Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec France 24 le 9 janvier 2021, sur le Brexit, l'épidémie de Covid-19 et les relations avec les Etats-Unis.

Prononcé le

Intervenant(s) :

  • Franck Riester - Ministre du commerce extérieur et de l'attractivité

Texte intégral

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R - Alors oui, il y a moins de trafic parce que beaucoup d'entreprises ont anticipé le Brexit et ont donc constitué des stocks avant la fin de l'année ; il faut donc rester très prudents et voir comment les choses se passent à la frontière quand nous serons dans des flux plus réguliers, plus classiques.

De plus, nous avons préparé les choses. Nous avons mis trois ans à préparer, à investir, à recruter des douaniers, à investir dans des plateformes d'accueil des camions pour s'assurer que, à partir du moment où la Grande Bretagne n'est plus dans le marché unique, et donc un pays tiers de l'Union européenne, tous les contrôles nécessaires, les contrôles douaniers, les contrôles phytosanitaires, les contrôles sanitaires, les contrôles administratifs sont bien faits.

C'est ce travail préparatoire des douanes, sous la houlette d'Olivier Dussopt, et avant lui de Gérald Darmanin, qui porte ses fruits.

Maintenant, il faut dire aux entreprises, et elles le savent, que les choses sont malgré tout différentes, parce qu'à partir du moment où, encore une fois, la Grande Bretagne n'est plus dans le marché unique, il y a des contrôles nouveaux, des contraintes nouvelles, des démarches administratives nouvelles. On regrette, vous le savez, que la Grande Bretagne soit sortie de l'Union européenne, nous aurions préféré qu'elle reste, parce qu'évidemment, même avec cet accord qui limite les contraintes, qui limite les perturbations, il y a forcément des différences avec la situation préexistante.

Q - Il y a déjà eu des mauvaises surprises, par exemple, pour les clients de l'épicerie britannique Marks & Spencer, ils n'ont pas eu leurs sandwichs, les rayons étaient vides, la faute au Brexit disent les responsables du magasin. À qui la faute ? Qu'est-ce qui bloque, ce sont les douanes françaises pour le coup, hyper-préparées, qui n'ont pas donné leur feu-vert-il ou bien le problème vient d'ailleurs ?

R - Sur les sandwichs de Marks & Spencer, je ne sais pas précisément, mais oui, il y aura des perturbations notamment sur des produits périssables. Il est légitime de vérifier que les normes européennes, en matière sanitaire et phytosanitaire, sont bien respectées, pour que les consommateurs européens soient bien protégés, alors-même que les produits aujourd'hui viennent d'un pays qui ne fait plus partie de l'Union européenne.

Q - Alors c'est le retour du Duty Free avec les Britanniques, les voyageurs Britanniques sont autorisés à effectuer des achats hors taxes dans les aéroports et les ports, à Calais, un magasin Duty Free a rouvert, et d'ailleurs, certains demandent la création de grandes zones franches douanières, à l'échelle même de la ville entière pourquoi pas, pour les entreprises, en réduisant les formalités, - plaident-ils - de 20%, le coût de ces formalités. Est-ce que l'on se dirige vers ce monde du Duty Free ?

R - A partir du moment où la grande Bretagne est un pays tiers, ils ont effectivement accès au Duty Free, comme les autres pays tiers de l'Union européenne, sauf qu'il y a zéro tarif douanier, donc l'avantage du Duty Free est beaucoup moins important que quand il s'agit d'un pays qui a des tarifs douaniers très importants avec l'Union européenne.

Qu'il y ait des dispositifs adaptés à des visiteurs de pays tiers, oui - c'est d'ailleurs ce que nous sommes en train de faire ; pour autant, et c'est pour cela que dans cet accord avec les Britanniques, il y a des garanties, des garde-fous, nous ne voulons pas qu'à travers des ports francs ou à travers des pratiques déloyales, les Britanniques créent une forme de dumping, de dumping fiscal, de dumping social, dumping environnemental, qu'ils utilisent des aides d'Etat qui viendraient donner des avantages à des entreprises, alors même que ces entreprises bénéficieraient finalement d'une entrée plus facile dans le marché unique que d'autres pays, avec ces zéro quota et ces zéro barrière douanière qui sont au coeur de ce nouvel accord de relation future.

Q - C'est bizarrement le sort de la city, la grande place financière de Londres n'a pas été réglée par cet accord commercial, et on a vu lundi que la quasi-intégralité du commerce des actions européennes qui était réalisée à Londres, 30% de ce commerce c'était déplacée sur le continent. Paris en a un peu bénéficié. Est-ce un mouvement à long terme ? Est-ce que l'on va récupérer la City de Londres ?

R - Oui je pense, et c'est d'ailleurs ce que nous avions dit aux Britanniques. Pour intégrer le marché unique, notamment les questions des services financiers, il faudrait être sur le sol du marché unique. Et il est vrai que la place de Paris a des atouts considérables en termes d'attractivité, il y a d'ailleurs un certain nombre d'acteurs de ces services financiers qui se sont déjà installés en France ou ailleurs en Europe et nous pensons que ce mouvement va s'amplifier. Vous savez, on ne peut pas tout avoir, on ne peut pas vouloir récupérer une souveraineté et ensuite vouloir exactement le même accès au marché unique européen, comme l'ont les différents Européens, avec les quelques contraintes qu'il y a à la clef.

C'est un choix historique qui est à mon avis le mauvais, il est mauvais pour les Britanniques et il est mauvais pour les Européens. Regardez ce qui se passe dans le monde ! Nous avons l'affirmation de puissances économiques et politiques très fortes, les Etats-Unis, la chine, l'Inde, le Brésil, la Turquie, la Russie. Nous serons plus forts, Européens réunis, unis, ensemble, que chacun chez soi et chacun pour soi, comme dirait Michel Barnier.

Nous voyons donc bien que les Britanniques, en faisant ce choix-là, effectivement, retrouvent soi-disant une souveraineté qu'ils vont cependant perdre, progressivement, dans les faits puisque par exemple, sur les services financiers, les entreprises qui vont vouloir avoir accès au marché européen devront être installées dans l'Union européenne.

Q - Monsieur le Ministre, on vient à la phase pandémie, bien sûr, comme d'autres pays européens : l'Allemagne, notre voisin, a durci ses restrictions pour lutter contre la pandémie de Covid-19, dont la fermeture des écoles en vigueur jusqu'à la fin du mois ; cela alors que les critiques montent contre une campagne de vaccination, ça va vous parler, jugée trop lente. D'après la presse allemande, la France a fait pression pour que la Commission achète aussi le vaccin français Sanofi associé à GSK, vaccin qui est en retard. Est-ce que c'est vrai ? Et si oui, est-ce qu'un protectionnisme européen n'est pas incompatible avec les nécessités, les besoins de la santé ?

R - Ecoutez, la France défendra toujours ses entreprises. Mais, vous savez, c'est important d'avoir en tête que cette pandémie est historique. Elle a une portée inédite dans notre Histoire récente, elle perturbe toutes les sociétés, elle touche le monde entier. Il y a beaucoup d'inconnues depuis l'apparition de cette pandémie. Donc il faut garder beaucoup d'humilité par rapport à la façon de régler la question, à la fois d'un point de vue sanitaire, d'un point de vue économique, et en matière vaccinale tout particulièrement. D'abord, il faut reconnaître que nous avons réussi, collectivement, dans le monde entier, à créer des vaccins en moins d'un an. Pour une épidémie, pour une maladie, un virus comme celui-là, c'est absolument, là aussi, inédit. Donc, c'est le savoir-faire de tous ces centres de recherche partout dans le monde qui est aujourd'hui à saluer.

Ensuite, il faut de la méthode. Il faut de la méthode pour pouvoir mettre en place une stratégie de vaccination qui permette, en fonction de l'arrivée des doses vaccinales, de vacciner celles et ceux qui en ont le plus besoin tout de suite, parce que c'est là où il y a un risque le plus important, soit de contamination, soit de décès. Et puis il faut ensuite que cette stratégie de vaccination soit juste, entre tous les territoires, entre toutes les populations. C'est une difficulté majeure. Vous voyez bien qu'ici en France on est accusé par les régions de ne pas miser suffisamment sur les régions. En Allemagne on dit "oui, mais on a peut-être trop misé sur les Länder".

Q - Alors en France, on en parle beaucoup ?

R - Ce qu'il faut avoir en tête, c'est qu'il faut d'abord de l'unité, et faire confiance aux femmes et aux hommes compétents qu'il y a dans notre pays, et qui gèrent ces dossiers-là. C'est le bon choix d'avoir fait appel à l'Europe. Pourquoi ? Parce qu'on a plus de garantie que les vaccins qui sont validés sont les bons vaccins, toutes les mesures ayant été prises pour s'assurer qu'il n'y a pas d'effets secondaires, et que le vaccin est efficace. Troisièmement, parce que si on est plus nombreux à acheter, on peut avoir des prix plus intéressants.

Q - On se souvient aussi que le président Macron voulait une réforme de l'Etat pour le rendre plus agile, plus réactif. Aujourd'hui on voit que cet Etat il a l'air pas du tout capable d'avoir cette réactivité...

R - Mais moi je ne suis pas aussi sévère que vous...

Q - Cela veut dire en fait que cette réforme de l'Etat n'a pas eu lieu, c'est un échec ?

R - Si, si. Nous transformons l'Etat depuis trois ans mais on ne peut pas régler toutes les problématiques de l'organisation de l'Etat en trois ans, il faut du temps, il faut des réformes.

Q - La stratégie vaccinale ?

R - Mais moi je suis moins sévère que celles et ceux qui viennent parfois sur les plateaux, un jour dire qu'il faut absolument aller plus vite pour déconfiner, le lendemain ou le surlendemain, ou trois jours après, qui viennent nous expliquer qu'il faut absolument aller plus vite pour confiner. Ce sont souvent les mêmes, on peut vite comparer les positions des uns et des autres. S'ajoutent à cela, ceux qui sont candidats aux futures élections régionales, ceux qui sont candidats aux futures élections présidentielles. Et donc, on voit qu'il y a une utilisation parfois politique, voire politicienne de ces sujets. Moi, je pense qu'il faut garder du calme, il faut de la méthode, faire confiance à notre administration. Certes, il y a des lourdeurs, il y a de la bureaucratie, il faut vraiment assouplir les choses.

J'ai été maire pendant dix ans, j'ai été chef d'entreprise, je sais absolument tout cela. Simplement, nous avons la chance, en France, d'avoir un Etat qui nous garantit de la sécurité, qui nous garantit de l'égalité. Donc, nous avons d'abord et avant tout, à remercier les femmes et les hommes de l'Etat qui aujourd'hui travaillent et depuis des mois maintenant, à régler la question sanitaire. Je fais confiance aux équipes du ministère de la santé, des différentes agences régionales de santé, pour faire en sorte que notre politique vaccinale soit la plus efficace, la plus sûre, et la plus équitable et juste pour nos compatriotes.

Q - On n'oublie pas que vous appartenez au ministère des affaires étrangères. Et effectivement, l'actualité américaine nous a offert cette semaine un tour assez stupéfiant : d'un côté, la victoire des Démocrates en Géorgie à l'élection sénatoriale ; de l'autre l'insurrection des Trumpistes au Capitole. Votre réaction ? Est-ce qu'on peut en tirer des conséquences pour les Européens ?

R - Les images de mercredi soir sont absolument terribles. C'est un véritable problème démocratique qui se pose. Nous avons clairement, là, une menace sur les démocraties, en tout cas sur la démocratie américaine, et qui démontre bien quoi ? Qui démontre, premièrement, que les hommes et les femmes politiques ont une responsabilité dans leur parole et dans leurs actes. Souvent, on dit : il suffit pour faire de la politique de se caler sur ce que pensent les gens. Eh bien, non : les politiques influencent aussi ce que pensent les gens. Et donc nous avons, nous responsables politiques, une responsabilité particulière quand nous nous exprimons. Et quand Donald Trump s'exprime en disant qu'il faut aller mettre la pression au Capitole, ses supporters prennent cela pour argent comptant et vont mettre la pression au Capitole, et ils rentrent dans le Capitole.

Et deuxièmement, il y a les conséquences sur notre temps long de cette façon aussi de faire la politique et de ces débats qu'il peut y avoir - de ces débats publics simplistes, simplificateurs, populistes, qui font que l'on peut aller caricaturer les positions, simplifier les positions, taper toujours sur ceux qui sont en responsabilité quand on veut prendre des responsabilités au lieu de se mettre un tout peu à la place de ceux qui sont en charge de ces responsabilités. Et en France, il faut être prudent, parce que nous ne sommes jamais à l'abri d'avoir aussi, demain, des responsables politiques en responsabilité qui sont aussi populistes que peut l'être Donald Trump, avec les conséquences que l'on peut voir tant dans les comportements commerciaux des Etats-Unis que nous avons à subir, que parfois dans la façon dont ils peuvent mettre en danger les démocraties.

Q - Alors justement, Franck Riester, les producteurs de vins français sont très inquiets : une nouvelle taxe de 25% a été imposée par l'administration Trump. Est-ce qu'elle va vraiment être appliquée, dans quelques jours ? Qu'est-ce que vous attendez sur ce dossier de ce conflit commercial qui n'en finit pas entre les Etats-Unis et l'Europe, qu'est-ce que vous attendez de l'administration Biden ?

R - Il est le résultat, vous savez, de ce conflit entre Boeing et Airbus, d'aides entre les gouvernements, du gouvernement américain sur Boeing et des gouvernements français, allemand, italien et anglais pour Airbus. Nous, ce que nous disons, c'est : il faut la désescalade. Nous n'avons aucun intérêt entre Américains et Européens à être dans une escalade de surtaxes douanières. Et donc, nous appelons les Américains à la désescalade.

Pour autant, nous voulons être respectés. Parce que nous ne pouvons pas accepter que les Américains taxent nos produits, sans que nous ne taxions les leurs, à partir du moment où nous sommes autorisés à le faire par l'OMC. C'est pour cela qu'en fin d'année, nous avons pris la décision de réagir à la politique de surtaxe douanière des Américains en appliquant nos propres surtaxes sur Boeing et sur un certain nombre de produits américains.

Le 30 décembre, une décision absolument illégitime et illégale du point de vue du commerce international a été prise par les Etats-Unis. Nous contestons cette décision, qui doit être mise en application dans les prochains jours. Elle pénalisera notamment un certain nombre de vins français, et le cognac, ainsi que des pièces détachées aéronautiques. Et donc, nous sommes en train de voir de quelle manière nous pouvons réagir, de façon très ferme, avec nos partenaires européens.

Mais nous voulons, là, à quinze jours de l'entrée en fonction de l'administration Biden, engager une démarche de dialogue avec l'administration Biden, afin que tout de suite, elle nous envoie un signal fort de désescalade. Joe Biden a dit qu'il souhaitait renouer une relation transatlantique forte, un nouveau partenariat, d'amitié entre les Etats-Unis et l'Union européenne. Il a une belle opportunité de le démontrer en retirant les surtaxes douanières sur les produits Airbus et sur les autres produits français et européens. Et l'Europe a dit très clairement que si c'était le cas, elle retirerait, elle aussi, ses barrières douanières.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 janvier 2021