Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Radio Classique le 3 février 2021, sur la stratégie vaccinale anti-covid et le renforcement du recours au télétravail.

Texte intégral

GUILLAUME DURAND
C'est un pari politique ou c'est un pari vaccinal et de santé publique, la déclaration et l'intervention du président de la République ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, ça montre que…

GUILLAUME DURAND
Bonjour d'abord.

ELISABETH BORNE
Bonjour. Que le président de la République suit évidemment la mise en oeuvre de notre stratégie vaccinale avec beaucoup d'attention et qu'il a aussi voulu mobiliser les laboratoires pharmaceutiques pour qu'on puisse accélérer la production de vaccins sur le sol européen, ce qui va nous permettre effectivement de sécuriser notre stratégie vaccinale.

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce que ça veut dire qu'à partir du moment où il a rencontré en fin de soirée justement ces patrons de laboratoires et qu'il a pris la décision d'aller au journal de TF1 un peu par surprise, ça veut dire qu'il a obtenu des assurances. Parce que là, s'engager pour l'été, parler de quatre sites qu'on ne connaît pas encore où on pourra les fabriquer, ça veut dire quand même que les relations entre les laboratoires, l'Etat, la Commission européenne ayant été quand même assez compliquées ces derniers temps, les assurances ont probablement été préalables à l'intervention ?

ELISABETH BORNE
Oui, oui. Je vous confirme que si le président de la République a pu annoncer effectivement ces avancées avec les laboratoires pharmaceutiques, cette capacité à produire des vaccins sur le sol français, c'est qu'il a pu avoir des engagements de la part des entreprises concernées.

GUILLAUME DURAND
Donc c'est une certitude et c'est une annonce que vous nous faites ce matin.

ELISABETH BORNE
Absolument.

GUILLAUME DURAND
Vous allez sur le site de BRIDGESTONE aujourd'hui, c'est vrai ?

ELISABETH BORNE
J'étais hier sur le site de BRIDGESTONE.

GUILLAUME DURAND
Hier, pardonnez-moi. Est-ce que la situation qui est une situation catastrophique pour les salariés trouve ce matin un aboutissement pour que certains d'entre eux puissent se reconvertir, ou en tout cas trouver une issue à la fermeture du site ?

ELISABETH BORNE
Alors il y avait effectivement une annonce très brutale en septembre dernier de la fermeture d'un site où travaillent 863 salariés. Moi j'avais deux objectifs. C'est évidemment ne laisser aucun salarié sans solution, et puis aussi que l'entreprise exerce ses responsabilités, réponde à ses responsabilités au profit du territoire pour y recréer des emplois. Moi j'ai pu hier participer à une réunion de la plateforme territoriale qu'on a mise en place pour que tout le monde se mobilise pour retrouver des emplois.

GUILLAUME DURAND
Mais les Japonais s'en vont définitivement ou ils font quelque chose pour les salariés ? Soyons francs ce matin.

ELISABETH BORNE
Les Japonais, ils ont très clairement accompagné les salariés par exemple pour qu'ils puissent avoir des congés de reclassement pendant lesquels ils vont pouvoir se former pour retrouver un nouvel emploi. On a mis en place une plateforme qui réunit tout le monde : les élus, les acteurs de l'emploi, les entreprises. Il y a déjà plus de 450 offres d'emplois sur cette plateforme. Donc c'est important pour les salariés de voir que tout le monde se mobilise et, par ailleurs, qu'il y a des offres d'emploi. Ça ne dispensera pas l'entreprise de répondre à ses obligations pour le territoire en finançant autant de recréations d'emplois qu'il y a eu de destructions. Et donc c'est tout l'enjeu de la négociation qui va s'ouvrir avec l'entreprise sur la revitalisation donc le financement de ces créations d'emplois.

GUILLAUME DURAND
Nous sommes en direct avec Elisabeth BORNE et nous naviguons entre la microéconomie, le régional et évidemment j'allais dire le national. Dans toute la bataille qui est menée actuellement, il y a un argument important qui est l'argument du télétravail. J'ai presque envie de vous demander est-ce que ce matin vous lancez un appel à tous les chefs d'entreprise pour qu'ils généralisent le télétravail ? Parce qu'il y en a beaucoup qui ne sont pas forcément favorables à ce télétravail et puis il y a aussi beaucoup de salariés qui se sentent mal à l'aise dans cette situation qui les éloigne de toutes relations sociales. Est-ce que cet appel, vous le lanceriez ce matin ?

ELISABETH BORNE
Alors effectivement, je suis consciente que c'est un effort important qu'on demande aux salariés dont certains télétravaillent depuis maintenant plusieurs mois, mais très clairement aujourd'hui je le dis : renforcer le recours au télétravail, c'est un des leviers, une des mesures qui doit nous permettre d'éviter un nouveau confinement. Donc je lance réellement un appel aux chefs d'entreprise, aux salariés pour renforcer les la mise en oeuvre de ce télétravail. Je rappelle que la règle elle est simple, elle n'a pas changé. C'est tout ce qui peut être fait à distance doit être fait en télétravail. Si toutes vos tâches peuvent être faites à distance, alors vous devez être à 100 % en télétravail.

GUILLAUME DURAND
C'est l'appel du 3 février qui est lancé par Elisabeth BORNE mais est-ce que c'est un appel musclé avec éventuellement - comment peut-on dire - presque des menaces ou des sanctions financières ou est-ce que c'est simplement une intention, un souhait du gouvernement ?

ELISABETH BORNE
C'est d'abord un appel à la responsabilité et moi j'ai réuni les organisations patronales et syndicales lundi en leur demandant de relayer ces messages dans les entreprises. On a aussi identifié un certain nombre de secteurs dans lesquels le recours au télétravail a baissé, donc on les contacte un par un pour leur demander de se remobiliser. J'ai aussi mobilisé les services du ministère du Travail, notamment l'inspection du travail, qui vont recevoir une instruction aujourd'hui leur demandant d'intensifier leurs interventions en entreprise pour accompagner, pour conseiller mais aussi pour contrôler. Aussi pour contrôler et sanctionner le cas échéant.

GUILLAUME DURAND
C'est-à-dire ?

ELISABETH BORNE
Il y a des sanctions si vous ne respectez pas les règles du protocole sanitaire en entreprise qui prévoit un recours maximal au télétravail.

GUILLAUME DURAND
Donc il va y avoir des enquêtes dans les entreprises, c'est ce que vous annoncez ce matin. Vous allez débarquer – pas vous – mais vos services vont débarquer dans les entreprises pour savoir si les règles sanitaires sont…

ELISABETH BORNE
Je confirme que mes services vont renforcer leurs interventions en entreprise pour conseiller, pour contrôler et le cas échéant pour sanctionner.

GUILLAUME DURAND
Il y a un monde qui est un monde touché puisque les vacances arrivent, c'est le monde du ski. On va en parler dans un instant mais je voudrais qu'on s'appesantît sur les contrôles aux frontières parce que ça vous concerne aussi puisqu'on sait, il faut des tests PCR. Alors il y a une grande différence entre les touristes, mais enfin le tourisme intra-pays européens ce n'est quand même pas très recommandé, en tout cas c'est la recommandation du gouvernement pour l'instant, et puis les travailleurs frontaliers. C'est très compliqué, comment on fait la différence entre un Durand qui veut partir se promener pour aller faire du ski en Suisse et un travailleur frontalier qui habite le Jura à Pontarlier mais qui veut aller travailler de l'autre côté de la frontière ? Quelle est la marge de manoeuvre et comment faire pour distinguer ce qui est du domaine du plaisir et ce qui est du domaine de l'obligation ?

ELISABETH BORNE
Non mais quand vous avez des contrôles aux frontières et on renforce ces contrôles, si vous justifiez que vous allez travailler de l'autre côté de la frontière, on vous laisse passer, sinon on exige un test PCR comme ç'a été annoncé vendredi dernier par le Premier ministre.

GUILLAUME DURAND
Comme ministre du Travail, les stations de ski, vous le savez, sont dans une situation catastrophique puisqu'on a vu évidemment que les locations avaient diminué dans une proportion phénoménale pour ces vacances de février. Que pouvez-vous faire de plus de ce qui a été fait ?

ELISABETH BORNE
Alors on les a réunis. On a réuni tous les acteurs de la montagne avec le Premier ministre lundi dernier. On a annoncé qu'on allait renforcer encore l'accompagnement des secteurs qui sont très impactés par effectivement ces restrictions et qui font baisser la fréquentation des stations de ski. Ils vont bénéficier par exemple de l'activité partielle prise en charge à 100 % par l'Etat. Moi j'ai aussi rappelé aux employeurs l'importance d'embaucher des saisonniers. Vous savez qu'on a une partie de nos concitoyens qui font une bonne partie de leur activité pendant cette saison hivernale. J'avais lancé cet appel dès le mois de novembre. Il a été entendu par beaucoup d'employeurs. Par exemple les saisonniers ont été recrutés à 95 % dans les remontées mécaniques. C'est moins le cas dans d'autres secteurs et donc globalement, on a à peu près 30 000 saisonniers sur les 60 000 qui travaillent pendant la saison au moment des vacances de Noël qui ont pu être embauchés. On sait qu'on a à nouveau un pic au mois de février où on passe en général à 120 000 saisonniers. Je relance un appel aux employeurs en leur demandant d'embaucher leurs saisonniers, de les placer en activité partielle prise en charge à 100 %. Cette activité partielle prise en charge à 100 %, elle sera maintenue jusqu'à la fin de la saison donc jusqu'au 15 avril. Donc vraiment, c'est très important d'embaucher ces saisonniers.

GUILLAUME DURAND
Vous confirmez, Bruno LE MAIRE en a parlé, que des sanctions seraient assez violentes pour tous ceux qui installeraient une sorte de restauration clandestine ?

ELISABETH BORNE
Mais je confirme. Vous savez, aujourd'hui on essaie tous d'éviter un nouveau confinement dont on mesure les impacts économiques, sociaux, les impacts aussi sur l'éducation des jeunes, et on ne peut pas laisser quelques-uns braver les règles et nous mettre tous en risque.

GUILLAUME DURAND
Je voudrais qu'on écoute François GROSDIDIER qui est le maire de Metz. Je vais demander à notre bien aimé réalisateur. Il vient de s'exprimer il y a quelques instants parce qu'il considère que le reconfinement est quasiment une obligation car, dit-il, par exemple dans ma région à Metz, eh bien l'épidémie progresse, progresse, progresse. Voici François GROSDIDIER, le voilà.

FRANÇOIS GROSDIDIER, MAIRE DE METZ
Depuis le mois de décembre, je me tue à expliquer que le couvre-feu à 18 heures tue certainement les commerçants qui survivaient, continue à étouffer littéralement la culture mais ne nous préserve pas de l'épidémie, au contraire nous expose davantage, et on continue. Plutôt qu'un couvre-feu généralisé, il vaut mieux un confinement fort mais aux endroits où vraiment on a une poussée de l'épidémie pour réguler le flux des urgences.

GUILLAUME DURAND
Voilà. Ce qu'il explique, c'est qu'en fait il y a des régions de France qui sont très touchées. On sait par exemple qu'au Pays basque il y a très peu de cas, que dans certaines régions de Bretagne il y a très peu de cas. Eux ils sont extrêmement touchés et au fond, il vous reproche de ne pas taper suffisamment fort sur la table dans des régions qui sont dans une situation dangereuse. La sienne par exemple.

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je peux vous assurer que toutes les semaines voire tous les jours, on surveille les chiffres de l'épidémie et on essaie de prendre les meilleures mesures pour protéger la santé des Français, mais aussi tenir compte de ce qu'on sait aussi qui sont les impacts d'un confinement sur l'économie. Je rappelle que le confinement tel qu'il s'est pratiqué au mois de mars, on a eu une chute de 30% de l'activité économique, plus d'un million de chômeurs de plus. Il faut aussi mesurer ce que ça veut dire un confinement, donc on veut trouver le meilleur chemin…

GUILLAUME DURAND
Non mais lui, il a peur pour ses hôpitaux. Il a peur pour ses hôpitaux.

ELISABETH BORNE
Mais vous pensez que le gouvernement ne se préoccupe pas de la situation dans les hôpitaux ? Moi je peux dire à Monsieur GROSDIDIER qu'on le suit jour par jour et heure par heure en cherchant le meilleur équilibre, entre évidemment la priorité qui est donnée à la santé mais aussi les meilleures mesures qu'on peut prendre pour casser la dynamique de cette épidémie et éviter effectivement tous les impacts économiques, sociaux éducatifs que peut avoir un confinement.

GUILLAUME DURAND
Mais vous savez Madame BORNE, nous sommes en direct sur l'antenne de Radio Classique, qu'il y a dans la tête des gens qui nous écoutent ce matin parfois des informations qui sont contradictoires. Alors vous faites partie… Disons vous, vous avez une approche de la situation qui est rationnelle mais quand les gens qui nous écoutent savent que par exemple les Italiens déconfinent, que dans d'autres pays c'est la fermeture totale, qu'ici on a choisi une stratégie différenciée et que pourtant on est Européen, donc on devrait avoir une stratégie commune, que ce soit les vaccins ou les situations couvre-feu/confinement, on n'a pas de situation commune. Il n'y a pas de comparaison entre ce qui se passe à Rome actuellement, ce qui se passe à Paris et ce qui se passe à Berlin ou à Munich.

ELISABETH BORNE
Bien sûr, mais on n'est pas non plus dans la même situation. Vous savez, on a effectivement une flambée de l'épidémie au Royaume-Uni par exemple, en Irlande, au Portugal. Evidemment on ne veut pas laisser l'épidémie s'emballe comme elle l'a fait chez nos voisins et c'est bien pour ça qu'on est très attentif à surveiller l'évolution des nouveaux cas, la diffusion des variants. Mais je rappelle aussi qu'on a eu un confinement au mois de novembre, ce que nos voisins n'ont pas eu, qui a permis de faire baisser le nombre de nouveaux cas et la pression sur notre système hospitalier, et on essaie de prendre les meilleures mesures en tenant compte de la situation française.

GUILLAUME DURAND
Donc au fond, c'est une politique européenne avec une…

ELISABETH BORNE
Il y a une dimension européenne par exemple pour être plus fort face à des laboratoires qui produisent à l'échelle mondiale et pour se procurer des vaccins, et ensuite on a des mesures qui doivent être adaptées à la situation de chacun des pays. Trouver le meilleur équilibre et ce n'est pas quelque chose qui est définitif, on est amené à l'ajuster au fur et à mesure des informations qu'on peut avoir sur l'épidémie mais trouver le meilleur équilibre entre protéger la santé des Français mais aussi protéger l'emploi des Français, permettre aux jeunes de continuer à aller à l'école par exemple.

GUILLAUME DURAND
Dernier point : quand est-ce qu'on saura quels sont les quatre sites de fabrication des vaccins ? C'est semble-t-il l'objet de la négociation qui a eu lieu entre les patrons de laboratoires et le président de la République.

ELISABETH BORNE
Je pense que le gouvernement fera très prochainement des annonces à la fois sur la stratégie vaccinale compte tenu du nouveau vaccin qui est autorisé, ASTRAZENECA, et puis également dans la foulée des annonces qui ont été faites hier par le président de la République.

GUILLAUME DURAND
Et si ASTRAZENECA pose quelques problèmes pour les plus de 65 ans, est-ce que par exemple le gouvernement va regarder de très près Spoutnik ? Parce qu'on parle beaucoup de l'arrivée de Spoutnik aussi peut-être.

ELISABETH BORNE
Enfin on va avoir des vaccins ASTRAZENECA qui en effet à ce stade dont l'effet n'est pas confirmé pour les plus de 65 ans donc on va réadapter la stratégie vaccinale, et puis président de la République l'a aussi dit : on pourra recourir à tous les vaccins qui ont une autorisation au niveau européen et national. L'objectif, c'est évidemment d'aller le plus vite possible dans cette stratégie vaccinale.

GUILLAUME DURAND
Nous étions avec Elisabeth BORNE qui est ministre du Travail dans le gouvernement de Jean CASTEX. Elle était l'invitée de Radio Classique ce matin. Merci, bonne journée à vous.

ELISABETH BORNE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 février 2021