Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à RCF Lyon Fourvière le 17 février 2021, sur son livre "L'Ange et la bête" et son action comme ministre.

Texte intégral

SIMON MARTY
L'heure de retrouver notre grand invité du matin, que fait-on de ces années qui filent entre nos doigts comme du sable, si dans nos premières décennies, on a l'impression que notre évolution ne sera que croissante, il est peut-être un temps où le temps justement qui passe nous pousse à voir la vie différemment ; comment verriez-vous la vie, le monde qui nous entoure, cette crise sanitaire et cette France dans l'attente d'un lendemain meilleur, si, là, aujourd'hui, vous endossiez le costume et surtout la charge de ministre de l'Economie des finances et de la Relance. Bruno LE MAIRE, lui, nous livre son regard sur ce monde qu'il côtoie et qu'il pratique en tant qu'homme et ministre, il la relate dans son livre "L'Ange et la bête", paru chez Gallimard. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

SIMON MARTY
Merci d'être avec nous ce matin sur RCF. C'est avec un symbole fort que vous ouvrez ce livre, nous sommes le 15 avril 2019, l'incendie de Notre-Dame, un symbole qui part en fumée, une partie de notre histoire, mais aussi de nous-mêmes, de ce qui fait notre identité, en tant que peuple à ce moment-là.

BRUNO LE MAIRE
Oui, moi, c'est par là que j'ai voulu démarrer mon livre, l'incendie de Notre-Dame, parce que c'est un événement qui m'a bouleversé, pour moi, Notre-Dame, c'était la permanence, c'était ce qui ne pouvait pas disparaître, c'est aussi une part de mon enfance, parce que j'y ai passé beaucoup de temps comme jeune catholique, et voir ce monument qui disparaît sous vos yeux, là, vous voyez, je vous parle de mon bureau, et des fenêtres de mon bureau, je vois Notre-Dame, et je vois les échafaudages, je vois la grue au-dessus de Notre-Dame, on reconstruit Notre-Dame, mais jamais j'aurais pensé un seul instant qu'un monument avec des siècles d'histoire derrière lui, qui représente tant de choses pour nous tous, puisse partir en flammes, partir en cendres, comme c'est arrivé le 15 avril 2019. Donc j'ai voulu commencer ce livre par un moment de rupture et par cette image de Notre-Dame qui flambe.

SIMON MARTY
Est-ce que c'est une façon de coller au temps présent d'une certaine façon, à l'air du temps, le fait de publier ce que vous appelez des mémoires provisoires ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien, c'est un choix, c'est le choix fondamental de ce livre : est-ce qu'on attend 3 ans, 4 ans, 5 ans, et puis, on revient sur les événements, et puis, on les raconte, avec un risque considérable, qui est celui de la reconstruction, c'est-à-dire qu'on réarrange les choses, on réarrange les faits, on arrange le récit, donc il peut gagner en fluidité ce qu'il va perdre en vivacité et en non- authenticité, ou est-ce qu'au contraire, on fait un choix différent, et moi, c'est ce choix-là que j'ai voulu faire, parce qu'on est dans un temps de crise, et je pense qu'il faut écrire vite, écrire au plus près de la réalité, qui est de témoigner tout de suite, de livrer son ressenti, de livrer son expérience tout de suite, avec le risque d'être ensuite contredit par d'autres faits, par d'autres réalités, mais avec l'assurance pour le lecteur de vivre au plus près cette crise, de savoir comment les décisions sont prises, comment les discussions sont engagées avec le président de la République ou avec le Premier ministre, comment les négociations sont conduites sur la taxation des géants du digital, par exemple, et moi, je crois profondément à une écriture qui est au plus près de la vérité et qui est au plus près de l'actualité ; c'est comme ça qu'elle gagne en force, et c'est comme ça qu'elle gagne en sensibilité.

SIMON MARTY
A l'heure de la petite phrase, du buzz facile, prendre le temps de s'arrêter pour écrire, est-ce que vous n'êtes pas un petit peu à contretemps de vos contemporains, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Si, mais je pense que c'est bien d'être à contretemps, je pense qu'il faut le revendiquer, qu'on a besoin dans une vie où on est sans cesse avalé par les événements, surtout dans ce poste de ministre de l'Economie et des finances, où vos journées démarrent très tôt, finissent très tard, les événements se succèdent, les obligations se succèdent, les réunions, les discussions, les échanges téléphoniques, il faut prendre le temps de s'arrêter, d'appuyer sur le bouton stop, je pense que c'est absolument vital, c'est vital pour se retrouver, c'est vital pour réfléchir, c'est vital pour prendre les bonnes décisions, vous ne prenez pas de bonnes décisions si vous êtes sans cesse avalé par le flot de l'actualité ; vous avez besoin de prendre du recul et du retrait, et l'écriture pour moi, c'est ce recul et c'est ce retrait. Là, c'est cette grotte dans laquelle vous vous mettez à l'abri du bruit de la ville, à l'abri de l'actualité, pour savoir exactement ce que vous voulez faire et ce que vous voulez construire pour votre pays.

SIMON MARTY
Je vais me faire l'avocat du diable, mais vous avez vu parler de la France qui ne travaille pas suffisamment, est-ce que ce n'est pas difficile de, à la fois, s'arrêter pour réfléchir tout en travaillant plus ?

BRUNO LE MAIRE
Ecrire, c'est travailler, quand j'écris, je travaille, je réfléchis, c'est une autre forme de travail, mais je pense que c'est une forme de travail utile, et je crois profondément qu'on est un bon responsable politique, à quelque niveau que ce soit, vous pouvez être maire d'une commune de 300 habitants ou ministre dans un département important ou président de région, je crois que quelle que soit votre fonction politique, prendre du recul, réfléchir, c'est mieux travailler, ce n'est pas perdre son temps, c'est mieux travailler. Moi, je suis très surpris des critiques des gens qui disent : ah, mais, il a pris le temps d'écrire, comme si c'était un loisir, comme si c'était un divertissement, ça n'est pas un divertissement, c'est la prolongation, sous une forme différente, de mon engagement politique.

SIMON MARTY
Dans cet ouvrage, "L'Ange et la bête", je vous cite : toute une partie de la population française depuis des années ne se sent plus représentée par ses élus, en particulier les élus nationaux, députés ou sénateurs, elle se sent dépossédée de sa part de souveraineté ; est-ce que vous l'avez senti, vous, ce virage de la population en tant qu'élu, puis, en tant que ministre, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, c'est un virage que, enfin, c'est un virage de long terme, ça fait des années que, comme élu local à Evreux, dans ma première circonscription de l'Eure, comme élu régional, je l'ai vu aussi comme ministre de l'Agriculture, où, par définition, on est au plus près du terrain, dans le fond, les Français petit à petit se détournent de leurs institutions, ils se détournent de la démocratie, parce qu'ils se disent, dans le fond, on vote une fois, et puis, pendant cinq ans, il ne se passe plus rien, on est dépossédé de notre pouvoir, et puis, on nous re-consulte cinq ans plus tard pour savoir ce qu'on veut, mais nous, ce n'est plus ça que nous voulons, nous, nous voulons être écoutés tous les jours, nous voulons pouvoir participer tous les jours, nous reconnaissons la légitimité de ceux qui sont élus, en particulier des élus de proximité, que sont les maires, mais nous voulons participer à la vie politique et à la vie de la cité, et là, où certains expriment des craintes et des inquiétudes, en disant : c'est la démocratie qui est menacée, moi, je vois au contraire une source d'espoir ; je pense que l'immense majorité des Français veut davantage participer à la décision publique, et donc il faut leur donner cette possibilité de participer à la décision publique, c'est ce qu'a fait le président de la République avec le grand débat, je raconte très longuement l'émergence de la crise des gilets jaunes, comment est-ce qu'on l'a vécue de l'intérieur, le choc que ça a été quand on a vu cette violence, et en même temps, cette compréhension qu'a eue le président de la République, que, dans le fond, il ne fallait pas réagir par la brutalité, il fallait au contraire accueillir cette volonté de participation et lui donner un lieu où s'exprimer. Et je pense que ce renouvellement de la démocratie dans les années qui viennent ne peut passer que par davantage d'expression populaire, c'est la seule voie pour reconstruire la démocratie ; vous ne pouvez pas claquemurer cette volonté qu'ont les Français de s'exprimer, de participer à des solutions publiques, de s'engager, d'être écoutés, d'être respectés.

SIMON MARTY
Vous expliquez que la crise qu'on traverse aujourd'hui, c'est une chance de retrouver du sens en politique, on manque encore aujourd'hui trop souvent de sens, de bon sens dans la politique française ?

BRUNO LE MAIRE
De bon sens, je ne sais pas, tout le monde a toujours cette idée du bon sens en permanence à la bouche, moi, je pense que le bon sens est évidemment important, mais que plus important que ça, c'est de donner du sens à son action politique, je dis que la politique doit être spirituelle, c'est un des éléments fondamentaux pour lesquels j'ai écrit ce livre, oui, la politique doit être spirituelle, écrire la politique, placer la politique dans la littérature, c'est lui redonner une spiritualité, que, d'ailleurs, elle a toujours eue dans notre histoire, parce que nous sommes la seule nation au monde où il y ait une telle imbrication entre les mots, la littérature et la politique ; redonner de la spiritualité à la politique, c'est-à-dire, mais on s'engage pourquoi, alors, on ne s'engage pas uniquement pour gérer les comptes publics, signer des décrets, signer des arrêtés, on s'engage pour davantage que ça, on s'engage par exemple pour réduire les inégalités à l'intérieur des sociétés occidentales, on s'engage pour que la production économique respecte la planète, on s'engage pour préserver la biodiversité, tout en garantissant la dignité de la vie humaine. Je pense que ça, ce sont des engagements spirituels, et la politique doit construire cette spiritualité, et ça revient à cette image de Notre-Dame qui est en flamme, Notre-Dame qui est en flamme nous appelle justement à refonder une spiritualité dans la politique.

SIMON MARTY
Je reviens sur le samedi 14 mars après 3 années d'efforts, vous le dites pour réduire la dépense publique, ramener le déficit sous la barre des 3%, ce jour-là votre directeur de cabinet vous propose de dépenser en 24 heures 300 milliards d'euros, c'est un monde qui s'écroule ou au contraire c'est une porte ouverte vers nouvel horizon à ce moment-là Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
C'est les deux à la fois, c'est-à-dire c'est un monde qui s'écroule parce que ça fait 3 ans qu'on essaye d'économiser chaque euro pour passer sous les 3% de déficit public et réduire la dette et on y arrive d'ailleurs puisque nous sommes la majorité qui a fait passer pour la première fois les déficits français sous les 3 % et qui nous a sorti de la procédure pour déficit excessif. Donc moi en tant que ministre des Finances j'étais fier au bout de 3 ans de pouvoir dire aux Français, voilà on a fait le job. Et puis le jour où vous avez ou quasiment le jour où vous avez enfin réussi à rétablir des finances publiques qui depuis 10 ans se sont dégradées, vous vous apercevez que tout d'un coup il faut changer radicalement de position mettre 300 milliards d'euros sur la table, ne plus faire attention au déficit, les laisser filer et creuser la dette pour protéger l'économie. C'est des changements qui sont radicaux, ce sont au sens étymologique de termes de vraies révolutions mentales, c'est-à-dire qu'il faut que votre esprit tout d'un coup change radicalement de position et se disent, ah tiens la Terre était plate, non en fait elle est ronde, c'est quasiment de cet ordre-là pour un ministre des Finances. Mais dans le même temps vous vous dites, bon voilà c'est la seule décision sage parce qu'on va sauver des centaines de milliers d'emplois et nous avons sauvé des centaines de milliers d'emplois, on va éviter des dizaines de milliers de faillites et nous avons évité des dizaines de milliers de faillite. et c'est tout ce qui fait je trouve le caractère exceptionnel de l'engagement politique, surtout en période de crise, c'est que dans le fond c'est comme la vie il faut s'adapter aux accidents de la vie, il faut s'adapter aux accidents de l'histoire et un accident de l'histoire, c'est le Covid et si vous gardez exactement la même politique, les mêmes positions, vous faites une erreur profonde, quand il y a un accident de la vie, quand il y a un accident de l'histoire, il faut savoir s'adapter, faire preuve de souplesse, changer de position pour être plus forts et mieux protéger son pays. Je pense que c'est ce que nous avons su faire.

SIMON MARTY
Dans la minute qui nous reste, l'histoire elle continue de s'écrire, aujourd'hui là avec les secondes qui sont en train de filer, est-ce que vous allez continuer à écrire ces mémoires, les actualiser, vous n'en êtes pas à votre premier livre bien au contraire, mais est-ce qu'une suite sera apportée ?

BRUNO LE MAIRE
Si j'ai intitulé ce livre ‘Lange et la bête » en référence à Pascal et que j'ai mis le sous-titre « mémoire provisoire », c'est parce que j'espère bien qu'il y aura une suite. Alors pas tout de suite, mais je pense que justement c'est important de pouvoir donner aux Français un accès direct immédiat à ce qu'est cette vie de ministre des Finances, à ce qu'est l'engagement politique dans cette période de crise. Quand on a fait des mémoires provisoires, il faut aller jusqu'au bout et faire des mémoires définitives.

SIMON MARTY
Merci beaucoup Bruno LE MAIRE d'avoir pris le temps être avec nous ce matin sur RCF.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.

SIMON MARTY
Merci beaucoup, je rappelle le titre de votre ouvrage "L'ange et la bête" paru chez Gallimard, Bruno LE MAIRE ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 février 2021