Interview de M. Olivier Véran, ministre des solidarités et de la santé, à France Inter le 3 novembre 2020, sur la situation dans les hôpitaux face à l'épidémie du coronavirus, la situation des services de réanimation, les déprogrammations des soins et les effets attendus du confinement.

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Intervenant(s) :

Texte intégral

ALBA VENTURA
Bonjour Olivier VERAN.

OLIVIER VERAN
Bonjour.

ALBA VENTURA
On a l'impression d'être assis sur une cocotte-minute dont le couvercle va exploser, cette phrase, c'est Alexandre DEMOULE, le chef de la réanimation à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, qui l'a prononcée dans le journal Le Monde. C'est ça, ça va exploser ?

OLIVIER VERAN
La tension est très forte à l'hôpital, dans les services d'urgences, dans les accueils de médecine, dans les lits de soins intensifs, de réanimation, dans les hôpitaux publics, dans les hôpitaux privés, dans les grandes métropoles, dans les territoires moins urbanisés, on a une pression sanitaire qui augmente, qui est le reflet de la pression sanitaire liée à cette épidémie, à cette deuxième vague, et les soignants ont beaucoup de travail, beaucoup, beaucoup de travail, nuit et jour

ALBA VENTURA
Mais on a beaucoup de cas plus graves qu'avant ?

OLIVIER VERAN
On a autant de cas graves proportionnellement au nombre de malades qu'on a, on soigne un peu mieux, on intube un peu moins les gens, c'est-à-dire qu'ils sont un peu moins dans le coma, mais la sévérité de la maladie chez les personnes âgées le plus souvent, mais aussi chez des gens jeunes, ce qu'on ne dit pas assez, des quadragénaires, des quinquagénaires, parfois sans maladie, sans comorbidité, et qui arrivent en réa parce qu'ils font une forme grave de ce Covid. Donc ce que dit le médecin réanimateur à travers son témoignage, c'est qu'il est urgent de nous mobiliser pour respecter ce confinement qui a été mis en place par le président de la République, de façon à lutter avec efficacité contre l'épidémie.

ALBA VENTURA
Mais alors, Olivier VERAN, on nous dit que le confinement va produire ses effets, mais pas avant 3 semaines, d'ici là, on se dit : que peut-on faire, on sait qu'on reporte des interventions, comment on soulage les services de réanimation ?

OLIVIER VERAN
Nous mobilisons tous les services possibles pour pouvoir identifier des lits de soins intensifs et de réanimation, ce que nous avions fait d'ailleurs pendant la première vague. Nous faisons appel à la solidarité entre les hôpitaux, entre les hôpitaux et les cliniques, avec la médecine de ville. Nous mobilisons toutes les ressources possibles…

ALBA VENTURA
Les hôpitaux privés sont mis vraiment à contribution ?

OLIVIER VERAN
Ah, oui, totalement, totalement, totalement, j'en ai vu plusieurs, totalement. Nous mobilisons tout ce qu'on peut mobiliser, y compris jusqu'à faire des transferts de malades de réanimation d'une région vers une autre, de manière à pouvoir accepter le plus possible de malades, ce que nous avons fait encore une fois, nous étions…

ALBA VENTURA
Combien il y a de transferts en ce moment par exemple ?

OLIVIER VERAN
Il y a eu une quarantaine de transferts qui avait été déjà opérée la semaine dernière entre différentes régions, alors, ce qu'on fait cette année (sic), enfin, ce qu'on fait cette année, pardon, pendant cette deuxième vague, c'est qu'un certain nombre de transferts ont été faits avant que la situation ne soit trop critique d'une région fortement soumise à la pression épidémique vers une région un peu moins soumise à la pression épidémique, de manière à faire les choses, je dirais, un peu plus par anticipation, fort de l'expérience de la première vague. Nous étions montés à 10.700 lits armés, occupés de réanimation au 15 avril dernier, donc nous sommes en train d'assister à une nouvelle montée en charge de l'activité hospitalière, et les capacités de réanimation, de soins intensifs mais aussi des innovations, par exemple, je suis allé voir une clinique qui a transformé ses lits de rééducation en lits d'hospitalisation conventionnelle pour y accepter des malades qui n'ont pas le Covid, de manière à libérer des lits d'hôpital dédiés à des malades non- Covid, pour qu'ils soient transformés eux-mêmes pour la prise en charge de malades Covid, etc, etc. Donc c'est un travail gigantesque qui est organisé au quotidien dans nos hôpitaux.

ALBA VENTURA
Et les déprogrammations, où en sommes-nous ?

OLIVIER VERAN
Les déprogrammations sont faites cette fois-ci à mesure que les besoins de réanimation augmentent, nous n'avons pas fait une déprogrammation globale, totale sur tout le territoire, nous faisons des déprogrammations localisées partout où c'est nécessaire, oui, il y a déjà des soins qui sont repoussés de plusieurs semaines, on garde les soins essentiels, la chirurgie de cancérologie évidemment, l'activité de greffe doit persister, la chirurgie urgente doit pouvoir persister, et nous devons continuer à prendre en charge des gens qui auraient des accidents de la route ou qui feraient un infarctus, un AVC.

ALBA VENTURA
Je vous signale ça, parce que l'association RoseUp notamment, qui concerne les femmes atteintes du cancer du sein, s'inquiète du suivi des soins. D'ailleurs, elle a créé une application pour déclarer les retards ou les annulations ; il y a une grande angoisse en vérité sur ces femmes, enfin, et ça concerne beaucoup d'autres gens, mais qui ne savent pas s'ils vont pouvoir avoir un suivi de soins.

OLIVIER VERAN
Une grande différence avec la première vague, c'est que tous les équipements de protection sont au rendez-vous permettant à toute la médecine de ville, quand je dis la médecine de ville, c'est toutes les professions de santé en ville, de continuer à recevoir des patients, la première vague, tout s'est arrêté, quasiment tout s'est arrêté, là, l'activité ambulatoire en ville continue, le suivi des maladies chroniques, le suivi des cancers, etc.

ALBA VENTURA
Olivier VERAN, Eric PIOLLE, le maire de Grenoble, votre ville, a dit à notre correspondant, Serge PUEYO, qu'il faudra durcir les mesures, il va falloir durcir le confinement, parce qu'il y a – dit-il – trop de gens qui circulent dans les villes. Avez-vous l'impression, je dirais, la fâcheuse impression que les gens, en fait, ne se sentent pas en confinement ?

OLIVIER VERAN
Pourtant, les chiffres attestent d'un respect du confinement, hier, par exemple, les chiffres…

ALBA VENTURA
Les chiffres, mais pas les images…

OLIVIER VERAN
Eh bien, les chiffres de la RATP montraient qu'on était à moins de 50 % de voyageurs dans les rames de métro parisiennes le matin, on est même tombé par moments à seulement 20 à 25 % du nombre normal de clients prenant les transports en commun. Les chiffres du télétravail attestent que les entreprises jouent le jeu, et que les salariés également, donc je crois qu'il y aura un respect de ce confinement…

ALBA VENTURA
Non, mais vous n'avez pas l'impression que les gens vivent normalement ?

OLIVIER VERAN
Non, par contre, les gens, par rapport au premier confinement, emmènent leurs enfants à l'école, peuvent aller les chercher, et peuvent aller travailler, donc ça, c'est une différence notable par rapport au premier confinement, mais pour le reste, tout est mis en place pour pouvoir lutter contre l'épidémie.

ALBA VENTURA
Oui, mais alors, si comme l'avance le conseil scientifique, cette deuxième vague pourrait être pire que la première, on se dit, avec un confinement moins restrictif, est-ce qu'on est vraiment armé pour le combattre ce virus ?

OLIVIER VERAN
Nous sommes armés pour combattre le virus, nous sommes armés, nous l'avons battu une première fois, et puis, nous avons aussi…

ALBA VENTURA
Ce n'est pas ce que disent les épidémiologistes…

OLIVIER VERAN
Et nous avons aussi l'expérience internationale, on sait ce qui ne marche pas dans certains pays, et on sait ce qui fonctionne, je vais vous dire, si nous respectons le confinement qui a été décidé et mis en place, nous arriverons à faire reculer le virus, est-ce que ça prendra quelques semaines, est-ce que ce sera un peu plus court, est-ce que ce sera un peu plus long ? Nous aurons des données rapidement.

ALBA VENTURA
Mais je n'ai pas bien compris, moi, votre stratégie, c'est-à-dire, on ne voit pas bien comment va se dérouler l'avenir, les prochains mois, est-ce qu'on va vivre un yo-yo, c'est-à-dire un confinement, déconfinement, confinement, reconfinement, vous, vous appelez ça le stop & go, c'est ça la stratégie ?

OLIVIER VERAN
L'idée, ce n'est pas de vivre des confinements et reconfinements, déconfinements, clairement pas, l'idée, c'est de vivre avec le virus, c'est-à-dire vivre le plus normalement possible avec un niveau le plus bas possible de circulation du virus, mais par moments, l'épidémie, elle reprend, elle reprend en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Angleterre, dans tous les pays qui nous entourent, elle a repris au même moment, les conditions climatiques n'aidant probablement pas, et donc lorsqu'il y a une montée de cette épidémie, il faut être capable de mettre des mesures coupe-feu, et le reste du temps, il faut que nous restions extrêmement vigilants et prudents ; souvenez-vous cet été, la vie n'avait pas repris complètement son cours normal.

ALBA VENTURA
Cet été, la vie n'avait pas repris son cours normal…

OLIVIER VERAN
Eh bien, les discothèques étaient fermées, les grands rassemblements étaient limités…

ALBA VENTURA
Les terrasses des cafés étaient…

OLIVIER VERAN
Souvenez-vous que la Une des JT, c'était sur combien il y a de visiteurs dans tel ou tel parc d'attractions…

ALBA VENTURA
Non, mais il y a eu un vrai relâchement cet été, on ne peut pas dire le contraire…

OLIVIER VERAN
Non, mais il y a eu un relâchement aussi de l'épidémie cet été, Alba VENTURA, vivre avec le virus, c'est être capable d'avoir la vie la plus normale possible en tenant compte des conditions de circulation du virus, qui est un phénomène naturel, une catastrophe naturelle, si vous préférez, mais c'est un phénomène naturel, un virus, il circule, c'est un ennemi invisible qu'il faut être capable d'attraper partout où il est, et puis, d'être capable de le freiner par les mesures que nous prenons au quotidien.

ALBA VENTURA
Et vous avez dit que Noël pourrait ne pas se passer comme prévu si les Français ne jouent pas le jeu, est-ce que c'est une manière justement de les culpabiliser, de les mettre face à leurs responsabilités ?

OLIVIER VERAN
Non, moi, je ne veux pas culpabiliser les Français, ce que j'ai dit, c'est que nous préparons Noël dans la joie, parce que Noël restera une fête, quelle que soit la façon de le célébrer, que je souhaite de tout mon coeur que nous puissions être en famille les uns avec les autres…

ALBA VENTURA
En petit comité…

OLIVIER VERAN
Mais qu'il faut aussi anticiper le fait que le virus sera toujours là, il ne va pas s'arrêter à Noël, et que donc, il faudra s'y adapter.

ALBA VENTURA
Pourquoi on ne teste pas plus massivement, vous savez l'épidémiologiste Catherine HILL expliquait ce matin sur RTL qu'on testait finalement très mal, on détecte les gens trop tard, disait-elle, alors qu'en testant plus largement, on trouverait les personnes contagieuses, et on s'en sortirait mieux ?

OLIVIER VERAN
J'ai beaucoup de respect pour Catherine HILL, mais ça fait des mois qu'elle dit qu'on teste mal, quelle que soit la façon de tester, lorsque nous étions cet été à faire des centaines de milliers de tests avec moins de 1 % de positivité, c'est-à-dire que 99 % des gens qu'on testait étaient négatifs, elle disait : il faut tester en population asymptomatique, c'est-ce qu'on a fait, quand vous avez moins de 1 % des tests positifs, c'est que l'immense majorité des gens que vous testez n'ont pas le virus par définition. Non, moi, je salue l'entreprise incroyable qui a été faite par les labos, 2 millions de tests par semaine, le déploiement des tests antigéniques dans les pharmacies, chez les médecins, chez les infirmiers, qui va encore nous aider et augmenter notre capacité à tester ; je crois que de ce point de vue-là, on n'a pas à rougir.

ALBA VENTURA
Anne HIDALGO qui soutient les librairies dit ce matin : n'achetez pas sur Amazon, a-t-elle raison ?

OLIVIER VERAN
Alors sur ce point-là, elle a raison, sans doute, il faut faire attention, épargner en tout cas nos commerçants. Maintenant, je vais vous dire, Anne HIDALGO, la maire de Paris est aussi présidente du conseil de surveillance des hôpitaux de Paris, donc elle ne peut pas ignorer que toutes les 15 minutes dans les hôpitaux de Paris, il y a un malade qui est hospitalisé pour Covid, elle ne peut pas ignorer que toutes les 30 secondes, il y a un Parisien qui se contamine. Anne HIDALGO, si je comprends bien…

ALBA VENTURA
Elle est toujours en campagne…

OLIVIER VERAN
Non, mais quand on met en place le couvre-feu à Paris, elle dit : moi, je veux sauver ma « Nuit blanche », et quand on met en place un confinement à Paris, elle dit : il faut sauver les commerçants, les salles de sport, nous, on veut sauver les Parisiens, et plus généralement, les Français, et on le fait avec rigueur et avec constance, je crois que la période l'impose.

ALBA VENTURA
Mais beaucoup de maires demandent des arrêtés des réouvertures de petits commerçants, elle n'est pas la seule.

OLIVIER VERAN
Je vous le dis, nous, nous agissons avec constance, notre priorité, c'est de protéger les Français face à ce virus, c'est être capables de casser cette épidémie et de soutenir évidemment nos commerçants, on ne laissera personne sur le bord du chemin. Bruno LE MAIRE a eu l'occasion de présenter toutes les mesures d'accompagnement économique pour l'ensemble du tissu industriel de notre pays, et notamment les petits commerçants et les artisans, nous ne laisserons personne sur le bas-côté, personne n'est responsable de la situation, personne n'a à en être victime, mais les Français non plus, ils n'ont pas à être victimes de cette épidémie. Et quand vous voyez le nombre de malades qui affluent et quand vous voyez le niveau de saturation des hôpitaux, franchement, je crois que la priorité, elle est pour la santé, en tout cas, je la revendique.

ALBA VENTURA
Et donc les commerçants qui réclament une réouverture le 13 novembre, vous leur dites, prudence, pour l'instant, c'est compliqué ?

OLIVIER VERAN
Le Premier ministre, Jean CASTEX, l'a dit avant hier soir, il a dit d'abord : on met en place le confinement, on le respecte, on mesure, on regarde, et ensuite, on discute, si on peut bouger dans un sens ou dans l'autre un certain nombre de règles.

ALBA VENTURA
Une question sur le vaccin de la grippe, on a de quoi se faire vacciner contre la grippe, la grippe saisonnière, j'entends ?

OLIVIER VERAN
On a vacciné en l'espace de quelques jours plus de Français que ceux qu'on vaccine habituellement en plus d'un mois, les labos continuent de produire des vaccins en temps réel et alimentent les pharmacies, il y a 18 % des pharmacies qui étaient à date en rupture de stock, beaucoup se font réapprovisionner, donc nous allons continuer cette campagne de vaccination grippale jusqu'au mois de décembre, et nous ferons plus de vaccins que les années précédentes. C'est une bonne nouvelle…

ALBA VENTURA
C'est une bonne nouvelle. Plusieurs personnalités de gauche ont lancé une pétition et des messages disant : à 20h, je n'applaudis plus, à 20h, je réclame, ils réclament des lits, des postes, des augmentations, des moyens pour les personnels soignants, vous leur répondez quoi ?

OLIVIER VERAN
Je leur réponds que moi, je ne fais pas de tweets en l'occurrence, je signe un accord syndical avec les syndicats majoritaires, y compris Force ouvrière ou la CFDT, avec la plus grande revalorisation des salaires de toute l'histoire de l'hôpital, puisque nous avons voté plus de 8 milliards d'euros de hausse de salaires dans les hôpitaux et dans les EHPAD pour tous les salariés, près de 2 millions de salariés. C'est déjà 183 euros nets par mois perçus par tout le monde d'ici à décembre, et c'est 35 euros en moyenne de plus perçus d'ici le printemps pour les infirmières, les aides-soignants, ce qui fait déjà 220 nets par mois en plus, et c'est jusqu'à 100 euros par ce qu'on appelle un engagement collectif au service des malades de plus par mois, et puis, c'est la majoration heures sup, etc, dans un certain nombre de situations, on va aller bien au-delà des 300 euros, la plupart du temps, on va les approcher. Donc, je crois que nous avons agi en responsabilité, c'est un effort important de l'Etat et des Français…

ALBA VENTURA
Vous avez fait beaucoup d'efforts, mais vous partez de loin, l'hôpital public n'est pas en bonne forme…

OLIVIER VERAN
L'hôpital public n'est pas en bonne forme, mais quand nous recrutons 15.000 soignants, quand nous trouverons 4.000 lits, quand je dis que, moi, ministre de la Santé et des solidarités, j'assume le fait que le discours ait changé sur l'hôpital, qu'il a sans doute changé tard, mais il avait déjà changé depuis 2017, avec les embauches, avec des créations de moyens supplémentaires pour l'hôpital nous allons continuer à le faire, à le développer ; autant, on ne peut pas former un médecin réanimateur en l'espace de quelques semaines, autant, on peut se donner les moyens d'en former pour demain, nous avons supprimé le numerus clausus en médecine, et nous continuerons à réformer la santé, parce que nous soutenons notre hôpital et notre médecine de ville.

ALBA VENTURA
Merci beaucoup Olivier VERAN.

OLIVIER VERAN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 novembre 2020