nous sommes sur la même ligne. Lors de la réunion du 21 septembre, nous avons d'ailleurs décidé d'appliquer des sanctions : quarante personnalités biélorusses responsables de fraude électorale et de pratiques de répression ont été sanctionnées, à commencer par le ministre de l'intérieur de M. Loukachenko. Il s'agit de veiller à ce que les libertés démocratiques - liberté d'expression, liberté de la presse, liberté de manifester - soient respectées. Nous soutenons la protestation qui s'est exprimée et la volonté d'un dialogue inclusif.

L'OSCE pourrait jouer un rôle utile de médiation dans cette crise. Cela nous semble la seule solution viable pour sortir de la crise. Nous avions le sentiment que la Russie partageait cette position.

Mme Svetlana Tikhanovskaïa a dû tenir ici le même discours que celui qu'elle a tenu devant le président Macron et devant les ministres des affaires étrangères européens : ce n'est pas une crise géopolitique, mais une crise démocratique interne à la Biélorussie. Elle a répété à plusieurs reprises qu'elle n'était ni pour ni contre la Russie, ni pour ni contre l'Europe, mais pour une Biélorussie démocratique. C'est ainsi qu'il faut interpréter la situation politique biélorusse.

Vous ne m'avez pas interrogé sur le sujet, mais je parlerai également de l'affaire Navalny. La très grave tentative d'assassinat commise le 20 août à l'encontre d'Alexeï Navalny nous a amenés à demander des clarifications à la Russie sur les conditions dans lesquelles cette tentative était intervenue. En effet, qui mieux que la Russie peut nous dire pourquoi et comment un opposant politique russe de premier plan a pu faire l'objet d'une tentative d'assassinat sur le territoire russe, par le biais d'un agent neurotoxique de qualité militaire de la famille des Novitchok - développés uniquement par la Russie ? Nous avons confirmé par nos moyens propres, comme auparavant nos collègues allemands, que c'est bien une arme chimique de la famille des Novitchok qui a été utilisée pour empoisonner M. Navalny.

Deux actes lourds se conjuguent : d'une part, une tentative d'assassinat d'un opposant ; d'autre part, l'utilisation d'un produit chimique condamné par la communauté internationale, y compris la Russie.

L'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) a rendu un avis le 6 octobre sur la composition de ce produit, conforme à l'analyse des Allemands et aux nôtres. Dans ces conditions, avec l'Allemagne, nous estimons qu'une clarification par la Russie est indispensable et qu'à défaut de clarification, il faudra en tirer des conclusions en lien avec nos partenaires européens.

Depuis l'origine de l'affaire, nous sommes totalement en phase avec nos amis allemands. J'ai donc été un peu surpris que M. Norbert Röttgen, président de la Commission des affaires étrangères du Bundestag, remette en cause cette synergie d'action dans un article paru ce jour. Il pourra lire avec intérêt le communiqué commun que M. Heiko Maas et moi-même publierons conjointement dans une heure et quart, à Berlin et à Paris, pour rappeler notre position sur ce dossier.

Cela ne veut pas dire qu'il ne faut plus parler aux Russes, mais il faut se montrer à la fois ferme et ouvert. Nous sommes ouverts au dialogue, mais fermes sur nos convictions. Lorsque des actes de cette ampleur se produisent, nous le disons et nous le faisons savoir. Le dialogue est d'autant plus nécessaire lorsque les situations sont conflictuelles : c'est à ce moment-là que l'on peut essayer de se parler - peut-être de manière raide, mais au moins avec clarté.

Dans ce contexte, nous avons été amenés à reporter la réunion du Conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité (CCQS) qui devait se tenir la semaine dernière. Il demeure toutefois nécessaire de poursuivre ces échanges, sans naïveté, en transparence avec nos partenaires européens et avec un seul objectif : renforcer notre sécurité et la stabilité de l'espace européen.

Enfin, vous m'avez interrogé sur Hong Kong. Je répète notre préoccupation : comme nous pouvions le craindre après l'adoption de la loi sur la sécurité nationale le 30 juin dernier, l'autonomie de Hong Kong et les libertés garanties par la loi fondamentale ainsi que le principe "un pays, deux systèmes" sont manifestement remis en cause. Des manifestants ont été arrêtés, notamment deux cent quatre-vingt-dix personnes le 6 septembre, alors qu'elles manifestaient pacifiquement contre le report des élections législatives, tout comme des personnalités de l'opposition ; ainsi, Joshua Wong, arrêté sous le motif de participation à des rassemblements ou de collusion avec des forces étrangères, puis libéré sous caution. En outre, la presse subit des pressions. Ainsi, Jimmy Lai, fondateur du quotidien d'opposition, a aussi été arrêté.

Toutes ces actions nourrissent un constat inquiétant depuis le 30 juin, d'autant plus que les autorités ont pris la décision de reporter d'un an les législatives initialement prévues le 6 septembre du fait, disent-elles, de la situation sanitaire.

Face à ces évolutions, nous avons agi avec nos partenaires européens en adoptant un paquet de mesures le 28 juillet dernier : visas, mobilité, exportation de matériel sensible, mobilisation de programmes et de bourses d'échanges universitaires, renoncement à la ratification de l'accord d'extradition signé le 4 mai 2017 entre la France et la région administrative de Hong-Kong.

Nous rappelons fermement notre détermination à chacune des occasions qui se présentent à nous. Ainsi, j'ai profité de la visite de mon collègue chinois fin août pour lui en parler. Nous l'avons aussi abordé lors de la conférence entre l'Union européenne et la Chine, le 14 septembre en visioconférence. À cette occasion, le président du Conseil européen, la présidente de la Commission et la présidente en exercice, Angela Merkel, ont évoqué les questions liées à Hong-Kong ainsi qu'aux Ouïghours. J'ai moi-même évoqué ce dernier sujet avec beaucoup de force le 6 octobre à l'Assemblée nationale.

Nous sommes donc bien occupés en ce moment ! J'ai néanmoins un motif de satisfaction : les choses vont mieux au niveau européen, et je suis assez optimiste. Je ne sais pas si nous y reviendrons ou si nous l'aborderons la semaine prochaine, mais l'Europe a pris des positions fortes pendant cette période difficile, y compris sur les crises. Cette évolution m'incite à l'optimisme. C'est un moteur important dans la vie d'un ministre des affaires étrangères, confronté à tous les défis que je viens d'évoquer !

M. Rodrigue Kokouendo, président. Je vous remercie. Je sais que nos collègues sont passionnés par les questions d'actualité. Soyez concis car vous êtes nombreux ! M. le ministre est prêt à prendre du temps la semaine prochaine pour répondre à celles qui ne pourraient être traitées aujourd'hui, même si la réunion sera consacrée au budget.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Nous pourrons notamment traiter des sujets européens et du Brexit la semaine prochaine ou lors d'une prochaine réunion - un Conseil européen étant prévu le 16 octobre.

(Interventions des parlementaires)

Concernant le Haut-Karabakh, Monsieur Teissier, je ne souhaite pas renoncer à notre rôle dans le cadre du processus de Minsk. Certaines tribunes expriment le souhait que la France sorte de la forme d'impartialité que lui confère sa position au sein du Groupe de Minsk. Nous avons une relation historique, amicale, fraternelle avec les Arméniens. Je ne suis pas sûr que ce soit leur rendre service que de le faire. D'ailleurs, ils ne nous le demandent pas. J'ai mon collègue arménien au téléphone tous les jours. Nikol Pashinyan et le ministre arménien des affaires étrangères demandent que la France joue son rôle auprès de la Russie et des Etats-Unis pour provoquer un cessez-le-feu, ainsi qu'un processus de négociation.

Notre faute collective, ainsi que celle des Arméniens et des Azerbaïdjanais, est de ne pas avoir engagé sérieusement la négociation sur les territoires. Je comprends que certains craignent qu'à l'issue du cessez-le-feu l'on se contente de tracer une ligne de démarcation et que cette affaire reparte pour dix ans. Il faut que tout le monde soit assuré que le cessez-le-feu s'accompagnera de l'engagement immédiat de discussions concernant les territoires, d'autant que les districts voisins du Haut-Karabakh font aussi l'objet de combats.

Il faut poser tout cela sur la table, et commencer la négociation sur la base d'un cessez-le-feu, en demandant la non-intervention de puissances extérieures. Je pense plus particulièrement à la Turquie : l'intervention turque, notamment par des livraisons d'armes, doit cesser, et les mercenaires syriens transférés - transfert dont nous avons presque les preuves - doivent être rapatriés d'où ils viennent.

Sur ce point, Monsieur Teissier, nous avons peut-être un désaccord. Mais il me semble que c'est le rôle que nous devons jouer.

Madame Clapot, il est vrai que le conflit continue et que les bombardements se poursuivent, en particulier dans la ville principale de Stepanakert. Cela entraîne des migrations et des situations très difficiles. Nous redisons aux deux parties que les lois de la guerre interdisent de frapper les civils et souhaitons qu'elles puissent aboutir à une solution évitant toute agression de ce type. Nous participons aussi à l'intervention des ONG visant à aider les populations du Haut-Karabakh dans leurs difficultés.

Il faut arrêter l'escalade ; c'est pour nous une exigence. Notre rôle diplomatique consiste à le faire savoir et à faire pression sur les parties pour aboutir à un début de négociation. Je souhaite donc que les hypothèses de négociation en cours puissent mener à une véritable discussion, tout en comprenant l'empathie exprimée à l'égard des Arméniens.

Monsieur Fanget, je ne pense pas qu'il faille commencer par une réforme de la constitution libanaise. Le pire serait une fuite en avant dans le temps. Sans doute faut-il y penser, mais l'urgence au Liban demeure une feuille de route gouvernementale d'action. Sans cela, la réforme de la constitution risquerait d'intervenir dans un pays disloqué, ce qui ne servirait à rien.

Le même problème se pose d'ailleurs concernant les élections anticipées. Si elles étaient organisées maintenant, cela reviendrait à reposer le problème constitutionnel, donc à discuter pendant un an, voire un an et demi. Pendant ce temps, le pays risque de sombrer - il est déjà en train de sombrer !

Je n'ai pas d'opposition à une réflexion constitutionnelle. Elle s'imposera à un moment donné, car le dispositif actuel n'est plus pertinent. Toutefois, l'urgence est que les différentes parties du Liban se mettent en mouvement pour constituer un gouvernement d'action.

Je me suis entretenu à plusieurs reprises avec le cardinal Parolin à Rome sur la situation libanaise. Le Saint-Siège peut avoir une influence non négligeable, comme d'ailleurs le patriarche maronite, monseigneur Raï, avec lequel je m'entretiens à chaque visite au Liban. Ils ont un rôle de pression et d'influence essentiel.

Les acteurs libanais doivent comprendre que la population n'attend que cela, souhaite cela, et qu'ils ne sont peut-être plus en phase avec elle...

J'en viens à la question de M. Habib sur le Hezbollah. Il se trouve qu'il existe des Libanais qui votent pour le Hezbollah politique ; c'est ainsi. Nous sommes bien obligés d'en tenir compte ! Si personne ne votait pour le Hezbollah, nous pourrions dire que cette organisation n'est pas représentative. Or un nombre significatif de Libanais vote pour elle. Il représente donc une force politique. Nous condamnons la force militaire, mais nous discutons avec le Hezbollah car il doit être partie prenante au dispositif.

Au Liban, tout le monde parle avec tout le monde. Cela ne fait pas une solution, mais tout le monde se parle - y compris les responsables du Hezbollah. Nous condamnons cependant le Hezbollah militaire et avons sur ce point une position très rigoureuse.

L'enquête sur l'explosion du port n'est pas terminée. Vous avez sans doute des informations dont je ne dispose pas, monsieur Habib. Une enquête est en cours, à laquelle la France participe avec des experts.

Je reviendrai ultérieurement sur l'attentat de la rue des Rosiers.

Monsieur David, nous sommes favorables à la participation de Taïwan aux travaux de l'OMS. Je l'ai déjà dit à plusieurs reprises. Pour que la gestion des pandémies soit efficace, il faut que tout le monde participe à ces travaux. En revanche, nous ne reconnaissons qu'une seule Chine. Nous ne reviendrons pas sur ce principe qui est celui de la France depuis le général de Gaulle.

Madame Dumas, cela n'empêche pas que nous sommes particulièrement favorables à la liberté de navigation dans les eaux situées au-delà des eaux territoriales des différents pays. Nous sommes donc opposés à l'espèce de prééminence que la Chine veut exercer, en rupture avec le droit international de la mer, sur toute la mer de Chine méridionale. Nous l'avons rappelé fermement à plusieurs reprises. Je le redis ici. Le même principe vaut également pour le bras de mer situé entre le territoire continental et les neuf archipels ou îlots situés le long de la mer de Chine, que la Chine veut considérer comme une mer intérieure en vertu de la "ligne des neuf traits".

Sur la société Rubis, j'ai pris bonne note de ce que vous m'avez dit. Nous poursuivons nos investigations par les moyens appropriés.

Monsieur El Guerrab, nous n'avons pas à nous substituer aux acteurs du nouveau dispositif monétaire de l'Afrique de l'Ouest. À l'occasion de la visite du président de la République en Côte d'Ivoire en décembre 2019, la France et l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ont signé un nouvel accord de coopération militaire supposant le changement de nom de la monnaie des Etats de l'UEMOA - qui devrait, a priori, devenir l'éco, mais le nom de la future monnaie ne fait pas encore consensus -, la fin de la centralisation des réserves de change de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO) auprès du Trésor français, ainsi que le retrait de la France des instances de gouvernance dans lesquelles elle était présente.

Si nous nous retirons des instances de gouvernance, je ne vais pas vous dire comment la nouvelle monnaie sera constituée ! Le projet de loi d'approbation de l'accord a été présenté au conseil des ministres en mai et le texte est en cours d'examen à l'Assemblée nationale, M. Jean François Mbaye, membre de votre commission, en étant le rapporteur. Nous souhaitons que cette démarche aboutisse et que la nouvelle monnaie entre en circulation dès que les autorités de ces pays le jugeront utile. Il s'agit d'un acte significatif et plus que symbolique, qui marque une nouvelle donne en Afrique de l'Ouest.

Nous faisons le maximum pour faciliter le retour de nos compatriotes du Maroc. Des bateaux ont été affrétés. Les modalités de retour des camping-cars sont cependant complexes, d'autant qu'il faut tenir également compte des mesures marocaines.

M. M'jid El Guerrab. Ma question portait sur l'Algérie.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Je dois me rendre en Algérie prochainement et ferai le point avec les autorités algériennes.

Monsieur Habib, nous avons toujours demandé l'extradition des personnes responsables de l'attentat de la rue des Rosiers. J'en ai parlé à plusieurs reprises à ma collègue norvégienne. Nos démarches ont finalement abouti à l'extradition de M. Walid Abdulrahman Abou Zayed. C'est une première étape vers un procès. Je n'oublie pas qu'il y a d'autres personnes susceptibles d'être extradées. J'en parle régulièrement avec les autorités, notamment jordaniennes.

Madame Autain, vous pouvez porter un jugement négatif sur mes déclarations concernant les Ouïghours. C'est votre droit. Cependant, je ne vais pas redire ce que j'ai dit le 6 octobre, et deux fois précédemment en juillet. Peut-être ne m'avez-vous pas entendu ! J'ai parlé de ce sujet trois fois à l'Assemblée nationale. Je ne suis donc pas silencieux, ou alors je ne me comprends plus moi-même ! Si quand je parle, personne ne m'entend, cela devient un problème. J'ai aussi évoqué la situation au Sénat. Ma position est extrêmement claire. Je ne suis pas silencieux et n'accepte pas ce procès d'intention ! Nous refusons la situation dans laquelle les autorités chinoises mettent les Ouïghours. Vous avez raison d'en parler mais je l'ai évoqué à plusieurs reprises. Je pourrais peut-être vous envoyer les copies du Journal officiel. Puisque vous ne m'avez pas entendu, vous pourrez me lire !

Nous aurions d'ailleurs besoin d'un appui urgent dans le cadre d'une démarche que nous avons initiée : la haute représentante des Nations unies aux droits de l'Homme, Mme Bachelet, doit pouvoir mener une mission d'inspection en toute transparence, avec les experts nécessaires, pour analyser la situation et montrer à l'opinion publique internationale ce qui se passe. Elle est d'accord pour se rendre sur place. Vous le voyez, c'est une action très concrète, que la Chine peut difficilement refuser. Il faut maintenant pousser les autorités chinoises à accepter cette mission et il faut qu'elle puisse se dérouler dans la plus grande transparence.

Je me suis également clairement exprimé le 6 octobre sur le respect de la loi du 27 mars 2017 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d'ordre. Cela figure dans le texte de ma réponse.

S'agissant de l'ingérence française au Liban, qu'aurait-on dit si le président de la République ne s'était pas rendu sur place après l'explosion ? Peut-être est-ce que vous vouliez, mais il a pensé qu'il valait mieux être présent au Liban après ce drame. De même, qu'aurait-on dit si le président de la République n'était pas allé marquer le centenaire de la création du Liban le 1er septembre ? Il se trouve que cet événement est survenu au cours d'une crise politique ; il lui a donc permis de rencontrer les différents responsables politiques libanais.

Monsieur Lecoq, je ne savais pas que vous vous intéressiez aux Comores ; il s'agit effectivement d'un sujet important. Un scrutin présidentiel a eu lieu en 2018 aux Comores, nous avons pris acte de son résultat. Nous avons également signé un accord le 22 juillet 2019 visant à donner un nouvel élan à notre coopération avec les Comores et impliquant notamment des engagements réciproques en matière d'aide au développement et de maîtrise des flux d'immigration irrégulière.

Le président Azali Assoumani a pris des engagements. Les Comores se trouvent dans une situation compliquée. Les discussions se poursuivent, assorties d'une mobilisation financière significative afin de lutter contre la pandémie dans l'archipel. Nous avons déjà débloqué 1,5 million d'euros. Nous devons marquer notre solidarité avec cet archipel, j'y suis très attaché.

Vous avez raison, il est urgent de remplacer Horst Köhler, ancien émissaire des Nations unies au Sahara occidental, qui a dû quitter son poste pour raisons de santé. Nous l'avons fait savoir au secrétaire général des Nations unies.

Nous serons très vigilants à la façon dont se dérouleront les élections en Côte d'Ivoire.

En Biélorussie, des dizaines de milliers de personnes manifestent dans les rues. Ne faites pas des comparaisons hâtives. Il se trouve qu'un processus démocratique est en cours en Côte d'Ivoire, même si on peut débattre de la nouvelle constitution - mais ce n'est pas mon rôle ; ce serait vraiment de l'ingérence.

Vous savez pourquoi nous en sommes là. La situation fait suite au décès du Premier ministre Coulibaly, survenu peu de temps avant les prochaines élections présidentielles prévues le 31 octobre. Le président Ouattara a estimé devoir se représenter, c'est son libre choix. Nous souhaitons simplement que les élections se déroulent dans l'impartialité et dans un climat apaisé.

Je m'étais engagé à me rendre au Cameroun à partir du moment où le président Biya ferait des gestes d'apaisement. C'était en octobre 2019. J'ai alors discuté franchement avec lui, et avec son gouvernement, notamment sur la nécessité d'une décentralisation afin d'apaiser la crise au nord-ouest et au sud-ouest du pays.

À la suite du décès en détention du journaliste Samuel Wazizi, nous appelons les autorités camerounaises à mener une enquête indépendante et impartiale sur les circonstances de sa mort et à faire le nécessaire pour rétablir la confiance sur la scène politique intérieure. Nous avons toujours tenu ce discours, y compris lorsque je me suis rendu sur place. L'intérêt des Camerounais est de favoriser le dialogue entre les différentes parties prenantes aux élections régionales prévues en décembre, en vue d'un scrutin transparent, dans un climat politique apaisé. Nous développons la même logique en Côte d'Ivoire.

Monsieur Hubert Julien-Laferrière, nous avons salué l'accord entre les Emirats arabes unis et Israël car il contribue à la stabilité et à la paix, mais avons également rappelé plusieurs fois publiquement que les annexions devaient être définitivement suspendues et que le contexte nouveau devait favoriser la relance d'une négociation en vue d'aboutir à une solution à deux Etats. Notre position est très claire. Nous avons pris contact avec l'Allemagne, la Jordanie et l'Egypte pour engager un processus en ce sens. Je me suis rendu à Amman pour cette rencontre, publique, qui a donné lieu à une conférence de presse.

Toutefois, vous n'êtes pas sans savoir qu'un événement majeur doit avoir lieu le 4 novembre de l'autre côté de l'Atlantique, et bloque de nombreuses discussions internationales, sur ce sujet comme sur d'autres.

(Interventions des parlementaires)

Cela fait plus de huit ans que je traite des affaires d'otages. Je n'ai jamais évoqué ces questions ni en public ni en privé. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais changer ! Ces dossiers sont réglés dans un cercle extrêmement restreint. Vous devriez tous méditer sur cette posture.

M. Jacques Maire. Cette libération a pourtant été annoncée.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères. Par qui ? Je maintiens la position que je viens d'énoncer.

Je reprendrai précisément les différents éléments évoqués dans vos questions la semaine prochaine. Pour conclure notre réunion d'aujourd'hui, je reviendrai rapidement sur deux sujets majeurs.

Il faut clarifier les choses avec la Turquie, je l'ai dit à plusieurs reprises. Les sujets irritants, voire conflictuels, s'accumulent : en Libye, la présence militaire turque, significative, nous interpelle ; en Syrie, à la fois dans le nord-est et dans le nord-ouest, deux postures différentes ont abouti à des attitudes agressives à l'égard de nos propres alliés kurdes, en particulier les Forces démocratiques syriennes (FDS) ; la question irakienne est, elle, nouvelle ; les Turcs sont aussi présents militairement dans le nord-Irak et dans le Kurdistan irakien ; enfin, je vous ai parlé des dossiers du Haut-Karabakh et de la Méditerranée orientale. Cela commence à faire beaucoup !

Nous devons dialoguer avec la Turquie pour parvenir à cette clarification. Le président de la République s'est entretenu récemment avec M. Erdogan. Je m'entretiendrai prochainement avec mon collègue Mevlüt Çavusoglu. Pour répondre à la question qui m'a été posée, disons que la relation est tonique !

Pour mener ce dialogue musclé, il faut que l'Union européenne soit unie. Il faut que nos partenaires européens soient dans la même dynamique. Notre position est affirmée. D'autres moins, pour diverses raisons que M. Dupont-Aignan a évoquées et que nous connaissons bien - les flux migratoires, l'histoire, la présence de populations turques sur tel ou tel territoire, la proximité géographique, etc.

Lors du dernier Conseil européen, faisant suite à une réunion préparatoire des ministres des affaires étrangères, nous avons abouti à une décision significative concernant la Méditerranée orientale : nous avons acté que, si aucune discussion n'était engagée et si les bateaux turcs n'étaient pas retirés de la zone chypriote et grecque d'ici le Conseil de décembre, des sanctions seraient engagées par le Conseil européen à l'unanimité des vingt-sept. C'est la première fois que nous le disons avec autant de fermeté et de clarté. Il importe donc que les Turcs engagent ces discussions, sans quoi nous serons dans une logique de conflictualité virtuelle, la relation étant marquée par des irritants permanents.

Il fut un temps où le dialogue existait, mais l'engrenage d'initiatives et de faits accomplis devient insupportable.

Si nous nous y engageons seuls, cela n'aboutira pas suffisamment. La discussion doit être menée à vingt-sept, et les vingt-sept doivent dire la même chose - chacun apportant sa propre pierre à la discussion - afin d'obliger la Turquie à "bouger" face à cet expansionnisme tous azimuts qu'elle développe.

Nous constatons également une nouvelle donne géopolitique récente entre la Turquie et la Russie : l'accumulation de sources de conflits potentiels, qui n'existait pas en 2017. C'est le cas en Libye, en Syrie et au Haut-Karabakh. Cela contribue aux instabilités que nous constatons.

M. Herbillon a posé des questions justes. Les sorties de crise sont relativement simples pour nous. Par exemple, concernant la Libye, nous savons ce qu'il faut faire. Il faut que la trêve se transforme en cessez-le-feu dans le cadre du comité militaire 5+5. Parallèlement, il faut lever le blocus pétrolier pour relancer l'économie libyenne, et engager un processus politique passant par des élections et par une réforme de la constitution. Tout le monde est d'accord là-dessus. C'est notre position, celle des Italiens, des Allemands, de la communauté internationale en général. Le problème est de savoir comment mettre ces principes en oeuvre !

Vous m'avez interrogé sur le Bélarus. Plus on en parle, mieux on se porte ! Si vous voulez y aller, allez-y ! Je ne sais pas si vous serez acceptés. Je peux faire une lettre à M. Loukachenko, si vous voulez, mais je ne suis pas sûr qu'elle sera validée. Cela vaut néanmoins le coup.

Ce n'est pas une question géopolitique, comme vous l'a dit Mme Tikhanovskaïa. C'est une question de démocratie interne et de médiation. Il faut de nouvelles élections, et des acteurs pour conduire une médiation. L'OSCE est l'acteur potentiel de cette médiation. Les Russes n'y sont pas opposés. Il faut que M. Loukachenko l'approuve. C'est cela, la sortie de crise ! Il faut ensuite un processus électoral, le Bélarus restant dans son indépendance.

Pour le Liban, nous connaissons également le processus. Il faut un gouvernement de transition de dix-huit mois environ, puis des élections législatives. Dans l'attente, plusieurs mesures doivent être prises, partagées par toute la communauté internationale. Au sein du GIS Liban, tous les acteurs tiennent le même discours : il faut réformer la banque du Liban et le système des marchés publics, il faut une loi contre la corruption, etc. Plusieurs actions redonneraient confiance à la communauté internationale qui pourrait alors aider le Liban à agir. Sinon, personne ne le fera !

Nous connaissons donc les modalités de sortie de crise. Nous savons où il faut aller, sur presque tous les sujets. Le rôle de la diplomatie est de réunir suffisamment de personnes pour pousser dans telle ou telle direction. Cela doit se faire par la persuasion et la négociation, non par la force.

Il en va de même pour le Haut-Karabakh. Nous payons sans doute le fait de n'avoir pas été assez actifs dans la discussion entre les Azéris et les Arméniens sur les districts qui entourent cette région - au sud et à l'ouest. Il faut se mettre autour d'une table et discuter.

Monsieur Mbaye, je suis favorable à la mise en oeuvre d'un dispositif pour la protection des humanitaires. Je l'ai dit aux Nations unies. Nous sommes prêts à utiliser vos réflexions pour aboutir. Cette initiative est tout à fait opportune. Nous entendons réunir une Conférence nationale humanitaire (CNH) avant la fin de l'année. Je me rendrai prochainement au Niger, où des élections doivent se tenir bientôt.

Mesdames Dumont et Kuric, votre travail sur l'impératif de l'état civil est essentiel. Nous avons noté vos propositions et travaillons dans cette direction. Disposer d'un état civil fait partie des droits essentiels de chaque individu. C'est le début de tout. En l'absence d'état civil, c'est la perdition, comme le montre votre rapport. Je serai très attentif à ce sujet qui me préoccupe beaucoup.

Monsieur Quentin, le processus de Nouméa se poursuit. Un autre référendum aura peut-être lieu dans un délai de dix-huit mois. Ce n'est pas encore décidé, mais c'est une possibilité. Cela reste indépendant de notre relation avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande, même si les deux pays s'intéressent beaucoup aux résultats du vote.

Nous travaillons à un renforcement de la stratégie indopacifique, dans la ligne du discours prononcé par le président Macron au début de son mandat à Sydney. Nous observons un soutien croissant. Ainsi l'Allemagne vient-elle de concevoir un projet stratégique concernant son action dans l'espace indopacifique. Les Australiens y sont très attentifs, tout comme l'Inde et le Japon. Plusieurs acteurs veulent donc avancer dans cette direction, et nous en sommes très heureux.

Nous avons conscience des risques auxquels Madagascar est confrontée. Nous y avons renforcé notre coopération, et mobiliserons 50 millions d'euros d'aide au développement. Je m'y suis rendu récemment, après une longue absence liée à des raisons propres à Madagascar. La France hésitait à faire le déplacement, n'ayant pas la certitude de disposer des bons interlocuteurs. Ce n'est plus le cas, des élections présidentielles ayant eu lieu. La relation est devenue excellente, même si des sujets de contentieux demeurent - notamment les îles Eparses. Ce qui se passe dans le sud de Madagascar est préoccupant. Pour autant, le président de Madagascar, soucieux de la nécessité de lutter contre la déforestation, a pris conscience du potentiel de biodiversité du pays. Il faut encourager ce pays, proche de la France et véritable partenaire potentiel.

S'agissant des fragilités du régime de Loukachenko, il est essentiel de montrer l'intérêt international pour le mouvement initié par le peuple biélorusse. Nous ne reconnaîtrons pas la légitimité de M. Loukachenko. Il n'a donc plus de légitimité politique à l'extérieur, ce qui peut devenir très compliqué pour lui. Il faut agir par la pression et par les sanctions. Comme je l'ai indiqué, quarante personnalités biélorusses feront l'objet de sanctions sur leurs avoirs à l'étranger et vont être entravées dans leurs possibilités de voyager.

La mise en oeuvre de l'accord du 22 juillet avec les Comores a rencontré des difficultés, liées en grande partie au coronavirus - notamment concernant les opérations de reconduite, les Comores ayant fermé leurs frontières. La situation s'est améliorée. Nous essayons de faire en sorte que les autorités comoriennes tiennent leurs engagements. Une réunion du comité franco-comorien de haut niveau de suivi de l'accord doit se tenir dans les jours à venir, avec la participation des élus de Mayotte. Nous verrons si des inflexions sont nécessaires. Cet accord est très important, car inédit. Nous avons mis du temps à le signer, mais nous l'avons signé.

Je ne me suis rendu au Cameroun que lorsque Maurice Kamto a été libéré. Je le connais personnellement et j'avais dit aux autorités camerounaises que je n'irais au Cameroun que lorsqu'il serait libre. J'ai respecté mon engagement. Que souhaitez-vous ? Que j'aille à nouveau le voir ? Nous avons exprimé publiquement notre position.

Enfin, nous serons vigilants quant à l'impartialité du scrutin en Côte d'Ivoire. Nous souhaitons que les élections se déroulent dans les meilleures conditions et que les habitants de la Côte d'Ivoire puissent s'exprimer librement.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 octobre 2020