Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec "Le Figaro" le 8 janvier 2021, sur la stratégie communautaire d'achats de vaccins contre le coronavirus, la construction européenne et l'accord euro-chinois en matière d'investissement.

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Q - La stratégie communautaire d'achats de vaccins contre le Covid est critiquée. L'Europe a-t-elle raté ce test ?

R- L'Europe, c'est un plébiscite quotidien ! Elle doit faire chaque jour la démonstration de son efficacité parce que les citoyens sont encore plus exigeants vis-à-vis d'elle que vis-à-vis de leur propre Etat. Je n'ai pour ma part ni doute ni regret : le cadre européen est le bon. Je ne le dis pas par fédéralisme naïf et frénétique, mais parce qu'il est efficace. Cette démarche a évité toute compétition malsaine entre Etats membres.

Q - Certains regrettent en Allemagne de ne pas plus profiter du vaccin développé par l'Allemand BioNTech avec Pfizer, ou accusent la France d'avoir favorisé Sanofi. Et le patron de l'américain Moderna évoque une préférence européenne...

R - Pouvait-on faire mieux ? Peut-être... Mais rien ne vient étayer l'idée d'une "grande erreur" de l'Europe. À 27, nous avons été plus forts pour négocier en termes de diversification du portefeuille, de prix, de volumes et de validité scientifique. Aucun pays ne s'en sortirait en ne s'appuyant que sur son vaccin "maison". Ne soyons pas naïfs face à des critiques émises par nos voisins allemands dans un moment de pression créé par la situation sanitaire, ou par les entreprises dans une logique plus commerciale que philanthrope. Le processus européen ne s'est pas comporté comme le monstre bureaucratique que certains décrivent. Il y a des adaptations, on n'est pas figé : la Commission vient d'ailleurs d'annoncer la commande de 300 millions de doses supplémentaires du vaccin BioNTech.

Q - Les deux vaccins en pointe sont en tout ou partie américains. Qu'est-ce que cela dit de l'Europe ?

R - Cela dit l'affaiblissement industriel de l'Europe, sa perte de compétitivité et de leadership en particulier dans le domaine pharmaceutique. C'est le cas aux deux bouts de la chaîne : nous avons compris avec effroi en début d'année que nous étions dépendants de la Chine pour des produits basiques, comme les masques et certains principes actifs. Et l'Europe échoue à transformer les succès de sa recherche fondamentale en production industrielle. L'ARN messager, c'est un comble, est aussi un enfant de l'Europe puisqu'il est mis au crédit de la Hongroise Katalin Kariko et de BioNTech, que ses deux fondateurs d'origine turque ont créé en Allemagne. Nous devons mieux encourager l'innovation, l'investissement dans la recherche mais aussi la production, et repenser les politiques de santé et de régulation du prix du médicament en Europe. C'est ainsi que nous pourrons reconquérir notre souveraineté, et nous avons tous les atouts pour le faire !

Q - Comment l'Europe l'a-t-elle perdue ?

R - L'Europe s'est installée dans la dépendance avec une politique commerciale qui a longtemps consisté à conclure un maximum d'accords pour s'ouvrir des marchés mais surtout ouvrir le nôtre, sans être assez exigeants en termes de réciprocité. Mais c'est fini. C'est politiquement, mentalement même, terminé. Après l'affirmation des ambitions chinoises, le Brexit et le trumpisme, la crise du Covid a été un révélateur. L'Europe ne se pense plus comme un espace ouvert, sans protection, sans régulation et sans autorité, où les uns et les autres se feraient concurrence pour attirer les investissements.

Q - Donc, on "ferme" l'Europe ?

R - La souveraineté européenne n'est pas un mauvais souverainisme appliqué à l'échelle de l'Union. L'Europe n'est pas un musée qu'on mettrait sous alarme. L'enjeu, ce n'est pas l'autarcie mais une autonomisation, une affirmation de la puissance européenne au même titre que celle des Etats-Unis et de la Chine. Cela passe par des politiques défensives et offensives. Dès 2017, le président de la République a proposé un contrôle des investissements non européens dans les activités stratégiques. Un mécanisme de filtrage existe désormais. Il faudra le renforcer, mais le mouvement est engagé. Ensuite, il n'y a aucune raison pour que les Européens soient les gentils de la bande ! Nous devons et nous pouvons exiger la réciprocité en termes d'ouverture des marchés publics. Mais la souveraineté ne se résume pas à un agenda protectionniste. Nos entreprises exportent et sont ouvertes sur le monde. Pour redresser notre compétitivité, il nous faut améliorer notre marché intérieur, c'est-à-dire harmoniser nos réglementations nationales. Il faut ensuite investir. Nous payons notre mauvaise gestion collective des années qui ont suivi la crise financière, pendant lesquelles nous avons recherché trop vite la consolidation des comptes publics. Le plan de relance donne une bonne impulsion, c'est un plan d'investissement historique et une chance pour l'Europe.

Q - L'arme de l'Europe est souvent la régulation. N'est-ce pas la souveraineté du pauvre ?

R - Non. La régulation et la norme sont des outils puissants. Dans le domaine numérique, le RGPD (données personnelles, NDLR) est devenu un standard mondial. Personne ne peut se passer du marché européen. Nos accords commerciaux ne doivent pas s'arrêter au chapitre zéro - la baisse des tarifs - mais être des leviers pour imposer nos standards sociaux, environnementaux et climatiques. C'est cela être offensif, et c'est aussi la condition pour que notre implication dans la mondialisation soit acceptée par les citoyens.

Q - La signature d'un accord d'investissement avec la Chine n'est-elle pas en contradiction avec cet agenda de souveraineté ?

R - Ce n'est qu'une étape dans un processus continu. Le point de rupture, c'était il y a quatre ans, quand nous avons évité de commettre cette folie qui aurait été de conférer à la Chine le statut d'économie de marché. Cela nous aurait condamnés à démanteler notre arsenal anti-dumping. Depuis, nous avons relevé le niveau de contrôle des investissements. Nous avons obtenu l'an dernier la reconnaissance des indications géographiques protégées. Nous avons poussé l'adoption par la Chine d'objectifs climatiques ambitieux. Et avec ce nouvel accord, nous rééquilibrons l'ouverture de nos marchés publics respectifs et limitons les transferts de propriété intellectuelle.

Cet accord est meilleur que celui que les Etats-Unis ont signé l'an dernier. Mais il est incomplet. La Chine a certes fait un pas vers le respect des règles de l'Organisation internationale du travail. Nous devons nous battre davantage pour les valeurs qui sont les nôtres, humaines et sociales - je pense aux Ouïgours. Tout n'est pas seulement économique.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 janvier 2021