Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la Sixième édition de la Nuit des idées, à Paris le 28 janvier 2021.

Texte intégral

Mesdames et Messieurs,
Chers compatriotes,
Chers amis de la France,


Parce qu'elle est vite devenue synonyme de distanciation sociale, parce qu'elle a rendu nécessaires de douloureuses fermetures des frontières et de réductions des échanges internationaux, parce que certaines puissances y ont vu l'occasion de pousser leur avantage sur la scène géopolitique, la crise pandémique dans laquelle nous sommes plongés, depuis un an, aurait pu nous éloigner les uns des autres.

Force est de constater qu'elle nous aura pourtant rapprochés. Face à l'adversité, nous avons su tisser une myriade de liens nouveaux, et trouver mille manières de préserver ceux qui nous unissent depuis longtemps. Nous l'avons fait dans nos existences individuelles. Nous l'avons fait au sein de nos sociétés. Et nous l'avons fait dans la vie internationale.

Jamais nous n'avons autant pensé à ceux qui nous sont chers que dans les périodes de confinement.

Jamais le quotidien de ceux qui vivent à l'autre bout du monde ne nous a paru aussi puissamment lié au nôtre.

Jamais, dans l'histoire récente, les institutions internationales et la coopération entre nos nations n'ont autant compté.

Voilà, sans doute, l'un des paradoxes les plus frappants de cette année qui fut, pourtant, celle de tous les bouleversements.

Ce paradoxe méritait que l'on s'y arrête, collectivement - et c'est tout l'objet de cette sixième édition de la Nuit des Idées.

Non seulement pour mieux comprendre ce que nous venons de vivre et nous préparer aux mois difficiles qui sont encore devant nous, mais aussi parce que le mot que nous avons choisi de prendre pour fil rouge cette année - "proches" - cristallise, au-delà même de la crise pandémique, bien des interrogations qui définissent le moment de bascule dans lequel nous avons à vivre et à agir.

Si l'expérience de la proximité prend aujourd'hui un sens nouveau, c'est d'abord parce que la révolution numérique a, pour ainsi dire, aboli les distances de l'espace physique.

Cela, évidemment, nous a rapprochés, comme jamais nous ne l'avons été. Mais il est désormais très clair que les plateformes numériques, les réseaux sociaux et les nouveaux médias peuvent, toutefois, produire d'autres distances, qui ne jouent pas seulement dans l'espace virtuel - tant s'en faut.

Je pense à la distance que certains s'emploient à creuser entre les citoyens, en usant de manipulations de l'information dans le but de fracturer l'espace public des sociétés démocratiques, ou encore à la distance que d'autres s'efforcent de jeter entre les peuples, en orchestrant des campagnes de haine, de calomnie et de désinformation comme celle qui, à l'automne dernier, a visé le modèle de tolérance, de liberté et de dialogue qui est le nôtre, en France et en Europe.

L'année qui vient de s'achever l'aura malheureusement souvent confirmé : en même temps que de nouvelles formes de proximité, le cyberespace sécrète donc de nouvelles formes de division. Notre défi est de combattre ces nouvelles divisions en tirant parti de ces nouvelles proximités, et c'est précisément ce que cette Nuit des idées - elle-même en large part virtuelle - nous permet de tenter, ensemble.

Ce qui nous rapproche aussi aujourd'hui - et d'une manière, là encore, inédite et ambivalente -, ce sont les interdépendances dont notre monde commun est tissé.

Pourvu que nous les regardions bien en face, nous pourrons lutter côte à côte pour défendre ces biens communs que sont notre santé, notre planète, notre sécurité et tout ce qui rend possible le dialogue des cultures.

Si, en revanche, nous laissons s'installer une forme de déni ou d'aveuglement, si nous ne voyons pas que les défis qui nous menacent aujourd'hui sont des défis communs que nous ne saurons relever que tous ensemble, alors nous tomberons dans une nouvelle impuissance collective, dont 2020 nous a laissé déjà entrevoir les dangers.

Ces questions, et bien d'autres, qui agitent aussi notre présent, nous n'aurons pas trop des 24 heures que durera cette longue Nuit des idées pour nous les poser, à la faveur de ce live virtuel et des quelque deux cents événements que l'Institut français de Paris et notre réseau diplomatique et culturel ont organisés en France et sur les cinq continents.

Qu'ils soient artistes, philosophes, scientifiques, responsables politiques ou même astronautes, je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui ont accepté de réfléchir devant nous, et avec nous, à ce qui nous rapproche aujourd'hui et pourrait, demain, nous rapprocher encore davantage.

Et je vous remercie toutes et tous, où que vous soyez dans le monde, de vous prêter, avec eux et avec nous, au jeu du débat et de l'échange et de témoigner ainsi de notre capacité collective à faire vivre la culture et le débat d'idées, avec une bonne dose d'imagination et d'inventivité.

Et je crois que c'est aujourd'hui tout à fait essentiel. Car, au seuil de cette nouvelle année d'épreuves, il est impératif que nous continuions à forger, de proche en proche, une compréhension partagée de notre monde commun et à renforcer cette proximité dans l'action qu'on appelle la solidarité, et qui est précisément ce dont nous aurons le plus besoin en 2021et dans les années à venir.

A chacune et à chacun, je souhaite donc une très belle Nuit des idées.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 février 2021