Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, à BFM Business le 5 janvier 2021 sur les vaccins contre le coronavirus, le Brexit et les relations économiques entre l'Union européenne et les Etats-Unis.

Texte intégral

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R - Non, je veux dire que ces accusations, puisqu'il y a eu des accusations graves, et ce sujet est suffisamment sérieux pour que chacun dise la vérité avec précision, ce n'est pas vrai. La France n'a pas cherché à privilégier un laboratoire français Sanofi, elle n'a pas cherché à faire en sorte que l'Europe n'ait pas les doses, ait moins de doses ou exclu des vaccins comme celui qui fonctionne aujourd'hui qui est BioNTech-Pfizer. Qu'avons-nous fait, au niveau européen ? Nous avons acheté, ensemble, et nous avons passé des contrats avec six grands laboratoires pour six vaccins, et peut-être qu'il y en aura un septième au moins dans les semaines qui viennent. À chaque fois nous avons acheté plusieurs centaines de millions de doses par vaccin.

Q - Et d'ailleurs nous avons tous les chiffres.

R - Bien sûr, mais c'est très important de le rappeler. Je le dis très clairement, ce cadre européen est utile, il est précieux, parce qu'aucun pays ne s'en sortira seul, et aucune stratégie de vaccination pour aucun pays d'Europe, et d'ailleurs aucun pays du monde ne reposera sur un seul vaccin. Le vaccin Pfizer-BioNTech est arrivé dès la fin de l'année, un peu plus tôt que prévu, tant mieux, et l'Europe, je le rappelle, nous avons fait ce choix collectivement, la France, l'Allemagne et tous les autres, a commandé 200 millions de doses. Nous avions une option supplémentaire de cent millions de doses que l'on a actionnée, et la France a totalement soutenu ce renfort.

Q - Combien pour les Allemands ?

R - Et à chaque fois c'est proportionnel à la population. Donc pour être très concret, il y a 300 millions de doses sur ce seul vaccin Pfizer-BioNTech, pour l'Allemagne cela représente à peu près 20% et pour la France à peu près 15%.

Q - Donc il y a 5% de différence.

R - Oui 5% qui sont rapportés à la population, c'est normal. Nous avons fondé un critère très simple qui est proportionnel à la population. C'est juste, et c'est d'ailleurs, je le dis, notre intérêt de faire ces contrats communs, et que toute la population européenne soit vaccinée, parce qu'on le voit bien, quand il y a un problème dans un pays européen, même si on prend des mesures, même si on est réactif, même si parfois on ferme nos frontières pendant quelques jours parce qu'on en a besoin, à ce moment-là, ce n'est pas soutenable.

Q - Donc vous êtes formel ?

R - Je suis formel, la France n'a pas ralenti l'achat de vaccins, elle n'a pas exclu des candidats vaccins, elle n'a pas cherché à minimiser les doses et n'a pas privilégié un laboratoire plutôt qu'un autre. Nous avons un portefeuille comme on dit, pardon pour cette expression, de vaccins européens qui fait au total près de deux milliards de doses, ce qui fait jusqu'à un milliard de vaccins possibles pour les personnes. C'est considérable, et je le dis, il n'y a aucune stratégie de vaccination qui repose sur un seul vaccin, donc nous avons besoin de ce cadre européen commun et l'Allemagne ne peut pas fonctionner avec le seul Pfizer-BioNTech, comme la France ne peut pas se reposer sur ce seul vaccin.

Il est disponible aujourd'hui, il n'y a aucune pénurie, nous avons ce que l'on a commandé, le ministre de la santé l'a dit ce matin, un million de doses sont arrivées ce soir.

On peut donc avoir un débat que l'on connaît sur la stratégie de vaccination, le rythme etc.,

Q - Il y est.

R - Je crois qu'on l'a bien compris, mais je veux être très clair, il n'est pas lié à ce problème qui n'est pas vrai de ralentissement européen, il n'est pas lié à une quelconque pénurie de doses.

Q - A-t-on besoin de commander d'autres doses ?

R - Oui. Je pense que maintenant, puisque les autorités sanitaires ont, depuis que l'on a signé le contrat, validé le vaccin, ce qui n'était pas le cas au mois d'octobre et novembre quand nous avons fait ces négociations, maintenant ce vaccin, c'est le premier, Pfizer-BioNTech, il est validé, il est disponible. On a, je l'ai déjà dit, rajouté 100 millions de doses par rapport au 200 millions initiales, et il y a des discussions européennes en ce moment que l'on soutient, pour commander des doses supplémentaires qui bénéficieront à la France comme aux autres pays européens.

Q - De combien ?

R - Ecoutez, il n'y a pas de chiffre définitif, mais cela pourrait être de l'ordre d'une centaine de millions supplémentaire.

Q - Donc, par exemple pour la France, ce serait 400 millions en plus, ou pour toute l'Europe ?

R - Non, pour toute l'Europe. Chaque fois que l'Europe commande cent millions, pour la France, c'est 15 millions.

Q - Avec cela, vous pensez que l'on pourra vacciner toute la population du continent européen quand ?

R - On ne peut pas donner de date, je ne veux pas lire dans la boule de cristal ou dire des choses qui sont imprécises, encore une fois, le sujet est très grave et trop sérieux pour ce genre de pronostic à la Madame Soleil, on ne peut pas se permettre ce genre de choses.

Maintenant, on l'a dit, l'objectif dans tous les pays européens, c'est l'été. C'est qu'à l'été, peut-être pas toute la population, mais que l'on soit passé au printemps à une phase de grand public et que l'on ait une part très significative de la population qui soit vaccinée à l'été prochain.

C'est le cas d'ailleurs, il y a des rythmes différents, on l'a vu, on l'a largement commenté, mais tous les pays européens ont ce même objectif.

Q - Le Brexit, ça y est, il y a cet accord, cela fait quelques jours maintenant qu'il s'applique depuis le 1er janvier. Aujourd'hui, c'est la première vraie journée où il y a le trafic habituel. Cela s'est plutôt bien passé, hier, il y avait la directrice des douanes qui disait que ce serait aujourd'hui le D Day. Comment s'est passé le D Day ?

R - Ecoutez, pour l'instant, les choses se passent bien, d'abord je dois le dire, parce que nous nous sommes préparés. Quand je dis nous, c'est un collectif très large, c'est l'Etat. Je veux rendre hommage aux services de l'Etat, on les critique parfois mais les douanes, les services vétérinaires etc. se sont beaucoup mobilisés, on a recruté, on n'a pas eu la main légère, on a recruté plus de 1300 personnes supplémentaires pour le Brexit, vétérinaires, douaniers, policiers pour contrôler à nos frontières. Maintenant le Royaume-Uni n'est plus dans l'Union européenne, donc il y a des contrôles. Tout cela se passe bien.

J'étais dès le 1er janvier à Calais et à Boulogne pour vérifier avec le ministre des douanes comment ça marche, cela fonctionne bien. Les collectivités sont préparées, les ports se sont organisés ainsi que les entreprises. Les 150.000 entreprises qui commercent...

Q - Mais pas suffisamment, en tout cas, c'est ce que dit la directrice des douanes, elle disait : attention, parce que c'est vraiment une frontière virtuelle.

R - Oui, on est dans une phase d'ajustement mais les entreprises ont fait un gros travail, et aujourd'hui cela se passe plutôt bien.

Q - Il n'y a pas eu d'encombrement ?

R - Mais il faut rester vigilant parce qu'il peut y avoir à certain moment des formalités, on a vu des entreprises qui nous disent : "Je n'ai pas encore tout compris au formulaire douanier qui est nouveau, je ne sais pas exactement ce qu'il faut que je remplisse". Il y a aussi les autorités britanniques qui demandent des papiers supplémentaires. Mais, on a fait cela de la manière la plus préparée possible, on a fait cela en dématérialisant le plus possibles de choses que l'on peut faire en ligne, sur le site des douanes notamment, www.douane.gouv.fr , chaque entreprise peut aller voir.

Et puis, il faudra continuer à accompagner ces entreprises dans les premières semaines, c'est un vrai changement et donc il est normal que, notamment les petites entreprises aient parfois des difficultés ou des questions. Les services des douanes, les services de l'Etat, les collectivités locales sont à leur service pour répondre, sur le terrain, au plus près, à leurs questions.

Q - Hier, vous étiez avec les pêcheurs, mais justement j'ai une petite question, parce que la maire de Calais a dit qu'elle voulait, et c'est une question que j'avais aussi posé à la directrice des douanes, des duty free dans le centre-ville, à Calais, parce que c'est sûr qu'il y en aura de l'autre côté, du côté britannique. Est-ce que c'est quelque chose où vous dites "tiens banco c'est une bonne idée ?"

R - Oui la maire de Calais en a parlé, à Olivier Dussopt et moi-même, quand on était sur place le 1er janvier, c'est une bonne piste. Il y a des sujets juridiques, je ne vais pas entrer dans le détail, pour le mettre en place, cela ne se fait pas d'un claquement de doigts. Mais on y travaille pour que cela se fasse vite, c'est une demande légitime, on va essayer d'y apporter tout de suite une réponse, dans les prochaines semaines, parce qu'effectivement cela fait partie des éléments d'attractivité de Calais, de la région.

Q - Oui, et puis il faut peut-être contrer l'offre.

R - Bien sûr, l'accord avec les Britanniques, il ouvre un nouveau chapitre. Il faut être clair, les Anglais ne vont pas nous faire de cadeaux, parfois. Ils vont utiliser parfois les ports francs, ce qu'on appelle les " ports francs ", pour avoir des facilités fiscales, sociales, dans certains ports, pour créer de l'attractivité, des investissements, il faut que l'on fasse pareil, les mêmes choses, il faut qu'on se mette au bon niveau. L'Europe vous savez parfois on pleurniche, on se dit " c'est lent, c'est compliqué ", et c'est vrai. Vous savez moi je suis un pro-européen et je dis parfois " c'est vrai, c'est lent ", mais il n'y a aucune fatalité à tout ça. Soyons actifs, soyons offensifs. Moi, je pense que le Brexit est une mauvaise nouvelle pour les Britanniques et que cela nous offre des possibilités, aussi, d'investissements supplémentaires dans nos régions, faisons-le. On va travailler à cela.

Q - On a vu les chiffres, qui sont effectivement assez inquiétants. Juste une question, la France, est-ce qu'elle pousse l'Ecosse, l'Ecosse qui dit " nous on ne veut pas quitter l'Union européenne " ?

R - Non...

Q - Non, mais quand je dis " elle pousse ", je veux dire est-ce qu'elle reconnaît, elle entend, dans tous les cas, les propos des Ecossais ou de sa Première ministre ?

R - Je pense, d'abord aussi, parce que la démocratie c'est la règle de la majorité, mais je pense quand même aux 48%, partout dans le Royaume-Uni, de gens qui ont voté pour rester dans l'Union européenne, ils ont perdu le référendum, je le regrette personnellement...

Q - Voilà c'est pour ça, les Ecossais ils ont voté pour, pour rester.

R - Oui mais c'est un pays qui pour l'instant est uni, j'espère qu'il le restera, ils ont voté en majorité pour être européens. Il y a des choses que l'on peut faire, des coopérations universitaires, économiques, culturelles, tout cela, il faut qu'on l'amplifie. J'irai en Ecosse prochainement pour en parler. Mais ce n'est pas à moi, à nous Français, de nous immiscer dans un débat intérieur très sensible, au Royaume-Uni, sur l'indépendance ou sur le référendum...

Q - Non, mais il y a une main qui est tendue. Est-ce que l'on peut dire " écoutez, on la saisit ", ou pas ?

R - Je vous le dis, il y a des sujets de coopération économique, d'investissement, de coopération culturelle, d'échange. L'Ecosse veut être européenne, tant mieux, ça montre bien que l'Europe est attractive et que parfois on en voit la valeur quand on la quitte. Donc si on peut faire des coopérations qui ne remettent pas en cause notre dialogue avec Londres, l'unité du Royaume-Uni que l'on respecte, évidemment, que l'on soutient, oui, on va le faire.

Q - Les pêcheurs, c'est un accord qui est sur le fil, un accord qui finalement est plutôt favorable aux pêcheurs français. On vient de loin ou est-ce qu'encore une fois on a des lunettes un peu trop tricolores ?

R - Non, je ne crois pas. On s'est battus. Vous l'avez dit ici. On s'est battus pour la pêche française et européenne, c'est un sujet économique, politique, culturel, territorial. J'étais justement à Boulogne dès le premier jour. Pour des villes comme Boulogne, des régions, c'est toute une filière, c'est un système économique qu'il faut défendre. On l'a défendu, et cet accord je crois est un bon accord pour la pêche française et européenne.

Maintenant, il y a des difficultés, ce n'est pas comme avant. Il n'y a pas tout l'accès aux eaux britanniques. 75% de ce qu'on pêchait avant, on peut continuer à le pêcher, pendant six campagnes de pêche, cinq ans et demie.

Q - Voilà c'est ça. Je regardais, je sortais mes chiffres, c'est jusqu'en 2026 ?

R - Oui mais d'abord...

Q - Qu'est-ce qu'il se passe après ?

R - Cela donne suffisamment de visibilité, et après, on va le travailler dès maintenant, il y a la possibilité pour le Royaume-Uni de décider chaque année si on accède ou pas à ses eaux. Mais, en face on a mis en place un système de dissuasion, c'est-à-dire si le Royaume-Uni voulait faire ça, le prix à payer serait très élevé, on mettrait des tarifs douaniers, des droits de douane, sur le poisson et sur d'autres marchandises. On pourrait rompre notre accord en matière de coopération énergétique, l'approvisionnement d'électricité. Donc, on a des leviers, c'est une négociation qu'il faudra continuer à faire.

Q - Vous dites pudiquement des leviers parce que, voilà, vous êtes dans la diplomatie, Clément Beaune. Oui, mais c'est un bras de fer quoi, vous vous préparez à un bras de fer et vous gardez vos provisions.

R - Bien sûr, et c'est normal, je l'ai dit aux pêcheurs, on a de quoi se défendre. Mais il faudra continuer, je ne dis pas le combat, mais la bataille, l'engagement. Les Britanniques ne sont pas nos adversaires.

Les pêcheurs nous ont dit - j'étais aussi en Bretagne avec Jean-Yves Le Drian lundi - qu'ils travaillent avec les pêcheurs britanniques. Ce ne sont pas leurs ennemis. On a intérêt à coopérer.

Ce cadre nous permet de coopérer, à partir de maintenant, en défendant nos intérêts. Et puis, pour l'après-2026, qu'on va préparer dès maintenant, on aura un sommet France/Royaume-Uni dans les prochains mois, pour organiser la suite...

Q - En juin ?

R - Je ne sais pas encore, mais dans les prochains mois. Je souhaite qu'on le fasse le plus vite possible en 2021, parce qu'il faut qu'on reconstruise nos relations. Je pense encore une fois que le Brexit est une mauvaise chose. Mais on ne va pas se tourner le dos. On va travailler ensemble, sur la pêche, sur d'autres sujets, c'est notre intérêt commun. Voilà. C'est cela que nous allons faire sur la pêche...

Q - Est-ce que ça rééquilibre ? Question que je peux poser aussi du reste à Thierry Breton, mais vous, vous êtes un politique tout de même Clément Beaune ? Est-ce que cela va tout de même rééquilibrer un peu l'Union européenne ? D'abord on va parler d'autre chose.

R - Oui, je dis : cet accord défend nos intérêts et il place derrière nous le feuilleton du Brexit. Tant mieux. Cela a épuisé l'Europe.

Q - Mais maintenant, qu'est-ce qui s'ouvre ?

R - On a beaucoup de choses à faire : la stratégie climatique, atteindre la neutralité carbone avec zéro émission en 2050. On a une réforme de la politique européenne de la migration. On a la stratégie du vaccin à compléter, commander encore des doses, produire. On a nos technologies européennes - politique industrielle européenne - à renforcer, Thierry Breton s'en occupe d'ailleurs. On a plein de choses à faire. J'ai fait les comptes : sur les quatre dernières années, la moitié des sommets européens - le temps, les heures de discussion - ont été consacrés au Brexit. C'est beaucoup trop. Cela montre bien d'ailleurs à ceux qui nous expliquent que c'est formidable de s'en aller, que ce n'est pas si facile que cela et ce n'est pas si agréable que cela. Et cela nous a pollué notre débat européen. Donc maintenant, passons à autre chose.

Q - On va passer à autre chose, mais juste un petit point. Quel avenir vous voyez à Michel Barnier maintenant ?

R - Ecoutez, je ne sais pas, c'est à lui de le dire.

Q - Vous êtes ministre d'un gouvernement français et il est français. Vous lui voyez plutôt un avenir européen, un avenir français ?

R - J'ai compris qu'il avait envie - il l'a dit - de jouer un rôle dans la politique française. Je ne sais pas lequel, c'est à lui de le dire, pas à moi. Moi, je l'ai vu travailler pendant quatre ans : c'est un homme qui a des qualités remarquables, qui a su dépasser des intérêts politiques, partisans, nationaux, sectoriels ; qui sait rassembler. Et donc, je souhaite qu'il joue un rôle, mais c'est à lui de dire ce qu'il veut faire. Voilà.

Q - Je lui poserai donc la question demain, à Michel Barnier, puisqu'il sera là. Alors, pendant ce temps-là, la roue tourne, la roue diplomatique. Il y a les Américains qui ont décidé, en mesure de rétorsion, de taxer notamment nos cognacs, dans ce bras de fer qu'il y a entre la France sur Boeing et Airbus. La riposte est-elle suffisamment forte du côté européen ?

R - Ce qui s'est passé, c'est un scandale et une provocation supplémentaire, dans les derniers jours de l'administration Trump.

Q - Joe Biden n'a pas dit stop... Il n'a rien dit.

R - On va voir. Ce que l'on va faire...

Q - Vous n'êtes pas un peu surpris tout de même par la non réaction de Joe Biden ?

R - Non, on va voir, il n'est pas encore président, il est président-élu, il prendra ses fonctions le 20 janvier. On va voir. On lui donne une chance, si je puis dire, de coopération. On va voir ce qu'il fait après le 20 janvier. S'il n'était pas dans une optique de coopération, on serait obligé de prendre des mesures.

Q - Quelles mesures ? Par exemple de rétorsion ?

R - D'autres droits de douane, de notre côté. On estime que ce qu'ont fait les Etats-Unis avec cette nouvelle mesure, c'est contraire aux règles de l'OMC, de droit international. Donc on peut riposter. On va attendre que le nouveau président prenne ses fonctions, s'asseye dans son fauteuil, et discuter. Mais la dernière fois que l'on a eu à répliquer aux Américains, on l'a fait, c'était juste au moment de l'élection américaine. Certains nous disaient, attendez, M. Biden va être président des Etats-Unis, attendez... On l'a fait. On a bien fait car il ne faut jamais être faible.

Là on dit : on est à quelques jours, M. Biden va prendre ses fonctions. Voyons avec lui s'il veut une stratégie, je l'espère, de coopération nouvelle entre l'Europe et les Etats-Unis...

Q - Vous vous en doutez un petit peu, non ?

R - Non, il ne faut pas faire de mauvais procès. On ne va pas commencer en disant : M. Biden, on ne croit pas en vous !

Q - Non, évidemment, ce n'est pas ça...

R - Eh bien on va voir.

Q - Sauf qu'il n'a rien dit. Il n'a pas dit : tiens, je vais revenir dessus...

R - Quand on est un Européen convaincu et qu'on croit en ce que j'appelle la souveraineté européenne, c'est-à-dire la force de l'Europe, c'est simple : soit les Américains veulent coopérer avec nous, on sera ravi, et on peut baisser nos droits de douane des deux côtés - parce que cette guerre commerciale n'a aucun sens - ; soit les Américains nous disent : on veut continuer la guerre commerciale, et malheureusement, on répliquera, on défendra nos intérêts, c'est clair.

Q - Sur l'accord qui vient d'être signé entre l'Union européenne et la Chine. D'abord, est-ce qu'il y avait urgence à signer cet accord ? Et surtout - là pour le coup, c'est Joe Biden qui le dit - il est un petit peu faible. Il est un peu faible - il trouve, en tout cas, qu'il n'y a pas grand-chose dans cet accord.

R - Il y a deux choses pour être très honnête. Je trouve cela très bien que l'Europe, elle-même, discute avec la Chine, défende ses intérêts. Dans les commentaires qu'on a entendus parfois des Etats-Unis, il y avait un petit côté paternaliste : vous ne savez pas faire sans nous, attendez-nous. L'Europe a des intérêts. C'est un marché commercial ouvert dans beaucoup de domaines, plus important encore que celui de la Chine, et plus important que celui des Etats-Unis. Et donc, on a défendu nos intérêts, bien, je crois, dans cette négociation avec la Chine.

Maintenant, cet accord, il faut être très honnête, dans son contenu est incomplet. Il est incomplet. Il apporte des avantages à nos entreprises. Il ouvre le marché chinois. Par exemple, pour investir en Chine aujourd'hui, il faut créer une co-entreprise avec des Chinois : c'est évidemment un moyen de contrôle très fort du gouvernement chinois. Cela, dans plusieurs secteurs, les télécoms, les services financiers, a été annulé grâce à cet accord.

Donc, il y a des points très positifs. Est-ce qu'il règle tout ? Est-ce qu'il met fin à une forme de naïveté vis-à-vis de la Chine ? Non, le Président de la République l'a dit, on va continuer, notamment sous présidence française de l'Union européenne dans un an, on aura un rendez-vous avec la Chine pour aller plus loin, mettre la pression sur d'autres secteurs, ouvrir plus le marché chinois. Et il y a des dispositifs qu'on doit compléter au niveau européen - ça, c'est entre nos mains - par exemple, dans certains secteurs, les Chinois peuvent investir sans que l'on contrôle vraiment ce qui se passe. Un mécanisme de contrôle des investissements dans les secteurs les plus sensibles, on en a un au niveau européen, c'est la France qui le portait : on va le renforcer.

Voilà, c'est ce genre de choses qu'il faut faire. Ce n'est pas la fin de l'histoire. C'est un chapitre où je crois que l'Europe a su défendre ses intérêts. Moi, je crois en une Europe qui va coopérer avec les Etats-Unis, parfois face à la Chine. Mais on ne va pas attendre tout de Washington. On travaille, nous-mêmes, on négocie des accords, on défend nos intérêts. C'est ce que l'on a fait avec cet accord.

Q - Il faut être un tout petit peu moins naïf en tout cas vis-à-vis de la Chine...

R - Mais je suis d'accord, on va continuer, c'est une étape.

Q - Merci, Clément Beaune de vos explications.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 janvier 2021