Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à Europe 1 le 22 octobre 2020, sur l'attaque terroriste contre Samuel Paty, le terrorisme et le grenelle de l'éducation.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour Sonia MABROUK.

SONIA MABROUK
« Nous continuerons, professeur », c'est l'une des phrases très fortes hier du président de la République, lors de l'hommage national à Samuel PATY. Qu'est-ce que vous avez ressenti à ce moment, lors de cette cérémonie ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Beaucoup d'émotion, comme tous les Français je pense. Il y avait là notamment les collègues de monsieur PATY et certains de ses élèves, et tous ceux que vous avez vus aussi, c'est-à-dire des élèves d'autres établissements, des professeurs, des représentants de la République. C'était comme une forme de communion, de réunion autour de ce qu'il y a de plus essentiel.

SONIA MABROUK
Et maintenant, qu'est ce qui garantit Monsieur le Ministre, que dès la rentrée, le lundi 2 novembre, un enseignant pourra désormais évoquer tous les sujets, tous les programmes, toutes les pages de l'histoire, sans intimidations, insultes, menaces et pire ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais c'est évident que c'est le principe, et ce principe nous avons vocation à le faire valoir avant et encore plus après. Nous savons bien qu'il y a des trous dans la République, des angles morts de la République, c'est malheureusement vrai dans bien des domaines, pas seulement à l'école, tout simplement parce que depuis des années des groupes font pression sur le terrain, sur certains territoires en particulier, essaient de rendre visible leur pression, et c'est la pression qui s'exerce des hommes vers les femmes, c'est la pression qui s'exerce vers ceux qui ne sont pas assez pratiquants, selon ceux qui estiment qu'être pratiquant c'est être radical. Toute cette pression elle existe, je ne le découvre pas aujourd'hui et…

SONIA MABROUK
Non, vous l'aviez même dénoncée à votre arrivée au ministère, mais qu'est ce qui fait qu'aujourd'hui les langues vont vraiment se délier, qu'il n'y aura plus ce « pas de vagues », notamment dans l'Education nationale ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Vraiment, cette expression je ne la supporte plus puisque dès que je suis arrivé…

SONIA MABROUK
Mais c'est une réalité.

JEAN-MICHEL BLANQUER
… il y a 3 ans et demi, j'ai dit : il n'y aurait plus « pas de vagues ». Et dans l'essentiel de l'Education nationale, c'est en effet ce qui se passe, et d'ailleurs même dans notre affaire, il n'y a pas eu du « pas de vagues », je tiens à le redire, parce que là sinon on colporte des fake news quand on dit l'inverse. Dans cette affaire, dès le début, la Principale a soutenu le professeur et des équipes sont venues en soutien. On n'a pas prévu l'assassinat, certainement, mais il y a eu un soutien de l'institution vis-à-vis du professeur, et à aucun cas…

SONIA MABROUK
Mais Monsieur le Ministre, il y a des chaînes de lâcheté, des chaînes de compromission, même de soumission.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça existe. Ça existe, mais ça n'est même pas l'explication dans cette affaire, si vous voulez, c'est ce que je tiens à signaler, c'est-à-dire ; c'est trop facile de dire « c'est le pas de vagues », c'est vrai que ça existe, je ne dis pas que ça n'existe pas, mais ça n'est pas ce qui s'est passé là, et ça n'est pas non plus évidemment la consigne que je donne depuis 3 ans et demi, et c'est pour ça que les choses ont changé, c'est pour ça qu'il y a des signalements. Maintenant, tout ceci suppose un véritable sursaut, un sursaut de l'ensemble des acteurs, pas seulement de l'ensemble de l'Education nationale, mais de l'ensemble de la société, pour affirmer avec une très grande force, la fermeté de la République au quotidien. Et c'est évidemment ce qui se passera et ce qui se passera dès le jour de la rentrée, puisque ce sera significatif, il y aura cette minute de silence, et évidemment elle sera partout, et elle sera respectée partout.

SONIA MABROUK
Mais elle sera respectée, dites-vous, on le verra à l'épreuve des faits. Monsieur le Ministre, un exemple concret : un cours abordant le sujet du port du voile dans l'espace public a dégénéré au lycée de Muret au sud de Toulouse, une lycéenne a été mise en examen après avoir insulté une enseignante qui avait simplement évoqué ce sujet dans un cours d'éducation civique. Comment vous réagissez à cette situation, loin d'être un fait isolé ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, ce n'est pas un fait isolé, puisque justement le système de signalement que l'on a mis sur pied nous a permis d'en recenser un peu plus de 900 de ce type au cours de l'année dernière scolaire. Donc il y a des faits de ce type, ils sont signalés, nous réagissons, Mostafa FOURAR, le recteur de l'académie de Toulouse, a bien réagi, a fait ce qu'il fallait, et bien entendu nous sommes en soutien de cette enseignante. Ça illustre ce que je vous disais, c'est que, à la fois le phénomène existe, c'est un phénomène de société, et l'institution scolaire doit avoir des réactions à la hauteur, c'est ce qui se passe la plupart du temps, pas toujours, et c'est pour ça qu'on doit s'y attaquer, mais c'est aussi dans cette affaire un sujet qui dépasse largement l'Education nationale…

SONIA MABROUK
Mais justement, j'allais vous poser la question : est-ce que par exemple vous avez toujours la même position sur le voile, puisque c'est ce dont il est question dans cette affaire, vous aviez dit en 2019 : « le voile en soi n'est pas souhaitable dans notre société », est-ce que vous êtes toujours cohérent avec ce que vous avez affirmé il y a un an ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non mais j'ai toujours dit je ne changeais pas d'avis sur cette question, c'est que quand je parle de pression dans l'espace public, cela en fait partie, mais ce n'est pas le sujet principal aujourd'hui, ce qui compte c'est surtout d'avoir une très grande force et une très grande cohésion nationale autour de la fin de la radicalité islamiste dans notre espace public, et plus généralement dans notre pays. Ça prendra du temps, le combat a déjà commencé, ne faisons pas comme si nous allions le commencer à partir de maintenant…

SONIA MABROUK
Bien sûr. Vous dites…

JEAN-MICHEL BLANQUER
… le combat a déjà commencé, c'est un combat, et il suppose le combat de tous, pas seulement de l'Etat mais de la société.

SONIA MABROUK
Bien sûr. Vous dites que ce n'est pas le sujet, mais je faisais référence plus largement à votre lutte contre le séparatisme, mais pour certains, eh bien le voile peut justement amener au communautarisme. Je prends l'exemple d'un ancien ministre de l'Education, 2004, François FILLON, dans les colonnes de L'Express il dit : « I faut bannir le voile de tout l'espace public, pas dans la rue, mais dans les établissements scolaires, lors des sorties scolaires ». Il a tort de relancer le débat en ce moment ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
En tout cas, dans l'espace scolaire, le voile est banni, bien entendu, et nous faisons respecter la loi de 2004, c'est pour nous très important. Vous savez que François FILLON était Premier ministre quand son cabinet refusait de condamner, enfin d'empêcher qu'il y ait le port du voile des femmes accompagnatrices, donc ça me semble un peu étonnant qu'il mette l'accent sur ce point, mais ce n'est pas le sujet ce matin, le sujet il est encore une fois dans la cohésion nationale, la force de la République pour tout simplement combattre le fanatisme.

SONIA MABROUK
On entend bien Monsieur le Ministre, mais si je vous pose ces questions c'est qu'il y a des débats parallèles, et est-ce que par exemple vous considérez que c'est parallèle et peut-être mal venu quand le ministre de l'Intérieur Gérald DARMANIN s'est dit choqué par les rayons de cuisine communautaire hallal et casher dans les grandes surfaces. Pour lui, c'est de cette façon que commence le communautarisme.

JEAN-MICHEL BLANQUER
De façon générale, on doit être très attentif, même aux petits faits de notre vie collective, parce qu'il y a des liens entre différents éléments. Moi je pense surtout complicité intellectuelle du terrorisme. C'est à ce point, c'est ce point-là moi que je souhaite souligner en ce moment, c'est qu'on a été, notre société a été beaucoup trop perméable à des courants de pensée, à des acteurs…

SONIA MABROUK
Qui par exemple ? Des milieux intellectuels, des milieux universitaires ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr, ceux qu'on appelle…

SONIA MABROUK
Citons-les.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr, on peut les citer, ce qu'on appelle communément l'islamo- gauchisme fait des ravages. Il fait des ravages à l'université, il fait des ravages quand une organisation comme l'UNEF cède à ce type de choses, il fait des ravages dans les rangs de la France insoumise vous avez des gens qui sont tout simplement de ce courant là et s'affichent comme tels. Et donc tout simplement favorisent une idéologie qui ensuite, de loin en loin, mène évidemment au pire. Regardez, dans cette affaire, ce n'est pas un assassin seul, c'est un assassin qui est conditionné par d'autres gens, en quelque sorte les auteurs intellectuels de cet assassinat. Et quand vous avez des officines et groupes, comme de ceux que nous sommes en train de dissoudre en Conseil des ministres, nous en avons dissous un hier, et cela continuera au cours de prochains mercredi, quand vous voyez des groupes de ce type qui ont pignon sur rue et qui évidemment ne commettent pas eux-mêmes des crimes, mais encouragent cette radicalité intellectuelle, ils sont en fait les complices intellectuels de crime. Donc on doit être très attentifs à ça surtout, parce que si vous voulez le poisson pourrit par la tête, autrement dit ce sont les idées d'aujourd'hui, ce communautarisme qui d'ailleurs nous vient d'ailleurs, qui souvent vient de modèles de société, qui n'est pas le nôtre, nous, nous avons un modèle républicain, universaliste, ou nous sommes tous égaux les uns aux autres…

SONIA MABROUK
Vous allez sur le débat du communautarisme…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Indépendamment de notre religion, indépendamment de…

SONIA MABROUK
Pardon de vous ramener à cela, mais donc le ministre de l'Intérieur a eu raison de mettre ce sujet sur la table, parce qu'il est l'objet de moqueries et de réactions très virulentes.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Nous sommes soudés au gouvernement face à chacun des sujets, je ne sais pas si ce sujet-là est le sujet, ce que je sais, c'est que nous ne devons pas hésiter à regarder la situation. Ce que je souhaite après le drame que nous venons de vivre, c'est qu'on arrête de se tortiller face aux problèmes, et là, quand je dis se tortiller, je parle du débat public, je serai vraiment d'une très grande fermeté face à tous ceux qui aujourd'hui, en se croyant progressistes, en réalité, font le lit d'une forme de tolérance à la radicalité, c'est inacceptable, et ça mène au pire.

SONIA MABROUK
Monsieur le Ministre, nous sommes dans un contexte évidemment extrêmement particulier pour l'Education, et vous avez décidé de maintenir aujourd'hui le lancement du Grenelle de l'Education qui était initialement prévu à l'agenda ; est-ce vraiment la priorité quand les enseignants sont inquiets d'abord pour leur intégrité physique ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce sujet fait partie du Grenelle de l'Education justement, vous savez, le Grenelle de l'Education, ça fait des mois que nous le préparons, il y a ce qu'on appelle l'agenda social, qui nous a permis der travailler avec les organisations syndicales, non seulement sur l'amélioration de la rémunération des professeurs, mais sur d'autres aspects du bien-être professionnel des professeurs. Ce travail arrive maintenant à maturité. Il est temps d'entrer dans ce Grenelle, nous avions prévu de l'ouvrir aujourd'hui. J'ai décidé de maintenir cette date, précisément pour ne pas se laisser en quelque sorte abîmé par ce crime, et au contraire…

SONIA MABROUK
Vous avez hésité à la maintenir dans un tel contexte ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bien sûr, j'ai réfléchi, j'ai réfléchi, mais au fond, si quand vous y réfléchissez, vous vous dites, 1) : il n'y a aucune raison de se laisser infléchir par le crime. 2°) : c'est de toute façon d'une actualité encore plus forte, parce que nous devons revaloriser les professeurs. Nous devons voir cela, pas seulement sous l'angle financier, mais aussi sous d'autres angles en plus, et la question évidemment de la sécurité ou de la santé en fait partie. C'est pour ça que les trois mois de travail qui s'ouvrent à partir d'aujourd'hui vont être cruciaux, et là aussi, dépendent de mesures matérielles que nous prendrons, mais aussi d'évolutions immatérielles, la perception des choses, la façon dont la société soutient les professeurs…

SONIA MABROUK
Oui, vous dites mettre les professeurs au centre de la société. Mais ce que craignent, Monsieur le Ministre, les enseignants, et d'ailleurs, au-delà, les Français, c'est que ce soient des paroles fortes, que dans 15 jours, 1 mois, le sursaut soit oublié, qu'ils replongent dans l'oubli et l'anonymat.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ça dépend de nous tous, pour ma part, ça fait trois ans et demi que je suis dans le sursaut. Personne ne peut me prendre en défaut de ne pas avoir souligné le problème, de ne pas avoir pris des mesures sur le sujet, je continue, je continuerai. Il faut le faire avec fermeté, avec courage aussi, ça requière du courage de la part de chacun d'entre nous. C'est vrai pour vous-même, c'est vrai pour l'ensemble des acteurs de la société, c'est au quotidien du petit courage, du grand courage, qu'il faut avoir, parce que, si vous voulez, nous devons tous notre existence libre à la République, eh bien, nous avons donc besoin de la République, mais aujourd'hui, la République, elle a besoin de nous.

SONIA MABROUK
Avant-hier à ce micro, Monsieur le Ministre, Jean-Pierre OBIN, ancien inspecteur général de l'Education, auteur du rapport en 2004 sur les atteintes à la laïcité, affirme que l'école n'intègre plus, que le manque de mixité sociale est en train de miner l école de la République dans certains territoires. Il a raison ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr, il faut jouer sur plusieurs facteurs, l'un d'entre eux, c'est la mixité sociale, bien entendu. Il est évident que nous devons marcher sur deux jambes, et nous devons travailler dans le même élan vers plus d'égalité, plus d'intégration, mais le facteur économique et social…

SONIA MABROUK
Mais plus d'intégration ou mieux d'intégration, certains disent : est-ce qu'il ne faut pas aller sur le débat du contrôle de l'immigration pour mieux d'intégration ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, il est évident que l'immigration, elle doit forcément être contrôlée, et donc on peut la contrôler davantage…

SONIA MABROUK
Est-ce qu'elle l'est ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Le président de la République a, là aussi, dit l'année dernière les grandes lignes que nous devions suivre, je pense, mais ça relève du ministre de l'Intérieur, que désormais, nous devons franchir encore une étape dans ce qui avait été déjà décidé par le président de la République, il y a un an.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Qu'est-ce que vous dites ce matin, Monsieur le Ministre, aux professeurs, aux enseignants qui vont aborder cette rentrée tellement particulière le 2 novembre, d'ailleurs, aux élèves, et puis, plus largement aux Français ; est-ce qu'ils seront protégés ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr. D'abord, nous devons avoir un plan de sécurité pour chaque école et chaque établissement, c'est déjà le cas, mais nous allons le renforcer. Et puis, ce jour-là, c'est l'ensemble de la société française qui doit être mobilisé autour de son école. C'est pourquoi j'ai invité tous les élus de la République à être présents auprès des professeurs, c'est pourquoi j'ai invité aussi toutes les corporations concernées par la liberté d'expression, les avocats, les journalistes, d'autres métiers, à être présents le jour de la rentrée. Je détaillerai les modalités dans un futur très proche. Je travaille à ces questions aussi avec les organisations représentatives des professeurs, de façon à ce que les professeurs ne se sentent pas du tout seuls dans ces circonstances, ce sera vrai le 2 novembre, mais aussi dans les temps suivants. C'est toute la société qui doit être derrière ces professeurs, et, bien sûr, le ministre est derrière ses professeurs.

SONIA MABROUK
Un appel au sursaut donc ce matin. Merci Jean-Michel BLANQUER d'avoir répondu ce matin en direct à nos questions sur Europe 1.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 octobre 2020