Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France 2 le 24 février 2021, sur l'Union européenne face à l'épidémie de Covid-19.

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Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour Caroline Roux.

Q - Merci d'avoir accepté notre invitation. Je le disais, j'ai encore des mauvaises nouvelles, on parle de la vaccination. Selon les informations de l'agence Reuters, AstraZeneca ne sera donc pas en mesure de fournir toutes les doses promises pour les mois d'avril et de juin. J'ajoute une autre mauvaise nouvelle : Janssen livrera finalement en mai et pas en avril. Vous confirmez ces informations ?

R - Oui. Alors, sur AstraZeneca, ce sont des mauvaises nouvelles, mais des mauvaises nouvelles qui ne sont pas supplémentaires : il y a eu des retards de livraison annoncés, il y a déjà quelques semaines, ce sont ceux-là dont on parle. Donc, c'est important, parce que je sais qu'il y a une impatience, qu'on veut tous que les doses arrivent le plus vite possible pour accélérer...

Q - Sauf que l'on nous avait dit qu'on rattraperait le retard, ce qui n'est pas le cas.

R- Alors, non, il y a deux choses différentes. Pour être très précis...

Q - Allez-y, allez-y.

R - Il n'y a qu'entre février et mars, il y a quelques décalages de livraisons, et effectivement sur le premier trimestre, les retards qui ont été constatés au mois de février, seront rattrapés au mois de mars. Et donc, pour ce qui était annoncé au premier trimestre sur AstraZeneca pour la France, et pour l'Europe, sera respecté sur le premier trimestre...

Q - Pour le deuxième trimestre ?

R - Et pour le deuxième trimestre, il y a des retards de livraisons, qui étaient connus depuis quelques semaines : c'est le sujet sur lequel la Commission européenne s'est mobilisée pour limiter ces retards...

Q - Qui sont confirmés.

R - Qui sont confirmés mais qui sont moindres que ceux qu'on avait au départ en janvier annoncés. Mais regardons les chiffres au total, parce que c'est ça qui est important.

Q - Mais cela ne vous met même pas en colère ?

R - Si, bien sûr que ça me met en colère. Mais ce que je veux dire, c'est qu'il faut... la colère, ce n'est pas ça qu'on va proposer aux Français comme réponse, si je puis dire. C'est de se mobiliser, c'est ce que l'on a fait avec la Commission européenne pour rattraper les retards au maximum. Vous savez qu'il y a eu plusieurs laboratoires qui avaient annoncé un certain nombre de retards, c'était le cas de Pfizer. On a rattrapé ces retards, on a augmenté les capacités de livraisons dans les prochaines semaines ; Moderna pareil, nous avons rattrapé aussi, augmenté la cadence de production ; et sur AstraZeneca, on réduit au maximum ces retards de livraisons.

Mais il y aura eu 7 millions de doses arrivées en France au mois de février. On va doubler - plus que doubler - d'ici la fin du mois de mars, et on va arriver à 35 millions de doses, au mois d'avril. C'est cela la réalité aujourd'hui, parce qu'il y a des mauvaises nouvelles, il y a aussi des bonnes nouvelles, notamment des accords de production entre laboratoires, qui permettent d'accélérer la production dans les prochains mois.

Q - Quand même, Clément Beaune, 12% de la population des Etats-Unis a été vaccinée, 23% de la population au Royaume-Uni a été vaccinée, 4% de la population européenne a été vaccinée. Comment, quand on est secrétaire d'Etat aux affaires européennes, on peut dire "tout va bien" ?

R - Je ne dis pas tout va bien, je regarde les problèmes pour essayer de les résoudre. Le problème qu'on a aujourd'hui, c'est un problème de production et un problème de livraison.

Q - Pourquoi nous, on a ce problème de production ?

R - Parce que dans les années - c'est long, un long problème si je puis dire - on n'a pas assez investi sans doute dans la production et le développement des vaccins. Donc, c'est un retard industriel qu'on doit rattraper et qu'on se mobilise pour rattraper. C'est-ce que vous avez vu, le Président de la République a beaucoup insisté pour cela, lundi il y a eu un accord qui a été signé entre Sanofi et Johnson & Johnson, pour accélérer les cadences de production. Thierry Breton, le commissaire européen qui est en charge de ce sujet, accélère les capacités de production.

C'est un retard européen dans l'industrie historique, qu'on rattrape aujourd'hui en urgence, dans la crise. Mais je veux que l'on soit aussi précis dans les comparaisons internationales, parce que je crois qu'il y a des choses vraies, et puis il y a beaucoup de confusion et d'approximations. On compare par exemple avec Israël. Il y a effectivement une forte accélération, en Israël, les choses se sont passées très vite. C'est un petit pays en termes de population, ils ont passé un accord principalement avec un laboratoire, il faut le savoir aussi. C'est un débat légitime, mais il faut savoir toute la vérité, ils ont signé un accord...

Q - En échange de données.

R - ...sur les données médicales. Je ne suis pas sûr, c'est un débat éthique, que les Européens, les Français, les Allemands et les autres, auraient accepté ce type de deal, si je puis dire. Au Royaume-Uni, vous avez raison, les choses vont vite, mais je ne le dis pas de manière polémique ou contraire à la science, mais il y a eu une campagne avec plus de risques, dans le sens où leur autorité de santé a recommandé d'utiliser AstraZeneca, par exemple, pour les personnes de plus de 65 ans, ce qui n'est pas le cas chez nous, et nous suivons les recommandations scientifiques, avec prudence ; et quand vous dites 25% de la population, ce n'est pas tout à fait vrai...

Q - Ah ?

R - Il faut être précis, là aussi.

Q - Allez-y.

R - C'est la première injection. Les Anglais ont, vous le savez, espacé massivement entre les doses, ce qui veut dire que quand vous regardez le nombre de personnes qui ont deux injections, c'est-à-dire une vaccination complète au Royaume-Uni et dans l'Union européenne, le Royaume-Uni est derrière la plupart des pays européens.

Q - Avouez que c'est quand même difficile de leur faire la leçon.

R - Mais je ne fais la leçon à personne, je veux expliquer. Parce que mon but, ce n'est pas de savoir ce que font les Britanniques, c'est qu'en France, on aille le plus vite possible. Et on a des débats : est-ce qu'on aurait fait mieux avec un cadre national etc... Moi, je ne crois pas, parce que notre problème, c'est un système, c'est un problème de livraison et de production. C'est cela qu'il faut accélérer.

Q - En termes d'objectifs, est-ce que l'ambition de vacciner 70% des Européens avant l'été est toujours tenable ?

R - Oui. Vous savez que le Président de la République a pris devant les Français un engagement de se battre, de tout faire pour que tous les adultes en France puissent avoir, s'ils le veulent - parce que ce n'est pas obligatoire -, accès aux vaccins, d'ici la fin de l'été. Je note d'ailleurs que quand vous regardez les objectifs britanniques, les objectifs américains, ils sont sensiblement les mêmes : Joe Biden a parlé de vacciner la population adulte américaine, d'ici le mois d'août, et M. Johnson au Royaume-Uni, même objectif.

Q - Donc, cela veut dire qu'on va avoir une sacrée accélération au printemps ?

R - Oui, eh bien effectivement les mois de février et mars sont, moi je l'ai dit, les plus difficiles en termes de campagne de vaccination, de livraison de doses. On voit déjà qu'on a beaucoup accéléré par rapport au mois de janvier. Et ce qu'on a annoncé, c'est ça qui est important - il y a eu des mauvaises nouvelles il y a quelques semaines - ce qu'on a annoncé il y a quelques semaines, c'est publié, on est un des seuls pays à publier nos calendriers de livraisons, 7 millions de doses à la fin du mois de février, on tient, 16 millions de doses à la fin du mois de mars, on tiendra, et plus de 35 millions de doses à la fin du mois d'avril.

Q - Vous avez plaidé pour une mission pour vérifier si les contrats passés avec les laboratoires sur le plan financier et scientifique, protègent bien nos intérêts. Quels sont les doutes que vous avez sur la nature des contrats que l'on a signés avec les laboratoires ?

R - Moi, je n'ai pas de doutes, mais je suis convaincu que la transparence c'est la meilleure arme pour éviter les thèses complotistes, les inquiétudes etc. D'ailleurs il n'y a qu'en Europe - parce qu'on débat aujourd'hui, est-ce qu'il y a assez d'informations publiées, etc...- il n'y a qu'en Europe que l'on publie les contrats. Déjà trois contrats qui sont publiés, accessibles aux députés européens, certains sont publics en ligne. Il n'y a pas de toutes les informations, parce qu'il y a aussi des secrets industriels. Je souhaite, je l'ai dit, qu'on aille plus loin dans les informations que l'on publie, pour qu'il n'y ait pas de fantasme...

Q - D'accord.

R - ...et qu'il y ait une mission d'évaluation indépendante, scientifique et budgétaire, pour vérifier...

Q - Elle aura lieu ? Vous la souhaitez, mais elle aura lieu ?

R - J'en ai encore parlé hier à la Commission européenne. Moi, je souhaite, je plaide pour la France pour qu'elle ait lieu, parce que cela permet de faire le maximum de transparence sur ces vaccins.

Q - Un autre sujet qui concerne l'Europe, naturellement, et la gestion de la crise du Covid, la question des frontières : la tension monte parfois en Europe sur la question des frontières ; alors l'Allemagne ne fermera pas ses frontières avec la France, comme cela avait été évoqué, malgré la situation de l'épidémie en Moselle. Elle a fait fermer ses frontières avec la Tchéquie. On prend les mêmes et on recommence, on en impression que, avec la crise des variants, on se retrouve pareil, avec une situation qui a du mal à être harmonisée en Europe sur la question des frontières.

R - Alors, justement pas, on ne veut pas se retrouver dans la situation qu'on a connue, que nos frontaliers ont connue en Moselle, dans le Grand-Est en général au printemps dernier.

Q - Pourtant, il y a eu des situations prises de manière unilatérale.

R - Justement, non, au printemps dernier il y a eu des fermetures unilatérales non coordonnées, et la police aux frontières, pour bloquer les passages, y compris des travailleurs frontaliers. On n'est pas dans cette situation aujourd'hui.

Q - Ah bon ? La Commission a dû faire un sévère rappel à l'ordre à la Belgique, au Danemark, à la Finlande, à la Suède, à la Hongrie et à l'Allemagne.

R - Oui, parce qu'ils ont allés trop loin dans les mesures, mais ils ne sont pas allés jusqu'à la fermeture. Et ce qui se passe avec la République tchèque et l'Autriche, je le regrette. Et moi ce que je fais au quotidien, encore fait hier matin avec Olivier Véran, c'est de me battre pour que la frontière française avec l'Allemagne ne soit pas fermée. Et là-dessus j'ai bon espoir, il y aura encore des échanges ce matin même, pour éviter que nos compatriotes en Moselle, dans le Grand-Est, soient affectés, parce que j'insiste, on dit : la libre circulation en Europe, c'est une sorte de luxe pour gens qui se promènent et qui se baladent. Pour les frontaliers, ils ne se baladent pas, ils vont bosser, ils vont travailler. Donc moi je ne veux pas qu'on les empêche d'aller travailler, comme tous les Français peuvent continuer à travailler. Et donc, nous travaillons avec l'Allemagne pour qu'il y ait des mesures sanitaires sérieuses, en Moselle, c'est l'intérêt de tout le monde, et cela les rassure aussi.

Q - Notamment des centres de tests à la frontière ?

R - Des centres de tests communs, nous avons en ce moment même un protocole que nous définissons avec les Allemands, pour renforcer les mesures sanitaires et éviter la fermeture de nos frontières pour que les frontaliers puissent continuer à vivre.

Q - Et parfois l'Europe parle d'une seule voix, c'est le cas sur la question des sanctions vis-à-vis de la Russie, puisque l'Europe a donc finalement décidé de sanctionner quatre fonctionnaires, hauts fonctionnaires russes responsables des traitements infligés à Alexeï Navalny. Vous pensez que c'est suffisant, c'est ce que vous espériez ? Les proches de Navalny, eux, espéraient que l'Europe sanctionne des oligarques russes, proches de Navalny.

R - Ecoutez, ce n'est pas forcément fini, mais je crois que c'était une bonne nouvelle, si je puis dire ainsi, en tout cas un bon signal, que les Européens, à l'unanimité - il faut que tout le monde se mette d'accord, vous avez raison -, les 27 ont parlé d'une seule voix, donnent un signal rapide de sanctions à l'égard du régime russe. Parce que ce qui s'est passé dans l'affaire Navalny, qui n'est qu'un épisode de plus, est assez scandaleux et méritait une réaction européenne claire et forte.

Q - Cela changera quelque chose ?

R - Je ne dis pas que cela va tout changer, évidemment, je ne suis pas naïf. Mais qu'aurait-on dit si l'Europe n'avait pas été capable de donner ce signal clair ? Et cela cible des personnes qui sont directement impliquées dans cette affaire.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 février 2021