Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à BFM Business le 12 février 2021, sur les négociations entre la grande distribution, les industriels de l'agroalimentaire et les agriculteurs.

Texte intégral

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
A 8h20 c'est le ministre de l'Agriculture Julien DENORMANDIE qui est avec nous ce matin, bonjour.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On a évidemment beaucoup de sujets à traiter ensemble parce que tous les gens qui viennent sur ce plateau nous parlent de ces fameuses négociations entre la grande distribution, les industriels de l'agroalimentaire et les agriculteurs. Avec la loi EGalim on avait eu l'idée de renverser un peu la tendance, de commencer par les prix agricoles pour construire des prix de produits agroalimentaires et ensuite des prix dans la grande distribution, malheureusement ça a l'air de retourner dans l'autre sens, et d'ailleurs vous n'êtes pas très content de la manière dont les discussions, qui doivent aboutir le 1er mars, se déroulent.

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien les discussions elles sont tendues, elles sont tendues aussi parce qu'elles arrivent à leur terme, jusqu'à la fin du mois, mais elles sont tendues aussi parce que certains acteurs ne respectent pas, soit la lettre, ce qui est grave, soit l'esprit, de la loi EGalim, c'est-à-dire que…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
On va dire les choses clairement, c'est la grande distribution dans son ensemble qui ne respecte pas ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, certains.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Certains.

JULIEN DENORMANDIE
Certains, on voit, pour des types de discussions, des types de produits, ne pas respecter ce que la loi EGalim prévoit, c'est-à-dire de donner de la transparence sur la construction des prix, de pouvoir partir de la construction de ce prix, c'est-à-dire du coût de revient, pour celles et ceux qui les produisent. Et donc, face à ça qu'est-ce qu'on fait ? Vous savez, des négociations commerciales c'est un rapport de force, et c'est bien normal, ça a toujours été comme ça, ça sera toujours comme ça, eh bien dans ce rapport de force l'Etat intervient en démultipliant les contrôles, et donc aujourd'hui on ne laisse rien passer, on démultiplie…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est-à-dire les contrôles, pour voir par exemple s'il y a des prix sous… les prix aux consommateurs sous les prix payés…

JULIEN DENORMANDIE
Il y a certaines règles qui ont été fixées par la loi EGalim, par exemple d'indiquer cette construction du prix, de pouvoir justifier quand on ne respecte pas le calcul de…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce n'est pas un peu compliqué, Julien DENORMANDIE, ce que veut le consommateur, c'est ce que nous disent les grands distributeurs, c'est les prix bas.

JULIEN DENORMANDIE
Alors non, il faut faire très attention. Un, faire tous ces contrôles avec la Direction des fraudes c'est essentiel, et moi je pense que ça fait bouger les lignes, et je le redis avec beaucoup de fermeté, on démultiplie les contrôles et on ne laissera rien passer. Deuxièmement, qu'est-ce que veulent les consommateurs ? Les consommateurs ils veulent deux choses, avoir accès, et puis toutes les études le montrent en ce moment, de consommateurs, ils veulent avoir de plus en plus accès à des produits de qualité.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Mais ça ce n'est pas du déclaratif, quand ils sont dans les rayons, ils ne cherchent pas les produits les moins chers ?

JULIEN DENORMANDIE
Non, de plus en plus les consommateurs demandent des produits de qualité, et puis je vais vous dire, quand on prend que le portefeuille, on le voit également tous les jours, quand vous comparez un caddy avec des produits frais, des produits locaux, si vous avez le temps de cuisiner, que vous cuisinez vous-même, par rapport à un caddy où vous avez des produits sur-transformés et importés, eh bien c'est bon pour votre portefeuille, aussi, de faire le choix de ces produits frais, de ces produits locaux. Mais, on est face à quoi aujourd'hui ? A une responsabilité que tous les acteurs doivent prendre, et quand je dis les acteurs, c'est les producteurs, les transformateurs et les distributeurs, parce que si on reste dans cette guerre des prix, à la fin des fins, cette guerre des prix, elle va mettre à mal toute la filière, et donc il faut passer d'une guerre des prix à une transparence des marges, c'est comme ça qu'on crée de la valeur.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, mais ça c'est du discours, quand on va…

JULIEN DENORMANDIE
Non, ce n'est pas du discours…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Non, mais quand on va dans la négociation, la discussion… ça donne ça, écoutez. Il y avait Christiane LAMBERT, la présidente de la FNSEA, qui était à votre place la semaine dernière, elle était un peu démoralisée, écoutez-là.

CHRISTIANE LAMBERT, PRESIDENTE DE LA FNSEA
Nous avons, nous, qu'il demande aux industriels de baisser, il propose aujourd'hui des demandes de baisse de 2, 2,5, 3 %, -3%. Il leur dit en même temps vous pouvez payer plus cher les producteurs, c'est votre affaire, donc il prend en étau les industriels, alors que dans la loi Alimentation il est écrit, noir sur blanc, « il faut construire les prix en marche avant pour les débouchés français », c'est-à-dire qu'on part des coûts de production des producteurs français, pour qu'ils aient un revenu, je rappelle quand même que 30 % des agriculteurs ont eu un revenu négatif l'année dernière, et avec des pratiques comme ça, ça va continuer.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Elle parlait en l'occurrence de Michel-Edouard LECLERC.

JULIEN DENORMANDIE
Oui, mais vous voyez, ce qui est dit là est très important, moi je veux être très clair. Pendant ces négociations-là on démultiplie les contrôles et on prendra…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Oui, mais les contrôles c'est sur l'existant.

JULIEN DENORMANDIE
Attendez, je termine ; ça c'est ce qu'on est en train de faire là, et je peux vous dire qu'aujourd'hui tous les distributeurs, ce qu'ils n'aiment pas, c'est le logo de la DGCCRF, et je veux le dire très clairement, les distributeurs, ou les industriels, on démultiplie ces contrôles.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Donc là vous les menacez ce matin ?

JULIEN DENORMANDIE
Ce n'est pas une menace, c'est un respect de la loi, bon Dieu ! Et puis c'est en plus une responsabilité. On peut tous aller s'enfermer dans une destruction de valeur, et à la fin ça va être quoi, tous ces distributeurs ils vont aller faire quoi, ils vont nous proposer dans nos rayons que des produits importés, c'est ça qu'on veut ? C'est bon pour personne. Et le deuxième élément qui est dit là, c'est très important. C'est quoi le jeu de dupe auquel on est confronté ? Un distributeur, il dit à l'industriel, « écoutez, moi je suis prêt à augmenter le prix si, et seulement si, le prix d'achat que je vous fais, si et seulement si, je suis sûr que cette augmentation vous la passez à l'agriculteur. »

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce n'est pas ce qui se passe.

JULIEN DENORMANDIE
L'industriel au milieu, il dit quoi ? Il dit à l'agriculteur « moi j'ai demandé au distributeur d'augmenter, il m'a dit non. » Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de transparence dans ce contrat.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Eh oui !

JULIEN DENORMANDIE
Et donc, qu'est-ce qu'on est en train de faire là, avec notamment Serge PAPIN qui nous aide…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Que vous avez missionné.

JULIEN DENORMANDIE
C'est de dire, on arrête cette guerre des prix, et on passe à cette transparence des marges, c'est-à-dire que dans ces contrats-là on va dire à chacun « où est la répartition de cette marge ? », c'est comme ça qu'on va recréer de la valeur. Mais ça, si les capitaines d'industrie, si les capitaines de distribution, ne veulent pas l'entendre, on a un gros problème, parce qu'ils sont en train collectivement de creuser leur propre tombe.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ceux qui font pression, certains distributeurs, notamment Michel-Edouard LECLERC, a répondu, il était chez Jean-Jacques BOURDIN, écoutez la réponse de Michel-Edouard LECLERC.

MICHEL-EDOUARD LECLERC, PDG DU GROUPE LECLERC – EXTRAIT BFM TV
Si des prix ne sont plus assez rémunérateurs, qu'ils décrètent de prix minimum. On est en situation de crise, c'est dramatique, et si le ministre trouve que la négociation n'est pas bien, que c'est compliqué pour l'industriel, eh bien qu'il appelle le médiateur, qu'il décrète des prix minimum, qu'il sorte le secteur du jeu de la négociation. (…) Il n'y a que lui qui peut fixer des prix minimum.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Alors, Julien DENORMANDIE ?

JULIEN DENORMANDIE
Mais, voyez, ça c'est un discours, et je salue tout ce que la grande distribution a fait pendant la crise Covid, mais ça c'est un discours qui consiste à botter en touche. Michel-Edouard LECLERC, comme tous les autres, savent très bien que l'instauration de prix minimum n'est même juridiquement pas possible, et ils le savent très bien.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il dit qu'on va invoquer la crise.

JULIEN DENORMANDIE
Mais, non ils le savent très bien, ce n'est juridiquement pas possible, qui plus est on est dans un marché commun et ils le savent, c'est un moyen tout simplement de botter en touche. De la même manière, Michel-Edouard LECLERC dit : il faut mobiliser le médiateur. Il y a trois médiateurs aujourd'hui. Ils le savent très bien, on en a parlé encore lors de la dernière réunion. Donc, plutôt que de demander quelque chose que…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
C'est impossible.

JULIEN DENORMANDIE
C'est, ça va… impossible. Plutôt que de demander quelque chose d'impossible, eh bien moi j'inverse la chose et je dis : chiche, faisons cette transparence ! Si vous êtes pour faire quelque chose qui n'est même pas faisable par la loi, eh bien au moins faisons quelque chose qui est faisable par la loi, c'est cette transparence. Parce que quand il dit « on ne veut pas se fâcher avec les industriels », il a raison, mais comment vous faites pour ne pas vous fâcher avec vos fournisseurs ? Eh bien tout simplement vous mettez sur la table la transparence des relations.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Il reste 17 jours, vous avez du boulot sur la planche, Julien DENORMANDIE. Autre question…

JULIEN DENORMANDIE
Mais plus que ça, parce que pense qu'il faut changer, de manière profonde, ces négociations…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Autre question qui n'a rien à voir, le président de la République a décidé de peut-être faire un pas à gauche, en tout cas de s'occuper du pouvoir d'achat des plus défavorisés. Il y a, on le sait, au sein du gouvernement, deux cartes qui sont abattues : la vôtre et celle de Bruno LE MAIRE. Vous réclamez, vous, une sorte d'hélicoptère monnaie, vous voulez qu'on donne des chèques aux foyers les plus modestes et qui pourraient dépenser justement dans des produits agricoles non transformés, et responsables…

JULIEN DENORMANDIE
Des produits responsables, des produits locaux. D'abord, c'est un engagement du président de la République de mettre en place ces chèques alimentation. C'est quoi l'idée ? C'est de se dire : il y a une inégalité alimentaire dans notre pays ? Ça veut dire qu'on n'a pas tous accès aux mêmes produits. Et face à cette inégalité alimentaire, comment on fait pur accompagner ?

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ça couterait 3 à 4 milliards d'euros.

JULIEN DENORMANDIE
On est en train de définir, et il y a des parlementaires, notamment que je salue, je pense en particulier à Mounir MAHJOUBI, avec lequel on a fait un énorme travail, il y a des solutions, après il faut gréer le dispositif, c'est-à-dire en gros quelles sont les personnes qui seront bénéficiaires…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et qu'est-ce qu'ils pourront acheter avec.

JULIEN DENORMANDIE
Quels seront les produits que l'on pourra acheter avec. Moi, ma vision…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ce n'est pas un peu bureaucratique, ce n'est pas un peu compliqué ?

JULIEN DENORMANDIE
Pas du tout, je vais vous le dire, on est dans des termes très simples. Moi, ma vision, j'ai été trois ans ministre de la ville, je connais très bien le sujet. Dans notre pays on a une inégalité sociale alimentaire qui touche en particulier les jeunes, et donc je pense que ça doit être là notre mode d'action, il n'y a rien que mieux pour notre santé que des produits frais et des produits…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Qu'est-ce que vous dit le président, que c'est une bonne idée ?

JULIEN DENORMANDIE
Eh bien il a validé le principe de l'idée devant les citoyens. Maintenant il faut que le gouvernement finaliste les travaux pour voir quel dispositif précis on mettra en place.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Dernière question CARREFOUR COUCHE-TARD, ce n'est pas terminé, COUCHE-TARD dit qu'il a toujours l'ambition de se marier avec CARREFOUR, est-ce que c'est une nouvelle fois, vous dites ce matin une fin de non recevoir ?

JULIEN DENORMANDIE
Je crois que le ministre de l'Economie et des Finances a été très clair sur ce sujet et une fois qu'on a dit ça, qu'il a été très clair sur ce sujet, j'entends les petites musiques, en disant : eh bien oui, eh bien regardez, en fait ce gouvernement ne voudrait pas être attractif pour les financeurs étrangers, je crois que là c'est de la mauvaise politique. On peut garder des sujets de souveraineté dans notre pays et ne jamais être niais sur ces sujets de souveraineté, et en particulier, et en parallèle, continuer à faire cette attractivité pour les investisseurs. En l'occurrence…

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Et CARREFOUR qui achète 30% des produits agricoles, c'est non.

JULIEN DENORMANDIE
Mais il achète 30%, c'est le premier employeur de France, et ce sont les circuits de distribution. Je crois que c'est beaucoup de sujets de souveraineté, après je le redis, la souveraineté agroalimentaire c'est d'abord le système de production que je veux moi absolument continuer à développer, qui passe notamment par ces négociations commerciales. Le premier rang de souveraineté agroalimentaire, c'est la capacité qu'on a à produire dans notre pays, des produits de qualité, et ça ne l'oublions jamais, parce que la chaîne agroalimentaire elle dépend, elle est interdépendante et tous les acteurs dépendent les uns des autres.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Merci Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Merci beaucoup.

CHRISTOPHE JAKUBYSZYN
Ministre de l'Agriculture, d'avoir été avec nous sur ce plateau ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 février 2021