Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec "L'Express.fr" le 29 octobre 2020, sur le boycott des produits français en Turquie et dans les pays du Golfe.

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Intervenant(s) :

  • Franck Riester - Ministre du commerce extérieur et de l'attractivité

Texte intégral

Q - Quelle est la situation pour les entreprises françaises en Turquie et dans les pays du Golfe ?

R - Dès que nous avons eu les premières déclarations d'appel au boycott, samedi dernier, j'ai demandé la création d'une cellule de suivi, prenant à la fois contact avec les réseaux diplomatiques, les entreprises concernées et les fédérations professionnelles qui centralisent leurs retours. Il y a eu des visioconférences lundi et depuis, nous maintenons le lien en permanence, avec une remontée deux fois par jour. Actuellement c'est surtout l'agroalimentaire, les cosmétiques et un peu l'équipement qui sont touchés. Le nombre de pays est finalement assez circonscrit. Les retraits de produits concernent moins de cinq pays actuellement. Dans le détail, les deux où ce boycott semble le plus suivi sont le Qatar et le Koweït. Mais à chaque fois, c'est la conséquence d'initiatives privées, d'associations, qui s'expriment notamment via les réseaux sociaux, mais il ne s'agit pas de pouvoirs publics en tant que tels, sauf en ce qui concerne la Turquie.

Q - Que fait la France dans ces pays pour enrayer le phénomène ?

R - On a demandé à nos réseaux diplomatiques présents sur place de prendre contact avec les autorités pour désamorcer les situations, et expliquer les discours officiels, notamment celui des Mureaux ou de l'hommage du président à Samuel Paty. Ces appels dénaturent les positions défendues par la France en faveur de la liberté de conscience, de la liberté d'expression, de la liberté de religion et du refus de tout appel à la haine.

Evidemment l'Islam est une religion comme les autres et il n'y a pas en France de stigmatisation des religions. Le président de la République l'a très bien dit : nous ne demandons à aucun de nos citoyens de croire ou de ne pas croire. Ce que l'on demande à tout citoyen, qu'il croit ou ne croit pas, c'est de respecter absolument toutes les lois de la République. C'est un travail d'explication important car beaucoup de gens sont manipulés par les réseaux turcs.

Q - Quelle est l'ampleur concrète du phénomène du boycott dans ces pays pour les entreprises et les exportations françaises ?

R - Pour l'instant ce ne sont que quelques centaines de milliers d'euros. Cela reste donc limité à ce stade. Ce sont plus des coups médiatiques qu'une vraie tendance de fond. On a quelques cas plus précis comme une enseigne de distribution au Koweït qui a retiré certains fromages, ou des entreprises d'agroalimentaire sucré (café, chocolat, croissant, pain, brioche...) qui sont déréférencées. Nous surveillons également ce qui se passe au Bangladesh où des manifestations anti-Français ont aussi eu lieu. Est-ce que cela se traduira par un boycott ? On ne le sait pas encore. Nous n'avons pas d'alerte non plus sur des signatures de contrats ou des livraisons qui auraient pu être retardées. Ces pays sont des partenaires avec lesquels nous avons des échanges en permanence pour d'éventuels nouveaux contrats, notamment dans l'aéronautique et les discussions ne sont pas perturbées.

Q - Qu'en est-il de la sécurité des intérêts français dans ces pays-là ?

R - On se préoccupe de la situation des entreprises françaises, de leurs salariés et des ressortissants plus largement. Pour l'instant, il n'y a pas de menace particulière. Nous restons néanmoins très vigilants et nous prendrons toutes les mesures qui s'imposent. Nos ambassadeurs sont particulièrement mobilisés et tout notre réseau sur le terrain, ajustant au cas par cas la veille et les décisions, avec une vigilance accrue. Il n'est jamais utile d'ajouter de la tension à la tension.

Q - Faut-il s'inquiéter pour Renault qui a sa deuxième plus grosse usine au monde dans le nord-ouest de la Turquie?

R - Pour l'instant nous n'avons pas eu d'alerte sur les approvisionnements de la chaîne de production. Nous sommes en contact rapproché avec la direction de Renault et ils ne nous ont pas signalé d'interrogations particulières. Mais il faut être aux aguets.

Q - Le sentiment anti-Français peut peser sur des PME ou ETI pour qui ces marchés sont parfois vitaux. Que pouvez-vous faire ?

R - C'est un point très particulier de notre suivi car en effet les PME et ETI sont les plus exposées et les plus à risque, comme dans toute crise. Elles peuvent voir des commandes annulées avec pour elles des conséquences financières beaucoup plus graves que pour les grands groupes. Je pense en particulier à celles du secteur de l'épicerie sucrée, comme nous l'ont signalé les fédérations concernées.

Pour certaines c'est la double peine : la crise sanitaire et le boycott. Nous sommes vigilants et pour l'instant nous n'avons pas enregistré de sujet majeur ou d'entreprise particulièrement impactée qui nécessiterait un accompagnement spécifique. Ce sont ces entreprises qui mobilisent aujourd'hui toute notre énergie.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 novembre 2020