Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à France Inter le 25 novembre 2020, sur les commerces confrontés à l'épidémie de Covid-19.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Et avec Léa SALAME nous recevons ce matin le ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance, questions, réactions au standard d'Inter, 01 45 24 7000, vous êtes déjà très nombreux à essayer de nous joindre, passer autrement par les réseaux sociaux et l'application mobile d'Inter. Bruno LE MAIRE bonjour.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Nicolas DEMORAND.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être ce matin dans ce studio. Ce sont clairement toutes les questions d'ordre économique qui se posent aujourd'hui après l'intervention d'Emmanuel MACRON hier soir, on va entrer dans le détail de ce qui a été dit, mais avant cela juste quelques mots rapides sur l'esprit de cette intervention du président de la République, prudence, responsabilité, mais tout de même espoir avec le vaccin, comment résumer le message qui a été adressé aux Français hier soir, à l'instant T, pour les quelques semaines qui viennent ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense que s'il y a un mot qui peut résumer l'intervention du président de la République c'est l'esprit de responsabilité, c'est ce qui nous a permis de réussir ce confinement, puisque je rappelle que nous avons réussi à stopper la circulation du virus, et quand je dis nous, c'est les Français, les Français se sont comportés de manière responsable, nous avons stoppé la circulation du virus en limitant les dégâts économiques. Je sais qu'il y a beaucoup de Français qui ont souffert de ce confinement, mais nous avons limité les dégâts économiques, l'activité a baissé d'un peu plus de 10%, contre 30% lors du premier confinement. Mais cet esprit de responsabilité il doit maintenant guider chacun d'entre nous, dans nos comportements familiaux, dans nos déplacements, dans la manière dont nous accédons aux commerces, on aura l'occasion d'y revenir, dans la manière dont nous vivons les vacances, parce que rien ne serait pire, pour nous tous, pour la nation française, pour notre économie, que d'avoir une rechute sanitaire. Donc s'il y avait, une fois encore, un mot pour résumer cette intervention, c'est l'esprit responsabilité.

LEA SALAME
Alors, beaucoup de questions ce matin, et beaucoup de précisions qu'on attend de vous. Emmanuel MACRON l'a annoncé, les petits commerces vont pouvoir rouvrir dès ce week-end, pour la période cruciale de Noël, ils ouvrent avec "un protocole sanitaire renforcé" dit le président, qu'est-ce que ça veut dire concrètement, est-ce que ce sera un client pour 8 mètres carrés dans tous les commerces, quelle que soit leur taille, les petits commerces disent que cette jauge-là ça les pénaliserait et que cela favorisera encore les grandes surfaces, qu'est-ce que vous nous dites, quelle est la règle ce matin ? Ça c'est une question qui n'a pas été tranchée hier soir.

BRUNO LE MAIRE
La règle ce sera une personne pour 8 mètres carrés dans tous les commerces, et cette règle, je veux vraiment le dire à tous les commerçants, y compris les petits commerçants, c'est une simplification par rapport à la règle précédente. La règle précédente c'était 4 mètres carrés, mais si on rentre dans les détails, et je pense que c'est important de rentrer dans les détails, il fallait déduire de cette surface commerciale les étals, les rayonnages, les frigos quand vous étiez dans une boucherie, ou dans une charcuterie, ou chez un boulanger, donc c'était extrêmement compliqué pour le commerçant, et ça pouvait être très pénalisant pour certains métiers, je pense par exemple aux coiffeurs qui ont des bacs à shampooing, qui ont beaucoup d'équipements dans leur commerce, et qui du coup se retrouveraient pénalisés, les 8 mètres carrés c'est une simplification pour les commerces. Deuxième précision, ces 8 mètres carrés, cette jauge, ça s'entend sans compter, évidemment, le commerçant lui-même ou ses salariés, si vous êtes dans une boulangerie et qu'il y a une personne qui vous sert, et une autre personne à la caisse, ces deux salariés de la boulangerie ne comptent pas dans la jauge, et là aussi les commerçants doivent bien nous écouter, les salariés ne comptent pas dans la jauge. Troisième chose, très importante, et là aussi c'est une simplification, c'est qu'on va faire preuve de beaucoup de compréhension. Si demain, Léa SALAME, vous allez faire vos courses, et que vous emmenez un de vos enfants avec vous, vous compterez pour une seule personne, si demain…

LEA SALAME
Donc l'enfant ne compte pas…

BRUNO LE MAIRE
L'enfant compte toujours, mais ça ne fait qu'une seule personne.

LEA SALAME
L'enfant, ou si j'y vais avec ma mère, c'est une personne, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
Si vous y allez avoir votre mère, qui est âgée, qui ne peut pas faire ses courses toute seule, ou votre père qui est âgé, qui ne peut pas faire ses courses tout seul et qui est dépendant, ça compte pour une seule personne. Donc cette règle, qui a été négociée très longuement, avec tous les commerçants, c'est une simplification. Dernière chose que je tiens à ajouter, il y a évidemment des contraintes plus fortes pour les grandes surfaces, et c'est normal parce qu'ils ont des surfaces commerciales plus importantes, dès lors que vous êtes une grande surface, il y a une obligation de contrôle à l'entrée, c'est-à-dire que vous devez compter, et c'est la responsabilité de la GMS, qui d'ailleurs s'y est engagée de manière très responsable, de compter et de vérifier la jauge à l'intérieur du grand magasin.

LEA SALAME
Très bien. Enfin, je dis très bien, les libraires disent que ça va les pénaliser, par exemple les libraires, mais les petits commerces également, ils demandaient une jauge de 4 mètres carrés pour les petites librairies, de 6 mètres carrés pour les plus grandes, qu'est-ce que vous en pensez de ça ?

BRUNO LE MAIRE
Là ce qu'on propose, 4, 6, 8, on en a discuté très longuement, c'est une complexité, or moi je suis partisan de la plus grande simplicité…

LEA SALAME
Donc c'est 8 mètres carrés pour tout le monde.

BRUNO LE MAIRE
Et je dis à mes amis libraires, là aussi je suis toujours prêt à en discuter avec eux, je les ai reçus, mais dans une librairie, où il y a beaucoup d'étals, beaucoup de livres qui sont présentés, qu'est-ce qu'il vaut mieux, 4 mètres carrés en déduisant les étals et les présentoirs de livres, ou 8 mètres carrés où on ne calcule que la surface globale du commerce ? Je suis convaincu que la deuxième règle, qui est plus simple, plus souple, est mieux adaptée à tous les commerces.

NICOLAS DEMORAND
Bruno LE MAIRE, même s'ils rouvrent, le manque à gagner reste immense pour les petits commerces qui ont vu leur chiffre d'affaires plonger de deux tiers en novembre, ils vous demandent d'ouvrir tous les dimanches jusqu'à Noël pour pouvoir écouler leurs stocks et aussi de pouvoir rester ouverts le plus longtemps possible dans la journée, que leur répondez-vous ?

BRUNO LE MAIRE
Je leur réponds que je suis favorable à l'ouverture des commerces tous les dimanches jusqu'à Noël, c'est-à-dire si on compte ce week-end du 28, 29 novembre, quatre dimanches qui peuvent être quatre dimanches d'ouverture, quatre dimanches de rattrapage pour les commerces. Alors il faut en discuter évidemment avec les organisations salariales, parce que travailler le dimanche ce n'est pas anodin, il faut qu'il y ait des compensations, il faut que les commerces demandent ça aux maires, c'est les fameux dimanches du maire, mais ma position est très claire, et nous sommes, avec Elisabeth BORNE, ministre du Travail, totalement alignés sur ce point, il est bon pour les commerçants de pouvoir rattraper leur chiffre d'affaires en décembre en ouvrant pendant les quatre dimanches qui se présentent jusqu'à Noël.

LEA SALAME
Et sur l'amplitude horaire ?

BRUNO LE MAIRE
Et sur l'amplitude horaire, là aussi grande souplesse. Le président de la République a annoncé que les ouvertures pourraient avoir lieu jusqu'à 21h00, ça donne plus de souplesse, plus d'amplitude. Moi, vous voyez bien que, ma préoccupation première c'est que tous les commerçants, tous les petits commerçants, qui ont joué le jeu, qui ont fermé, et qui ont pris de plein fouet le confinement, puissent rattraper le plus possible, au mois de décembre, le chiffre d'affaires qu'ils ont perdu en novembre.

LEA SALAME
Dernière question sur les petits commerces avant de passer aux restaurants notamment. Vous avez obtenu que le Black Friday, cette journée de soldes monstres, soit décalé, il aura lieu le 4 décembre prochain, est-ce que les soldes de janvier seront retardés ?

BRUNO LE MAIRE
Alors, je suis prêt à en discuter avec les commerçants, je tiens simplement à insister sur le fait qu'il n'y a pas de solution miracle, on l'a fait en juillet, à la demande des commerçants, ma porte est toujours ouverte pour discuter de cette possibilité-là, il faut juste s'assurer que c'est vraiment rentable pour les commerçants, ce n'est pas toujours forcément le cas.

LEA SALAME
Et est-ce qu'il y aura une aide, vous aviez promis une aide pour les stocks d'invendus, ceux qui se retrouvent avec, malgré la réouverture, avec… ?

BRUNO LE MAIRE
La promesse sera tenue, nous allons…

LEA SALAME
Combien ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'ai pas aujourd'hui de chiffre précis à donner, mais nous travaillons sur une solution pour les stocks, pour soutenir les commerçants.

NICOLAS DEMORAND
Pour les stations de ski c'est la douche froide, elles ont donc compris hier soir qu'elles ne rouvriraient pas pour les vacances de Noël et qu'il faudra attendre janvier. Ce sont 2 milliards d'euros perdus en 2020, disent les représentants de ces stations de ski, allez-vous compenser Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Nous avons eu de très longues discussions, avec les représentants des stations de ski, avec l'Association des élus de la montagne, autour du Premier ministre, des discussions très approfondies, nous aurons d'autres discussions d'ici la fin de la semaine, mais je crois que le message du président de la République a été très clair, tous ceux qui sont pénalisés par des mesures sanitaires qui sont nécessaires pour stopper la circulation du virus seront indemnisés. Donc, pour les stations de ski, pour lesquelles c'est évidemment un énorme manque à gagner, et quelque chose de très difficile, même humainement à vivre, quand vous êtes dans une station de ski, que vous préparez la saison, qu'il y a Noël qui arrive, c'est d'abord humainement que c'est très difficile, et économiquement que c'est compliqué à supporter, donc nous, nous apporterons l'aide nécessaire, et nous y travaillons, avec Jean CASTEX, d'ici la fin de la semaine.

LEA SALAME
Alors, les grands perdants, si j'ose dire, en tout cas ceux qui ne sont pas contents ce matin, les restaurants, bars et cafés, ne pourront pas rouvrir avant le 20 janvier. Juste d'un mot, Bruno RETAILLEAU, à votre micro tout à l'heure, disait, il ne faut pas se résoudre à ça, il faut qu'on travaille pour trouver le moyen de rouvrir les restaurants avant le 20 janvier. C'est impossible !

BRUNO LE MAIRE
Je redis que l'esprit de responsabilité doit nous guider tous. S'il y a des contaminations qui reviennent dans les restaurants, que, à nouveau, nous avons le virus qui circule, que, à nouveau nous avons les services de réanimation qui sont engorgés, on ne sera pas très avancés, et c'est toute la France qui sera pénalisée au bout du compte. C'est extraordinairement dur pour les restaurateurs, c'est extraordinairement dur parce que c'est leur vie, et que leur restaurant c'est leur vie, ils accueillent leurs clients, ils ont leurs salariés, ils sont en cuisine, ils aiment partager cette convivialité. Et je sais bien que l'immense majorité d'entre eux, j'en discute tous les jours avec eux, se disaient il y a Noël qui approche, c'est un moment de fête pour nous, et ce moment de fête se transforme, pour beaucoup de restaurateurs, en cauchemar, c'est comme ça, je le sais, on en a conscience, mais nous allons les aider.

LEA SALAME
"On va tous crever" a lancé le grand chef Jean-François PIEGE, "laissez-nous travailler" vous redemande-t-il ce matin. Alors, les annonces, les annonces c'est…

BRUNO LE MAIRE
D'abord je veux répondre à ces restaurateurs pour leur dire, on va travailler tous ensemble, nous allons trouver des solutions qui permettent de s'inscrire dans le temps long, parce que la circulation du virus elle est encore là et il faut s'inscrire dans le temps long, et il vaut mieux que nous prenions quelques semaines de plus, qui seront totalement indemnisées, plutôt que de nous précipiter dans une réouverture qui pourrait poser des problèmes sanitaires.

LEA SALAME
Alors, Emmanuel MACRON a annoncé que les entreprises qui resteront fermées, donc les restaurants, cafés, bars, pourront se voir verser 20% de leur chiffre d'affaires de l'année 2019 si cette option est préférable pour elles, aux 10.000 euros du fonds de solidarité. Expliquez-nous, précisément Bruno LE MAIRE, précisez les choses, combien d'entreprises cela va toucher, et combien ça va coûter cette mesure ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord je veux insister sur le fait que nous changeons totalement de dispositif. Au début du mois de mars, quand nous avions mis en place le fonds de solidarité, c'était pour soutenir les plus petits, donc c'était réservé aux entreprises jusqu'à 10 salariés, on est monté jusqu'à 50 salariés, là nous changeons totalement la donne, pour pouvoir couvrir, non pas les plus petites entreprises, mais couvrir toutes les entreprises, sans exception, qui sont fermées, c'est des secteurs entiers que nous voulons protéger, c'est les restaurants, c'est les bars, c'est les cafés, c'est aussi les salles de sport…

LEA SALAME
Et les discothèques.

BRUNO LE MAIRE
Tous ceux qui sont fermés administrativement, quelle que soit leur taille, seront intégralement compensés de leurs pertes. Quelle forme ça va prendre ? ce fonds de solidarité, vous aurez le choix entre garder l'indemnisation forfaitaire, qui peut aller jusqu'à 10.000 euros, si vous êtes un petit restaurant, que vous faites 5, 6000 euros de chiffre d'affaires, vous êtes intégralement compensé, et le système forfaitaire peut être le meilleur pour vous. Mais si vous avez 3 ou 4 restaurants, et que vous avez 150 salariés, si vous êtes une grande chaîne de restauration et que vous avez 800 salariés, aujourd'hui vous n'êtes pas couvert, à partir du 1er décembre vous pourrez être couvert, avec une indemnisation de 20% de votre chiffre d'affaires, avec simplement un plafond de 100.000 euros par mois. Ça veut dire que, si vous avez aujourd'hui un loyer qui est à 20, 25.000 euros, aujourd'hui vous n'êtes pas couvert, à partir du 1er décembre, vous demandez une indemnisation de 20% de votre chiffre d'affaires, votre loyer sera intégralement payé, et ce dispositif durera tant que la fermeture administrative aura été prononcée. Ça concerne 200.000 entreprises et ça coûtera 1,6 milliard d'euros aux finances publiques, par mois.

LEA SALAME
Petite question, on n'en parle pas assez, et pas suffisamment, parfois on m'alerte dans la rue en disant "vous parlez tout le temps des restaurants, vous ne parlez pas des hôtels, les hôtels sont ouverts, mais il n'y a pas de clients." Est-ce que vous pourriez imaginer étendre ce système, que vous avez mis pour les restaurants, les bars et les cafés, aux hôtels Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Les hôtels sont dans une situation différente parce qu'ils sont ouverts, ils ne sont pas fermés administrativement, mais quand je regarde les chiffres, ils sont terribles pour les hôteliers, les taux de remplissage sont très faibles, avant le confinement on était à 35% de taux de remplissage moyen, en France, alors que le seuil de rentabilité est à 65% de taux de remplissage, donc vous voyez bien que c'est extraordinairement difficile pour eux. Donc nous travaillons, avec Jean CASTEX, à un dispositif similaire pour les hôteliers, j'espère que nous pourrons l'annoncer dans la semaine, mais un dispositif similaire, c'est-à-dire le fonds de solidarité et une prise en charge d'une partie de chiffre d'affaires pour les hôteliers aussi.

LEA SALAME
Dès le 1er décembre.

BRUNO LE MAIRE
Dès le 1er décembre.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 novembre 2020