Interview de Mme Roxana Maracineanu, ministre des sports, à France Info le 16 octobre 2020, sur le conflit entre la Ligue française de football et Mediapro.

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Et c'est donc la ministre des Sports qui est avec nous, à présent. Bonjour Roxana MARACINEANU.

ROXANA MARACINEANU
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Le monde du foot professionnel est suspendu au feuilleton MEDIAPRO qu'on va tenter de résumer pour ceux qui ne l'auraient pas suivi, il y a deux ans, ce groupe espagnol a acheté pour 800 millions d'euros par an les droits de diffusion du foot ; depuis quelques jours, il ne veut plus payer, il exige une ristourne, les clubs sont furieux, car ses droits télé représentent la plus grande partie de leurs recettes, et c'est tout le système qui aujourd'hui menace de tomber. Avant de vous donner la parole dans un instant, j'accueille et Emma SARANGO, service des sports de France Info. Bonjour.

EMMA SARANGO
Bonjour.

MARC FAUVELLE
La Ligue professionnelle de football contre-attaque, elle vient de mettre en demeure MEDIAPRO, mais ce que vous avez découvert, Emma, c'est qu'au moment où ces droits ont été négociés, le football français a fait preuve de pas mal de légèreté, voire d'amateurisme.

EMMA SARANGO
Oui, parce que ce qui est pointé du doigt, ce qui indigne même depuis une semaine, c'est la fameuse garantie bancaire que la Ligue n'a jamais demandée à MEDIAPRO et qui la prive aujourd'hui de réels moyens de pression, sauf qu'en creusant auprès de responsables du football et de l'audiovisuel, dont aucun d'ailleurs ne s'exprime au micro, eh bien, on se rend compte que cette garantie bancaire, elle n'a jamais été demandée à personne en 35 ans d'accord de diffusion à la LFP, ni à Canal+ ni à BeIN Sport, ni à ORANGE, alors bien sûr, c'est contraignant une garantie bancaire, pour MEDIAPRO, par exemple, ça voudrait dire immobiliser à la banque plus d'un milliard d'euros, mais c'est pourtant ce qui est demandé dans les autres championnats et par l'UEFA, l'Italie a d'ailleurs rompu il y a deux ans l'accord avec le même MEDIAPRO, justement parce qu'il ne pouvait pas donner cette garantie de plus d'un milliard d'euros. C'est pareil en Liga, le championnat espagnol, et en 1ère ligue, le championnat anglais, la sécurité financière est même une condition préalable à toute discussion. Et pourtant en France, donc pas de garantie bancaire. Alors ce que disent aujourd'hui les historiques de l'audiovisuel sportif, c'est : eh bien, oui, mais Canal et BeIN, on les connaît, en revanche, MEDIAPRO, c'était des nouveaux venus, il fallait vérifier la fiabilité financière, ce n'est pas faux, mais ça ne fait que confirmer finalement que le foot français fonctionne à la papa selon les mots d'un député qui suit le dossier de près ; un système qui, je le cite encore, n'était pas fait pour la tempête et qui se retrouve pris dans une tornade.

MARC FAUVELLE
Personne à la Ligue à ce moment-là ne s'est dit : attention, on est en train de prendre un très gros risque ?

EMMA SARANGO
Et personne au-dessus, puisque la Ligue, il faut le rappeler, est une subdélégation de services publics, elle dépend donc du ministère des Sports. Et cette question des droits télé, elle est très importante parce qu'il y a une taxe, la taxe Buffet, qui finance l'ensemble du sport amateur. Donc oui, le ministère est concerné, sauf qu'il s'agit d'un contrat de droit privé, légalement, il n'y a donc pas d'intervention possible, néanmoins, dans la pratique le ministre peut, doit même disent certains observateurs, formuler des recommandations, ça n'a pas été fait à l'époque, reconnaît un collaborateur de l'ancienne ministre, Laura FLESSEL, mais ça n'est pas par manque d'intérêt, c'est parce qu'on nous a expressément demandé de ne pas le faire, c'est ce qu'il nous affirme, et par « on », il faut entendre quelqu'un au-dessus dans la hiérarchie du pouvoir, un autre ancien responsable politique confirme : le foot, c'est un Etat dans l'Etat qui ne traite qu'avec lui-même, et parfois seulement avec l'Elysée, un huis clos qui risque de conduire aujourd'hui à la catastrophe.

MARC FAUVELLE
Roxana MARACINEANU, est-ce que le foot français s'est clairement fait avoir ?

ROXANA MARACINEANU
C'est vrai qu'aujourd'hui, ce contrat est essentiel pour le football, pour les clubs professionnels, mais aussi pour le foot amateur, et vous l'avez dit tout à l'heure, avec la taxe Buffet pour tout le sport amateur, c'est pourquoi ma position est la même depuis le début, c'est un contrat qui doit être respecté, aujourd'hui, nous, l'Etat, nous faisons tout pour que le championnat puisse continuer à avoir lieu, nous faisons tout pour que les acteurs du sport puissent être viables financièrement et que l'attractivité de ce championnat puisse être la même qu'avant cette crise sanitaire.

MARC FAUVELLE
je vous repose ma question, au vu de tout ce que vient de rappeler Emma, est-ce que la Ligue professionnelle de football a fait preuve de légèreté, d'amateurisme en négociant les droits télé, en les accordant à un groupe qui n'avait visiblement pas toutes les garanties nécessaires ?

ROXANA MARACINEANU
Comme l'a dit Emma aussi, cette garantie bancaire, elle est difficile à avoir en France pour de tels montants, et ça n'a jamais été le cas ni pour Canal ni pour BeIN avant même que MEDIAPRO s'engage ici en France…

MARC FAUVELLE
L'Italie avait écarté ce même groupe, en disant : il n'a pas les reins assez solides. Même le patron de Canal + disait à l'époque où les droits télé ont été attribués à MEDIAPRO, c'est impossible de les payer aussi cher, ils n'arriveront pas à rentrer dans leurs frais, il disait à l'époque, il faudrait qu'il y ait 7 millions d'abonnés à cette future chaîne de foot pour être rentable, et on sait très bien qu'aujourd'hui, il n'y a pas 7 millions de personnes qui sont prêtes à payer. Ça veut dire qu'à l'époque, on savait qu'on avait accordé ces droits télé trop chers, et on n'a rien dit ?

ROXANA MARACINEANU
Il est évident qu'avec ce montant, de toute façon, MEDIAPRO était dans l'obligation de compter sur ses capacités d'emprunt, déjà à l'époque, ce n'est pas avec, même un million d'abonnés, deux ou trois, qu'il allait pouvoir rentrer dans ce qu'il a mis sur la table pour ce championnat. Aujourd'hui, c'est sa capacité d'emprunt qui est mise à mal, c'est son modèle économique, et effectivement, aujourd'hui, on doit veiller à ce que l'argent et les recettes qui sont engrangés par le football soient à la hauteur de l'attractivité de notre championnat.

MARC FAUVELLE
Alors aujourd'hui, on fait quoi, MEDIAPRO dit qu'il ne veut plus payer, il s'est mis sous la protection du tribunal de commerce, les clubs estiment que leurs caisses sont vides aujourd'hui, qu'ils ne pourront pas tenir très longtemps. Est-ce que vous allez forcer ce groupe à signer des chèques ?

ROXANA MARACINEANU
Il y a un deuxième PGE qui a été accordé à la ligne pro pour qu'elle…

MARC FAUVELLE
Un PGE, prêt garanti…

ROXANA MARACINEANU
Un prêt garanti par l'Etat, pour que la Ligue puisse honorer cette deuxième tranche que MEDIAPRO n'a pas été en capacité d'honorer aujourd'hui, 172 millions d'euros qui ont été reversés aux clubs…

MARC FAUVELLE
Donc c'est l'Etat qui prête pour l'instant ?

ROXANA MARACINEANU
L'Etat prête pour que les clubs puissent passer cette période difficile, comme elle le fait pour d'autres sports également, ce n'est pas exclusif au football. Maintenant, effectivement, le championnat a une valeur, le championnat peut continuer à se tenir aujourd'hui, même dans les zones aujourd'hui où il y a un couvre-feu et où ces matchs probablement se tiendront à huis clos, il est essentiel effectivement que les droits télé puissent être là pour pouvoir aussi constituer des recettes pour ces clubs.

MARC FAUVELLE
Allez-vous ou avez-vous appelé le patron de MEDIAPRO pour lui demander de respecter ses engagements ?

ROXANA MARACINEANU
Le patron de MEDIAPRO, je l'ai rencontré au tout début, lorsque ce contrat avait été signé, enfin, quand moi, je suis arrivée. Et depuis, non, nous ne nous sommes pas rencontrés. Nous avons vu Vincent LABRUNE aujourd'hui qui est vraiment engagé…

MARC FAUVELLE
Vous souhaitez lui parler ou pas… Le patron de la Ligue…

ROXANA MARACINEANU
A faire respecter ce contrat, et sinon, à faire en sorte que, effectivement, la valeur de ce championnat soit la même. Je ne vais pas faire d'ingérence dans ce contrat, comme vous l'avez dit, c'est un contrat entre deux organismes privés…

MARC FAUVELLE
Mais la Ligue est une subdélégation de services publics…

ROXANA MARACINEANU
De la fédération.

MARC FAUVELLE
De la fédération, et donc qui dépend quelque part un peu de vous…

ROXANA MARACINEANU
De la fédération, d'abord, avec une fédération qui a une délégation de services publics. La Ligue ne dépend pas de moi expressément, elle dépend de la fédération qui a la délégation de services publics. Encore une fois, ce sont deux entités privées, je n'ai pas vocation à intervenir dans la négociation, à faire l'arbitre, comme vous avez dit, dans ce type de contrat.

MARC FAUVELLE
Peut-on imaginer qu'on relance des enchères et qu'on attribue à nouveau ces droits télé aujourd'hui ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, écoutez, s'il y a une défaillance dans ce contrat de l'une ou de l'autre des parties, évidemment, à un moment, il faudra faire en sorte que les droits, moi, je tiens beaucoup à ces droits télé, donc comme la Ligue et comme les clubs, donc il faut qu'à un moment, ces droits télé…

MARC FAUVELLE
Donc pourquoi, on pourrait recommencer aujourd'hui, repartir à zéro, fixer de nouvelles règles et dire à tout le monde…

ROXANA MARACINEANU
Puissent être valorisés à la hauteur de leurs valeurs.

MARC FAUVELLE
Vous y êtes favorable à ce choix-là ?

ROXANA MARACINEANU
Moi, je suis favorable évidemment pour qu'il y ait des droits télé et qu'il y ait un contrat entre un diffuseur et la Ligue française de football.

MARC FAUVELLE
Encore un mot, Roxana MARACINEANU, sur la pratique du sport amateur, en ce moment, votre collègue de la Culture, Roselyne BACHELOT, demande un assouplissement des règles sanitaires pour les cinémas, pour les théâtres, en clair, on pourrait rentrer chez soi-même après 21h dans les zones où en est en couvre-feu si le spectacle, lui, s'est bien terminé avant 21h ; on exclurait le temps du trajet pour rentrer à la maison. Est-ce que vous demandez la même chose pour tous ceux qui s'entraînent, tous ceux qui jouent au foot, au basket ou au hand, en fin d'après-midi ou en soirée ?

ROXANA MARACINEANU
Je pense qu'il faut être responsable dans cette situation, où nous devons venir en soutien très fort au personnel médical et aux personnes qui vont et qui sont déjà malades aujourd'hui du coronavirus et qui sont dans les hôpitaux, aujourd'hui, le sport, je pense, a été très bien traité depuis le début de cette crise, nous avons réussi à avoir des exceptions pour certains publics, notamment les enfants qui peuvent continuer à aller dans les associations, le spectacle sportif peut continuer à se dérouler, je sais que les acteurs sont en grande difficulté financière…

MARC FAUVELLE
Mais pas le sport amateur en soirée ?

ROXANA MARACINEANU
Pas le sport amateur effectivement pour les adultes amateurs, mais les sportifs de haut niveau, les sportifs professionnels peuvent continuer à exercer leur métier, lorsqu'il s'agit d'un métier, le sport existe, lorsqu'il s'agit d'un temps d'accueil des enfants et d'un temps nécessaire et indispensable à la santé de nos jeunes, des moins de 18 ans, le sport peut continuer à exister, y compris dans les zones d'urgence aujourd'hui sanitaire.

MARC FAUVELLE
Et donc pas de dérogation en soirée, on l'aura compris dans les zones qui sont en couvre-feu. Merci beaucoup Roxana MARACINEANU.

ROXANA MARACINEANU
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 octobre 2020