Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, à France Inter le 28 février 2021, sur le classement par l'Allemagne de la Moselle comme zone de circulation du variant et la stratégie vaccinale .

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Texte intégral

Q - L'Allemagne a classé la Moselle zone à risque. Vous allez nous dire ce que cela veut dire pour les seize mille travailleurs frontaliers. Mais d'ores et déjà, est-ce que l'on peut dire, à ces travailleurs mosellans, qu'ils devront faire un test toutes les 48 heures pour pouvoir se rendre en Allemagne ?

R - Bonjour et merci. Effectivement, nous sommes en ce moment même en discussion avec les autorités allemandes qui viennent de classer la Moselle comme zone de circulation du variant. C'est un classement qui implique normalement - c'est ce qu'a fait l'Allemagne à l'égard de l'Autriche ou de la République tchèque - des mesures extrêmement strictes de quasi-fermeture des frontières. C'est ce que nous souhaitons éviter pour les seize mille travailleurs mosellans qui, j'y insiste, ne se déplacent pas pour des raisons touristiques, ou secondaires, mais pour travailler quotidiennement. Et donc, on ne veut pas que ceux-là soient empêchés. Ce qui est appliqué normalement, ce sont, pour être précis, des tests PCR tous les jours, avec des motifs extrêmement stricts, pour même passer la frontière. Nous voulons alléger cela.

Q - Ça, vous n'en voulez pas ?

R - Cela, on n'en veut pas.

Q - Et donc, c'est le bras de fer avec la Chancelière Angela Merkel.

R - Ce n'est pas le bras de fer. Je regrette cette décision parce qu'elle implique d'avoir des mesures difficiles, mais nous essayons d'atténuer ces mesures, le plus possible, par exemple, pour permettre, je pense que ce sera le cas dans les toutes prochaines heures, les tests antigéniques, au lieu d'avoir les tests PCR. C'est évidemment beaucoup plus rapide d'avoir des tests qui ne soient pas obligatoires chaque jour, mais tous les deux ou trois jours, ce qui évidemment allège aussi la difficulté et l'organisation. Et puis, de ne pas avoir des contrôles aux frontières elles-mêmes, qui ralentissent la circulation.

Q - Ça, c'est acquis ?

R - C'est, je crois, en très bonne voie. Et j'aurai, après cette émission, un dernier appel avec mon homologue allemand pour essayer d'avoir ce dispositif allégé.

Q - Qu'est-ce qui fait, Clément Beaune, qu'on a eu manifestement un léger traitement de faveur, par rapport aux autres pays qui entourent l'Allemagne ?

R - Alors, traitement de faveur, je veux dire, pour les travailleurs frontaliers...

Q - Léger... c'est mieux que si c'était pire, dirons-nous.

R - Bien sûr, et c'est ce pourquoi nous nous battons ; nous avons fait beaucoup de coordination avec Olivier Véran, avec les élus locaux - je leur ai encore parlé hier -, le président du conseil départemental, les parlementaires, le président de Région, Jean Rottner, pour essayer d'avoir un dispositif coordonné, le plus léger possible, parce que c'est un bassin de vie.

Q - Du côté allemand, pourquoi ils nous font cela, ce qu'ils ne font pas avec les Tchèques, les Polonais ?

R - Je crois qu'il y a la volonté, je m'en félicite, d'avoir un esprit franco-allemand coopératif, d'éviter de revenir à ce qu'on a vécu, douloureusement, au printemps dernier où il y avait des fermetures de frontières et des contrôles à la frontière, un peu partout, entre la France et l'Allemagne. Ce qu'on avait regretté, ce qui avait gâché la vie de beaucoup de monde, y compris de gens qui allaient travailler.

Q - Mais cela crée des ruptures d'égalité au sein de l'Union européenne et en l'occurrence, on peut l'espérer, côté français, mais c'est vrai que c'est une décision qui a des conséquences sur le fonctionnement même de l'Union. Les 27 ne sont pas égaux. Nous sommes plus forts, tant mieux, mais tant pis pour les Tchèques et les Polonais !

R - En tant que responsable politique français, ma priorité, c'est de défendre l'intérêt des travailleurs, en l'occurrence de Moselle ou du Grand Est, qui doivent voir leur vie quotidienne la moins handicapée possible. Je souscris à la volonté de l'Autriche et la République tchèque que leur dispositif, celui des Allemands à leur égard, soit allégé ; d'ailleurs, la Commission européenne s'en est émue puisque les Allemands vont au-delà du cadre qu'on a agréé au niveau européen. Je crois qu'il faut donner l'exemple et revenir à un dispositif plus léger. D'abord pour nous, je m'en félicite, même si je le disais c'est quand même difficile, et c'est une décision que je regrette. Et puis, j'espère à l'égard des travailleurs tchèques et autrichiens dans les prochaines semaines. Ça, c'est une négociation qu'ils sont en train de mener.

Q - Mais est-ce que vous la comprenez malgré tout cette décision, en tout cas ce classement de zone à risque maximal ? Je veux dire, c'est la mesure qui avait été prise contre le Royaume-Uni - qui ne fait plus partie de l'Union européenne -, qui avait été prise l'hiver dernier - enfin je veux dire, on est encore en hiver - à Noël dernier. Est-ce que vous la comprenez, est-ce que vous l'acceptez, finalement, en tant que pays membre de l'Union européenne ? Est-ce que l'on peut se faire cela, entre pays ?

R - Je vous l'ai dit, je la regrette. Je la regrette cette décision allemande parce qu'elle implique un certain nombre de ralentissements, de difficultés aux frontières encore une fois pour non pas des mouvements touristiques mais de travail et cela, c'est un problème. On va encore une fois essayer de simplifier le mieux possible. Et il y a en Allemagne, ce n'est pas notre dispositif, des seuils : c'est un institut indépendant, le Robert Koch Institut, qui classe les zones, y compris au sein de l'Union européenne, en fonction de la circulation du virus, du taux d'incidence et d'autres paramètres. On voit que l'on a une marge de manoeuvre, je m'en félicite, c'est ce que l'on est en train de négocier avec l'Allemagne.

Q - Qui va payer pour les tests ?

R - Les tests sont gratuits...

Q - Ils seront gratuits, ils resteront gratuits ?

R - Ils sont gratuits côté français, ils le resteront bien sûr. Je rappelle que c'est très rare en Europe, nous sommes un des rares pays qui a les tests gratuits. Ce n'est pas le cas des Allemands et c'est un point de discussion pour que, évidemment, ils prennent cette mesure, on ne pénalise pas en plus des gens qui travaillent au quotidien qui, parfois, ont des salaires modestes et qui ne vont pas en plus payer évidemment toutes les 48 heures un test. Donc, on va s'en assurer bien sûr.

Q - Est-ce que cela va inciter les autorités françaises à durcir le dispositif sanitaire en Moselle pour faire en sorte que cette période-là dure le moins longtemps possible ?

R - Alors d'abord, je veux dire, ce que l'on a fait, ces derniers jours, en Moselle. Parce qu'on a renforcé un certain nombre de mesures sur le territoire mosellan, on n'est pas resté passif, face à une situation sanitaire difficile, pour rassurer, bien sûr, nos voisins de Sarre, d'Allemagne, mais tout simplement pour assurer une protection sanitaire la plus grande possible.

Q - Mais est-ce qu'on n'a pas trois semaines de retard ? Parce que ça fait trois semaines que les Mosellans...

R - Non, il y a deux semaines ...

Q - ...que les Mosellans effectivement demandent des mesures supplémentaires ?

R - Non, il y a deux semaines. Olivier Véran y est allé, il a fait une concertation avec les élus. Ils se sont accordés pour accélérer la campagne de vaccination, renforcer le dispositif de tests précisément et de dépistage, et puis ce qu'on appelle le "tracing", c'est-à-dire essayer de reconstituer les chaînes, parce que nous avions besoin de le faire. Et cela a permis, déjà, de maîtriser la situation sanitaire en Moselle. La Moselle fait aussi partie des vingt départements - le Premier ministre l'a annoncé jeudi - qui ont une situation sanitaire encore difficile, et on a pris le temps de cette concertation supplémentaire en Moselle, comme ailleurs, pour éventuellement renforcer les mesures sanitaires.

Q - Pour aboutir à une décision jugée brutale par le président de la région Grand Est, Jean Rottner.

R - Pardon... si on n'avait pas fait tout ce travail à la fois de mesures supplémentaires et de concertation avec l'Allemagne, je crois que ce soir, nous aurions une frontière fermée, ce qui aurait été très problématique.

Q - Mais là, juste, pour répondre à la question, est-ce qu'on va vers, par exemple, un confinement en Moselle plus strict qu'aujourd'hui ?

R - Pour les vingt départements dont la Moselle. Mais la Moselle n'est pas traitée différemment des dix-neuf autres départements à risque...

Q - Sauf qu'elle est frontalière, quand même.

R - ...il y a cette concertation qui se poursuit sur le plan sanitaire jusqu'au début de la semaine et le rendez-vous a été donné par Olivier Véran et par le Premier ministre, mercredi et jeudi, pour d'éventuelles décisions supplémentaires. Mais après concertation. C'est le cas à Paris, c'est le cas en Moselle, c'est le cas dans les vingt départements.

Q - Si on revient sur la stratégie vaccinale. Alors, aujourd'hui, tout le monde est en train de se dire que, finalement, on fait aussi bien que les autres ou que les autres ne font pas mieux que nous. Donc finalement il y a un alignement sur quelque chose qui n'est pas terrible, en termes de population vaccinée, quand on voit par rapport à la Grande-Bretagne. Est-ce que rétrospectivement, vous savez pourquoi ça n'a pas marché et où cela a "bugué" ?

R - Alors, cela n'a pas marché comparé avec la Grande-Bretagne qui a une campagne de vaccination objectivement plus rapide.

Q - Ah ça oui, objectivement !

R - Non, mais je tiens à donner toute l'image de la situation ! Ils ont, c'est un fait, on m'a dit parfois "vous tapez sur les Britanniques", c'est un fait, ils ont eu moins de prudence dans les choix sanitaires qui ont été faits pour cette campagne de vaccination. Cela correspond, peut-être, à un consensus politique différent chez eux.

Q - Quand vous dites prudence, vous considérez que par exemple, ils ont éloigné la deuxième dose d'AstraZeneca, quand nous on disait qu'il fallait l'insérer ou alors qu'ils n'ont pas blindé les contrats, ils ont... C'est quoi exactement ?

R - Non, je prends deux exemples, je prends deux exemples, pour être très concret : ils espacent effectivement davantage les deux injections du vaccin. Notre autorité de santé nous a recommandé de ne pas aller jusqu'aux douze semaines qu'appliquent les Britanniques et on est resté sur trois et quatre semaines selon les cas, comme les Allemands, comme la plupart des Européens. Prudence, oui. Qu'auraient dit les Français, à juste titre, si le ministère de la santé, le gouvernement avait dit "on ne respecte pas la recommandation des autorités sanitaires et on va plus loin" ? Au Royaume-Uni, les autorités sanitaires ont dit : vous pouvez y aller. Bon. Très bien, ce n'est pas à moi de juger. Mais simplement, je dis que nous, nous respectons ce que dit la Haute Autorité de santé ; je pense que c'est un signe de confiance.

Q - Mais nous sommes en retard, on peut le dire très clairement. Mario Draghi le dit avec des mots extrêmement simples. Qu'est-ce qui vous empêche, Clément Beaune, de prononcer les mêmes mots, "nous sommes en retard" ?

R - Je le dis, nous avons vacciné et nous vaccinons à ce stade moins vite que les Britanniques et que les Américains.

Q - Nous sommes en retard !

R - Par rapport à eux, oui ! Mais attendez, je veux quand même dire aussi ce qui va se passer. D'abord, on a ciblé mieux que beaucoup de pays notre campagne de vaccination, mieux que beaucoup de pays européens. Aujourd'hui, vous avez 80% des résidents en EHPAD qui sont vaccinés. C'est important parce que c'est aussi le facteur de risque le plus important. On en voit d'ailleurs l'effet sur les chiffres sanitaires, sur la mortalité. On a aussi accéléré, au mois de février, la campagne de vaccination ; on l'a ouverte en ville, comme on dit, auprès des médecins généralistes ou des médecins du travail.

Q - Ils ont dix doses par semaine !

R - Et on va accélérer la production. Je rappelle aussi que, au Royaume-Uni, quand on regarde les chiffres - il faut tout dire -, c'est la première injection sur laquelle ils sont allés très vite. Ils ont justement espacé pour attendre la production qui va venir. Mais en deux doses, si vous regardez la vaccination complète, en deux doses, ils sont en-dessous des chiffres allemands, français ou italiens.

Q - Mais ce que l'on voit en France aujourd'hui, c'est qu'au fond cette course de vitesse, entre on veut éviter le reconfinement total, général, et en même temps, on n'a pas des vaccins suffisants, actuellement. Est-ce qu'au regard de cette situation, vous regrettez l'excès de précaution de l'Union européenne ? Est-ce que vous vous dites "on aurait dû prendre davantage de risques ?"

R - Il faut regarder les sujets sur lesquels il y a des améliorations à faire. Pour être clair, c'est la production, c'est la livraison. C'est là-dessus qu'il faut mettre le paquet. Cela ne sert à rien faire des faux débats. Le vrai débat, il est là.

Q - C'est-à-dire, il faut mettre la pression sur les laboratoires ?

R - Pression sur les laboratoires, mais aussi...

Q - Est-ce qu'il faut les sanctionner, les laboratoires ?

R - Non, ce n'est pas seulement de la sanction et de la pression ; il faut les sanctionner, le cas échéant, quand ils ne respectent pas un contrat. Mais au-delà...

Q - C'est un peu le cas d'Astrazeneca, quand même.

R - Je vais y revenir. Mais au-delà du respect du contrat, il faut qu'il y ait les capacités de production, tout simplement. C'est un sujet européen et mondial d'ailleurs. Si on veut que la campagne de vaccination accélère, - elle est en train d'accélérer -, il faut que la production augmente. Je l'ai dit aussi, il faut être honnête, ce sont les mois de février et de mars qui sont les plus difficiles, parce que la production va moins vite que les autorisations de vaccins.

Q - Et ce sont les mois cruciaux pour nous, ce sont ceux qui nous permettront ou non d'éviter un reconfinement général.

R - C'est pour ça qu'il faut tenir. On a gagné du temps avec les mesures de freinage. C'est pour ça qu'il faut tenir notamment les mois de février - qui se termine aujourd'hui - et de mars parce que nous aurons aussi une météo différente, plus de vaccins ; on a eu sept millions de doses en France ce mois-ci, on en aura le double au mois de mars, et on va encore plus que doubler au mois d'avril ; donc cela s'accélère.

Q - Mais une question, quand même, sur AstraZeneca. Vous dites " problèmes de production " ; il y a aussi un problème de choix, c'est-à-dire il y a eu la volonté de ne pas assurer certains de leurs engagements pour pouvoir privilégier d'autres pays.

R - Ce n'est pas - on mène l'enquête sur ce point -, ce n'est pas ce que nous disent aujourd'hui les investigations.

Q - Qu'est-ce que vous savez très précisément, parce que c'est vraiment l'interrogation qu'on a ? C'est : est-ce que la Commission européenne s'est un peu laissée avoir par les labos ou pas ?

R - Non. Je veux être là aussi, si vous me donnez deux minutes, très précis sur ce point, parce que je pense qu'il y a les faux débats. Je disais, le vrai débat, c'est accroître les capacités de production, y compris par les solutions innovantes, ce qu'on n'imaginait pas, il y a encore quelques semaines, c'est-à-dire qu'un laboratoire produise le vaccin d'un autre, pour aller plus vite. C'est ce que va faire Sanofi ; nous lui avons mis, justement, une pression pour ce faire, pour le vaccin Johnson & Johnson qui va arriver et pour le vaccin Pfizer en France et en Allemagne sur ses sites de production. Tant mieux, cela accélère. Il y a les faux débats, c'est ce que je disais.

Q - Quand vous dites Johnson & Johnson, il va recevoir l'aval de l'Agence européenne des médicaments ?

R - C'est le quatrième vaccin, candidat vaccin qui a soumis son dossier à l'autorité européenne.

Q - Non, parce que vous en parlez au futur.

R - Absolument.

Q - Il va recevoir ?

R - Il a déposé son dossier, il va recevoir - ce n'est pas moi qui décide -, mais il va très, très, très probablement recevoir son autorisation dans les quinze jours qui viennent. Et donc on pourra avoir quelques semaines plus tard le vaccin Johnson & Johnson produit. Je rappelle aussi que c'est un vaccin précieux parce que c'est une dose, et donc, cela va aussi beaucoup plus vite pour la campagne de vaccination. On a bien fait, et je crois que le cadre national ne nous l'aurait pas permis, on a bien fait d'avoir ce cadre européen parce que l'on a diversifié l'achat des vaccins et maximisé l'achat de doses.

Q - Revenons aux faux débats.

R - Je reviens aux faux débats, le prix. Rapidement, le prix, c'est un faux débat. Pourquoi ? Parce que d'abord, on n'a pas payé beaucoup moins cher, si je puis dire, que les autres - les prix ne sont pas connus pour tous les contrats d'Israël, de Grande-Bretagne, aux Etats-Unis -. On a vraisemblablement payé un peu moins cher que le Royaume-Uni : c'est normal on achète sept à huit fois plus. Quand vous achetez sept à huit fois plus vous payez un peu moins cher ; si on payait le même prix, on nous dirait "vous vous êtes bien fait avoir", on aurait raison. Et par ailleurs, quand vous avez un contrat avec un prix marqué, quand vous achetez un appartement, une voiture, on vous donne l'appartement, on vous livre la voiture. C'est pareil pour le vaccin.

Donc le fait que le prix serait, - ce qui n'est pas avéré -, inférieur à ce que l'on aurait dû payer n'est pas du tout une raison pour d'éventuels retards de livraison. Et puis j'insiste, beaucoup : les choses se jouent sur six à neuf mois, la campagne de vaccination. L'objectif des Britanniques... Regardez l'objectif qu'annonce M. Johnson au Royaume-Uni : c'est la vaccination de la population adulte d'ici cet été ; l'objectif que le président Biden a annoncé aux Etats-Unis, c'est la vaccination de la population adulte, d'ici l'été ; l'objectif que le président de la République a donné pour la France...

Q - L'objectif d'Olivier Véran, c'est 70 millions de Français vaccinés au 31 août !

R - Le président de la République a précisé l'objectif, quand il est intervenu après la réunion avec les grands laboratoires ; il a dit : proposez un vaccin à tous les adultes...

Q - qui le souhaitent...

R - ...qui le souhaitent, parce que ce n'est pas obligatoire, d'ici la fin de l'été en France. Donc, on est sensiblement sur les mêmes objectifs, si vous prenez l'ensemble de la campagne de vaccination, que les Américains ou que les Britanniques. Et, je le dis, il y a eu un retard de production lié aussi à des sous-investissements chroniques en Europe dans nos laboratoires, dans notre industrie pharmaceutique ces dernières années, - ce n'est pas une question de jours -, ces dernières années. On le rattrape par beaucoup de solutions, y compris ces accords entre laboratoires. Cela permettra une accélération massive au deuxième trimestre ; et nous avons signé des contrats supplémentaires.

Q - Alors, est-ce qu'il y a tout de même - si on enlève les faux débats -, est-ce qu'il y a quand même un petit mea culpa européen qui doit être fait ? Est-ce qu'il y a quand même quelque chose ? Est-ce que c'est parce qu'on a été trop bureaucratique, on a voulu visser juridiquement tout, c'est-à-dire, éventuellement, les recours s'il y avait des problèmes vis-à-vis des labos ? Est-ce que vous feriez un petit mea culpa pour que la prochaine fois, cela se passe mieux ? S'il y en a une - enfin il y en aura sûrement -.

R - Je ne sais pas si c'est un mea culpa, j'ai un regret oui : c'est que l'Europe n'ait pas investi - pas seulement la France - assez dans des solutions innovantes assez tôt. Ces dernières années, on a fait de la régulation du prix du médicament qui a aussi eu un impact sur les investissements des grands laboratoires pharmaceutiques. Je pense qu'il y a eu un décrochage européen.

Q - C'est la notion de prise de risque que vous soulignez.

R - Je viens à la notion de prise de risque.

Q - Est-ce que vous pensez que l'Europe, à l'avenir, devra un peu plus, au fond, financer l'innovation, le risque, davantage qu'aujourd'hui ?

R - Oui, clairement. Nous avons une culture du risque et de l'innovation qui est moins grande qu'aux Etats-Unis, probablement moins grande qu'en Israël, probablement aussi moins grande qu'au Royaume-Uni. C'est vrai, et c'est vrai dans les campagnes de vaccination, mais il faut le dire les choses honnêtement : je crois que c'était aussi un consensus social. Souvenez-vous les mêmes qui nous disaient "la campagne de vaccination, elle traîne" ; ils nous disaient en décembre - M. Bardella et plein d'autres -, "vous êtes fous d'autoriser des vaccins ARN messagers aussi vite, on ne sait pas ce que c'est, attention, pas trop vite, pas tout de suite." Bon ! Les mêmes nous disent aujourd'hui "appuyez sur l'accélérateur". Ce que l'on fait, on a bien raison, mais on l'a fait en respectant des procédures sanitaires très strictes.

D'autres pays ont fait des procédures d'urgence. Par exemple, le Royaume-Uni a donné les autorisations parfois deux, trois semaines plus tôt que nous. Et on voit qu'ils ont du coup deux, trois semaines d'avance - c'est cela, la réalité -. Parce qu'ils ont recouru à des procédures d'urgence. Personne, au mois de décembre en France, je crois, n'aurait accepté sur le vaccin Pfizer qui était nouveau - qui marche très bien, mais qui était nouveau - que l'on ait des procédures d'urgence. Et je crois que personne n'aurait accepté en France, et aujourd'hui sans doute tout le monde refuserait le vaccin, si on avait dit "on n'est pas bien sûr, on a fait la procédure d'urgence". Et je le dis aussi, la procédure d'urgence, cela veut dire moins de responsabilités pour les laboratoires en cas de difficultés. On a des débats sur la transparence, sur la responsabilité des labos, on a raison. Il y a un modèle européen pour le dire d'un mot, qui est plus prudent...

Q - Et il y a beaucoup de questions soulevées par Mario Draghi de manière plus ferme que vous sur les laboratoires qui ne respectent pas leurs engagements, qui devraient se voir interdire toute exportation, en l'occurrence, des vaccins qui auraient dû être réservés aux Européens et qui auraient été exportés...

R - Si je peux dire un mot sur l'export, parce que c'est très important...

Q - Oui.

R - Mario Draghi l'a dit au Conseil européen - j'y ai assisté -, il a dit : il faut qu'on interdise les exports dans certains cas. C'est nous qui avons demandé - M. Draghi n'était pas encore là, mais il y est favorable -, c'est nous qui avons demandé qu'il y ait un mécanisme de contrôle de tous les exports de vaccins de l'Europe vers l'extérieur. Ce qu'on dit simplement, je crois que c'est la même chose que Mario Draghi, peut-être avec d'autres mots, c'est que...

Q - Ceux de Mario Draghi sont clairs !

R - Oui, c'est un ancien banquier central, il a l'économie des mots. On va l'apprendre. Mais on dit la même chose sur le fond, c'est cela qui est important : il faut contrôler les exportations. Moi, je ne suis pas pour qu'on les interdise par principe, parce que si vous les interdisez par principe, les Américains, les Britanniques qui produisent les vaccins dont on a besoin, ils vont nous dire "on ferme aussi", et donc on n'a pas intérêt. Contrôler, oui ; interdire systématiquement, non.

Q - Beaucoup de questions encore. Carine, et puis, on passe au passeport vaccinal.

Q - Alors, justement, je voulais arriver au passeport vaccinal, c'est un sujet effectivement qui est très important. Tous nos voisins européens - on pense à l'Italie, on pense à l'Espagne, le Portugal et même l'Allemagne désormais - sont favorables à la mise en place de ce passeport vaccinal ; certaines villes allemandes ont d'ailleurs déjà commencé à en distribuer. Jusqu'à quand la France va résister ?

R - On ne résiste pas. On essaie de poser le débat là aussi de manière sûre, si je puis dire, et dans le bon ordre. Exactement comme l'Allemagne d'ailleurs, on a eu les mêmes expressions au Conseil européen, les deux pays, le Président de la République et la Chancelière...

Q - Mais l'Allemagne en distribue déjà ; on est très loin d'en faire, nous...

R - Il y a plusieurs choses, parce que ce que l'on appelle passeport vaccinal, on mêle, je crois, différents concepts. Je parlerais plutôt de "pass sanitaire" comme l'a fait le Président de la République jeudi.

Q - Alors, justement, expliquez-nous la différence.

R - D'abord, il y a ce qui concerne le tourisme et la mobilité en Europe ; je crois que cela viendra un peu plus tard, sans doute pour la saison touristique. Aujourd'hui, la question qui se pose, pour être très direct, c'est : est-ce que, quand on est vacciné, on doit reprendre plus d'activités - pour le dire autrement, avoir plus de droits, que celui ou celle qui n'est pas vacciné - ? Aujourd'hui, je ne crois pas !

Q - Mais cela paraît logique pourtant, non ?

R - Non, mais je ne crois pas... je pense qu'il faut ouvrir et préparer - j'y viens dans un instant - mais je ne crois pas, aujourd'hui, pourquoi ? Parce que tout le monde, on l'a dit, on monte en puissance, n'a pas encore accès aux vaccins. Donc, ce serait profondément injuste de dire "on va rouvrir les restaurants pour M. ou Mme X qui a plus de 75 ans qui a été vacciné"...

Q - Les restaurants, les lieux culturels quand vous parlez de droit, on parle de choses très concrètes.

R - Exactement. Qu'est-ce que l'on va dire à nos jeunes, de moins de 18 ans, qui n'auront pas accès avant l'été, sûrement, à la vaccination ? "Plus de voyage, plus de mobilité, plus d'université" ? Ce n'est pas cela que l'on veut ! Moi, je ne veux pas de cette société-là. Quand vous aurez le choix individuel, libre, d'avoir accès au vaccin ou non, c'est différent.

Q - Donc, cela veut dire rendez-vous dans un an, là, quasiment ?

R - Dans quelques mois. Mais, en revanche, ce qu'a dit le Président...

Q - Non, mais quelques mois, c'est au moins six mois. Les jeunes de 18 ans ne seront pas vaccinés avant l'automne prochain ?

R - Oui, c'est pour cela que l'on doit rouvrir, sans se fier au seul vaccin. Et que la vaccination ne peut pas être le sésame unique de réouverture des activités. Sinon, on crée une société à deux vitesses très injuste.

Q - Mais quand on sait le secteur tentaculaire du tourisme en France, est-ce que l'on peut se permettre de ne pas passer très vite ?

R - Attendez, j'y viens. Si je dis "sanitaire" aussi et pas "vaccinal", c'est que je pense qu'il faut différents outils. Quand vous avez un test PCR négatif, aujourd'hui, vous pouvez prendre l'avion pour aller en Europe parce que vous n'êtes pas à risque. Je pense qu'il faut étendre notre gamme ; il faudra peut-être une application où vous pourrez montrer que vous êtes soit vacciné - et donc protégé -, soit test PCR négatif ou test antigénique négatif fiable - comme cela vous n'êtes pas à risque non plus. J'ajoute qu'il y a des questions à résoudre, y compris scientifiques ; c'est ce qu'a rappelé le Président, ce qu'a rappelé le Premier ministre. On ne sait pas aujourd'hui à 100%, quand vous êtes vacciné, on sait que vous êtes protégé, on ne sait pas à quel point vous transmettez ou pas.

Q - Le problème, aussi, c'est quelle que soit l'expression qu'on emploie "passeport vaccinal" ou que ce soit un "pass sanitaire" comme vous le dites, le problème, c'est qu'il n'y a pas de certification médicale commune. Et comment est-ce qu'on pourra empêcher, par exemple, la Grèce qui veut sauver son industrie touristique de proposer ou de demander un certificat de vaccination pour qu'on puisse aller passer les vacances chez eux ? Là, pour le coup, on sera impuissant et cela montrera de nouveau des divisions entre les 27.

R - C'est pour cela que ce qu'on a proposé jeudi, ce qu'a dit le Président de la République, c'est : travaillons-y dès maintenant, ensemble. Résolvons ensemble les questions scientifiques (est-on protégé, enfin est-on non contaminant quand on est vacciné), les questions éthiques (à partir de quel moment il y a suffisamment d'accès à la vaccination pour avoir cette autorisation), les questions techniques (est-ce que l'on fait une application commune européenne très concrètement, ce que l'on n'a pas réussi à faire précédemment, ce serait très bien, je pense). Cela, on a quelques mois pour le faire, je pense jusqu'au printemps.

Q - Mais la Grèce, l'Italie, l'Espagne, le Portugal ont déjà un peu décidé, non ?

R - Ils ont commencé bien sûr parce qu'ils sont pressés en raison de leur saison touristique. Mais ils reconnaissent, tout aussi bien que nous, qu'il y a ces questions préalables à résoudre. Et ce que l'on a dit jeudi soir, c'était l'expression de la Chancelière, c'est ce qu'a dit aussi le Président, c'est que l'on y travaille. Le Président a été ouvert sur cette question, mais en disant : résolvons les questions pour nos activités internes et pour la mobilité en Europe, ensemble en Européens...

Q - En fait, il était fermé ; maintenant, il envisagerait que ce passeport vaccinal puisse voir le jour, d'ici l'été...

R - ...sanitaire, parce que ce n'est pas lié qu'au vaccin - pardon mais j'insiste -, ce n'est pas lié qu'au vaccin.

Q - Passeport sanitaire.

Q - Question sur la vaccination mondiale. Au fond, Emmanuel Macron avait souligné il y a quelque temps, qu'il faudrait ouvrir au fond le vaccin, qu'il soit accessible à tout le monde partout dans le monde et extrait des lois du marché. Parce que l'idée, c'est que tant que la population mondiale ne serait pas suffisamment vaccinée, on serait encore à la merci de l'épidémie. Où en est-on sur ce dossier et au fond, quels blocages faut-il surmonter pour arriver à cela ?

R - Il faut surmonter des blocages internationaux pour permettre cette solidarité. D'abord, je rappelle aussi que cette solidarité, elle commence par l'Europe. Notre espace de vie et de circulation, on le voit avec les frontaliers, c'est l'Europe. C'est aussi pour cela que c'est très important qu'on vaccine ensemble avec un cadre commun au même rythme en Europe. Si aujourd'hui l'Allemagne vaccinait beaucoup plus que la France ou l'inverse, et beaucoup plus que l'Espagne ou l'Italie, on aurait un énorme problème sanitaire. Donc, c'est notre intérêt, aussi, de faire en Européens. Même chose au niveau mondial : si vous laissez l'Afrique par exemple - qui n'a pas de moyens pour acheter le vaccin aujourd'hui - vivre durablement face à l'épidémie avec un système sanitaire très fragile, eh bien, nous aurons aussi - c'est une question de solidarité et d'humanité, c'est une question d'intérêt pour nous -, nous aurons aussi à un moment une réimportation de l'épidémie.

Q - Mais comment vous convainquez les labos qui au fond ont pris des risques, qui ont développé des technologies innovantes, au fond, de donner librement leurs brevets ou leur savoir ?

R - C'est pour cela que, là aussi, il y a la fausse bonne idée qui serait de lever le brevet. Parce qu'il y a une juste rémunération pour toute innovation. On parlait de culture de l'innovation, c'est indispensable. Il y a une juste rémunération, quand vous avez investi, fait de la recherche ; vous ne savez pas si cela débouche, quand cela débouche, vous devez être rémunéré, c'est le brevet, pour faire simple. En revanche, il faut faire un bien public mondial du vaccin, cela veut dire de la solidarité financière des pays. Ce qu'a proposé Emmanuel Macron au G7, c'est que, dès que nous serons mieux vaccinés chez nous, à partir du printemps, nous puissions exporter un certain nombre de doses, les donner, très concrètement, aux pays qui n'ont pas accès aux vaccins faute de moyens. Comme cela, vous articulez soutien à l'innovation et solidarité internationale.

Q - A partir de quand, on pourra, comment dire, tenir nos engagements, notamment la stratégie COVAX ? C'est-à-dire dire, effectivement, livrer l'Afrique et ne pas avoir le raisonnement qui est de dire "on n'a pas déjà ce qu'il faut pour nous, pourquoi on leur donnerait à eux ?"

Q - Ce que dit Mario Draghi !

Q - Ce qu'il dit un petit peu en disant : servons-nous d'abord et attendons pour les autres. Est-ce qu'on sait vraiment si cela sera dans six mois, dans un an, ou est-ce qu'on a une perspective dans le temps ?

R - Je crois que la meilleure façon, c'est de le faire progressivement. Regardez par exemple ce qu'a proposé le Président de la République jeudi. Il a dit, il faudrait, en priorité absolue, trouver treize millions de doses. Il a proposé à tous les pays du G7, Union européenne et G7, de le faire, treize millions de doses d'ici le mois de juin pour vacciner d'ici là.

Q - Et Mario Draghi lui a répondu "tant qu'on n'a pas les doses en Europe, on ne les donnera pas" !

R - Oui, c'est pour cela que le président a précisé "d'ici le mois de juin" ; il a précisé aussi, j'insiste, que ce dont on parle, treize millions, c'est moins de 0,5% des doses qu'on aura en France dans le G7, dans l'Union européenne d'ici le mois de juin. Je pense qu'on est capable de faire cet effort et après de l'amplifier. Mais donc la bonne réponse, c'est de faire des choses progressivement. Cette solidarité encore une fois, elle est notre intérêt aussi. Et donc commençons par les personnels soignants en Afrique. Cet effort de treize millions de doses, il est tout à fait à portée de main, c'est ce qu'a défendu le Président au G7. On va continuer à le porter auprès de nos collègues européens pour convaincre parce qu'on ne peut pas dire aux Français bien sûr : on exporte toutes nos doses vers des pays qui en ont besoin. D'abord chez nous, c'est normal, et d'abord en Europe, mais treize millions de doses...

Q - Mais enfin, il n'en est vraiment pas question !

R - Non ! Bien sûr.

Q - Il n'en a jamais été question !

R - Non, je suis clair. Il faut vacciner d'abord chez nous. Mais treize millions de doses au niveau du G7 et de l'Union européenne, c'est moins de 0,5% de doses, c'est faisable ; pour la France, cela veut dire 500.000 doses d'ici le mois de juin à un moment où nous aurons plus de 75 millions de doses. Donc vous voyez, que c'est quelque chose qui ne ralentit pas notre campagne de vaccination, qui n'enlève rien aux Français et qui protège mieux le monde, et donc aussi la France à la fin.

(...)

Q - Alors, justement, puisque vous êtes le "Monsieur Europe" du gouvernement, faut-il commémorer ou célébrer le bicentenaire de la mort de Napoléon ? Napoléon en Europe, il n'y a pas de figure qui divise plus les Européens que Napoléon.

R - Ecoutez, je vais vous surprendre, je ne suis pas un Européen qui croit que notre culture commune est dans l'effacement de ce qu'a été nos guerres, nos conquêtes, parfois nos drames. Donc je pense que oui, Napoléon est malgré tout un personnage européen, un grand personnage politique français. Ça ne veut pas dire qu'il n'a pas sa part d'ombre...

Q - Allez dire cela à des Espagnols ?

R - Oui, je suis prêt à le dire. Je ne dis pas que ce qu'a fait Napoléon en Espagne, j'y souscris, il y a eu des massacres, ou dans d'autres endroits d'Europe d'ailleurs. Parce que malheureusement, cela ne se résume pas à l'Espagne, mais il a été un grand chef politique français, on ne peut pas l'effacer de notre histoire, le Code civil, un certain nombre de réalisations qui sont encore aujourd'hui les nôtres. Cela ne veut pas dire que commémorer, c'est célébrer l'intégralité d'un homme et que l'on ne peut pas dire ce qui a été dramatique sur l'esclavage, sur les guerres européennes...

Q - Vous qui avez travaillé avec Jean-Marc Ayrault qui était justement très sensible à la question...

R - J'y suis très sensible aussi. Je ne crois pas qu'on traite l'histoire par l'effacement.

(...)

Q - Merci, Clément Beaune, d'avoir répondu à nos questions. Bon dimanche.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 mars 2021