Interview de M. Julien Denormandie, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à France Bleu Pays d'Auvergne le 9 mars 2021, sur les campagnes de l'association L214 contre les éleveurs, les relations entre les agriculteurs et la grande distribution et la vente directe des produits agricoles.

Texte intégral

JOURNALISTE
Bonjour Julien DENORMANDIE.

JULIEN DENORMANDIE
Bonjour.

JOURNALISTE
Vous étiez hier dans l'Allier à Gannat, convié par votre collègue ministre de l'Intérieur pour une table ronde du Beauvau de la sécurité, plus particulièrement ciblée sur le monde rural, beaucoup d'agriculteurs craignent les intrusions sur leurs exploitations, notamment les campagnes de l'association L214, plusieurs ont d'ailleurs visé les élevages de l'Allier, quelle réponse est-ce que vous avez pu leur apporter là-dessus ?

JULIEN DENORMANDIE
D'abord moi je voudrais redire que la situation à laquelle on fait face elle est tout simplement insupportable, on ne rentre pas chez les gens, on ne rentre pas dans une priorité privée, les seuls qui ont habilités à le faire ce sont les services de contrôle de l'Etat. Et donc, face à ça on a déjà pris des initiatives, notamment une initiative que connaît bien le monde agricole, qui s'appelle Déméter, mais force est de constater que parfois ça ne va pas assez loin, parfois la justice est trop lente, parfois on a encore du mal à identifier celles et ceux qui rentrent illégalement dans des propriétés privées, et donc c'était tout l'objet d'une longue réunion hier entre le monde agricole, les gendarmes, que je salue, qui font un travail très conséquent sur nos territoires pour identifier les pistes sur lesquelles il nous faut aller plus loin.

JOURNALISTE
Est-ce qu'il n'y a pas des associations qui ont un rôle de lanceurs d'alerte tout de même, sur certaines mauvaises pratiques dans l'agriculture ?

JULIEN DENORMANDIE
Vous pouvez être lanceur d'alerte, c'est une chose, de l'autre côté vous vous devez de respecter les lois de la République, on ne rentre pas illégalement chez les gens, c'est aussi simple que ça, et donc quelle qu'en soit la raison les services de l'Etat ce sont les seuls habilités à faire les contrôles chez nos éleveurs, chez nos agriculteurs, comme chez nos commerçants, ce n'est pas à chacune et chacun de se dire " tiens, si je rentrais chez moi voisin pour voir ce qui s'y passe ", non , en République ça ne se passe comme ça.

JOURNALISTE
Aujourd'hui en Auvergne la FDSEA et les Jeunes agriculteurs vont encore manifester en ciblant les préfectures et sous-préfectures, la colère est grande, surtout chez les éleveurs, avec la crise du Covid et la perte de débouchés, par exemple dans la restauration, certains sont tombés à même pas 8000 euros de revenu annuel l'an dernier. Comment est-ce qu'on vit avec ça et quelle solution le gouvernement a pour ces éleveurs ?

JULIEN DENORMANDIE
Evidemment on ne vit pas avec 8000 euros de revenu annuel, et donc c'est pour ça qu'avec le Premier ministre nous avons annoncé une aide d'urgence pour toutes et ceux qui ont vu leurs résultats s'effondrer, du fait notamment de la crise de la Covid, parce que, comme vous l'avez dit, il y a certains débouchés qui n'existent plus, ça c'est un premier point, c'est une aide d'urgence.

JOURNALISTE
C'est ça, ce n'est pas durable.

JULIEN DENORMANDIE
Non, mais après, d'un autre point de vue, il nous faut aussi accompagner la filière pour identifier de nouveaux débouchés. Je vous donne un exemple qu'on connaît bien dans les pays d'Auvergne, cette belle viande qu'on appelle le jeune bovin, ces jeunes bovins aujourd'hui ne sont pas consommés, ou très peu consommés, dans notre pays, c'est une habitude, on en consomme très peu dans la grande surface par exemple, très très peu, mais on s'aperçoit que cette viande elle serait particulièrement adaptée pour nos jeunes, pour nos enfants, pour nos adolescents, dans les écoles, elle est particulièrement adaptée, et pour autant on la retrouve très peu présente dans les cantines de nos écoles, nos collèges, nos lycées, et donc on travaille pour faire en sorte que demain ce soit par exemple un nouveau débouché, c'est comme ça qu'on peut créer de la valeur.

JOURNALISTE
Alors ça, en revanche, Julien DENORMANDIE, ça ne va pas régler la question des coûts, c'est ce que disent notamment les éleveurs bovins, c'est que les coûts de production ils augmentent et qu'en face les prix payés, notamment par la grande distribution ou par l'agroalimentaire, les industriels, ne sont pas à la hauteur, que la loi EGAlim qui était censée les protéger elle ne joue pas son rôle.

JULIEN DENORMANDIE
Vous avez tout à fait raison, ce n'est pas qu'elle ne joue pas son rôle, c'est que certains ne la respectent pas, et donc face à ça, qu'est-ce qu'on fait ? On démultiplie les sanctions à l'égard de ceux, je pense à la grande distribution, aux industriels, pas tous, mais certains d'entre eux, qui ne respectent pas les règles du jeu.

JOURNALISTE
Il y a eu des sanctions prises déjà depuis la mise en application de cette loi ?

JULIEN DENORMANDIE
Bien sûr, il y a encore 15 jours une grande surface a été condamnée à 150 millions d'euros, je dis bien 150 millions d'euros, songez qu'en six semaines on a fait l'équivalent de six mois de contrôles, parce que la négociation commerciale, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que c'est un rapport de force, et donc moi Etat, je suis rentré dans ce rapport de force en démultipliant les contrôles. Mais, là où je veux être très clair aussi, c'est qu'on voit que, un, il faut que tout le monde respecte la loi d'ores et déjà faite, d'où les sanctions, d'où les contrôles, mais deux, on voit bien que cette loi elle a des limites, et donc on a entamé un travail pour voir, avec le monde agricole d'ailleurs, avec la grande distribution, avec les industriels, pour voir comment on peut aller plus loin dans cette loi, et donc j'ai demandé à Serge PAPIN, qui est l'ancien directeur de SYSTEME U, qui connaît tous les rouages de ces négociations, de m'identifier précisément les points sur lesquels il nous faut aller plus loin, et je pense qu'il nous faudra repasser une nouvelle loi pour compléter la loi existante, parce que la situation… elle ne peut pas durer, on ne peut pas demander d'un côté à nos agriculteurs de monter en qualité et de l'autre côté d'avoir cette guerre des prix organisée, avec un jeu de dupes, par la grande distribution et par les industriels, qui empêche toute montée en qualité, et donc je pense qu'il faudra compléter la loi sur ce sujet, en tout cas c'est ce sur quoi nous travaillons actuellement.

JOURNALISTE
Vous parliez du rapport de force, il y en a un aussi sur la future Politique Agricole Commune qui s'appliquera en 2023, là aussi il y a beaucoup d'inquiétude des agriculteurs auvergnats, nous sommes une terre d'élevage de montagne, est-ce que ces spécificités de la montagne, avec le surcoût, mais aussi la qualité qu'elles apportent, est-ce que tout ça sera pris en compte ?

JULIEN DENORMANDIE
Bien entendu, la spécificité des territoires elle doit être prise en compte, aujourd'hui on a des systèmes d'ailleurs qui prennent en compte les zones de montagne, les zones intermédiaires, qui concernent aussi certains territoires des Pays d'Auvergne, et donc oui il faut qu'elle soit prise en compte, là on va agir avec méthode. Commence, dès les prochains jours d'ailleurs, la concertation avec tout le monde agricole sur l'ensemble des dispositifs de la Politique Agricole Commune, on se laisse deux, trois mois de concertation, de discussion, il nous faut finaliser le tout d'ici cet été, donc on va avancer avec méthode, pour faire en sorte, un, que nous gagnons en souveraineté dans notre monde agricole, moi c'est ça mon objectif, il n'y a pas de pays fort sans agriculture forte, donc je veux une agriculture souveraine, et l'élevage fait partie de notre souveraineté, comme la grande culture, mais l'élevage aussi. Deuxièmement, il nous faut monter en qualité, ce qui nous permet de nous différencier de tout autre pays à travers le monde c'est la qualité, on est réputé pour notre qualité, donc on doit accompagner pour la qualité, mais, troisièmement, la qualité ça doit se rémunérer…

JOURNALISTE
J'allais le dire oui, qualité qu'il faut rémunérer.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, on ne peut pas, encore une fois, demander à notre monde agricole de monter en qualité, mais ne pas les rémunérer, donc vous voyez, tout est lié, de la loi EGAlim jusqu'à la Politique Agricole Commune, en passant par nos actions de sanctions et de contrôles contre ceux qui ne jouent pas le jeu, tout est lié, et c'est vraiment pour moi, les deux mots à avoir en tête c'est souveraineté et qualité.

JOURNALISTE
Julien DENORMANDIE, un dernier mot en tant que ministre de l'Agriculture. Le gouvernement s'est aussi rapproché de ce qu'on appelle les circuits courts, les points de vente en direct, notamment depuis la crise Covid, il y a une plateforme qui a été mise en place, « fraisetlocal », appuyée par le gouvernement, ça veut dire que vraiment le moyen de bien se rémunérer aujourd'hui pour un agriculteur c'est la vente directe ?

JULIEN DENORMANDIE
C'est aussi, pas que, mais c'est aussi la vente directe, et d'ailleurs elle n'existe pas que dans le maraîchage ou dans les cultures, elle existe aussi beaucoup dans l'élevage, mais ce n'est pas que ça. Pourquoi moi je crois beaucoup à ces ventes directes ? Pour deux raisons, un, parce que je crois profondément aux produits frais, produits locaux. Vous savez, la période qu'on vit montre que les Français se posent de plus en plus la question, et c'est très bien ainsi, de l'impact de leur nourriture sur leur propre santé, toutes les études de consommation le montrent. Et qu'est-ce qu'il y a de meilleur pour sa santé ? Eh bien ce sont les produits frais, les produits locaux. Donc favoriser, en allant sur " fraisetlocal.fr " pour voir tous les points de vente, ça vous permet d'avoir accès à ces produits frais, produits locaux.

JOURNALISTE
Voilà, qui répertorie des plateformes de distribution déjà existantes notamment, c'est vrai qu'il y a beaucoup d'agriculteurs, de militants, comme ceux des AMAP, qui n'avaient pas attendu tout ça pour faire de la vente en direct.

JULIEN DENORMANDIE
Exactement, et là l'idée c'est de consolider toutes ces initiatives. Au moment où je vous parle, quand vous allez sur " fraisetlocal.fr ", c'est plus de 14.000 points de vente, et ça ne cesse de grossir, qui sont répertoriés. Et le deuxième élément, très important pour moi, souvent, et vous l'avez dit dans vos reportages juste avant, il y a parfois des questions qui se posent entre la société et le monde de l'agriculture, eh bien le fait d'aller chez l'agriculteur, vous savez, souvent ça permet de rompre avec un certain nombre d'idées préconçues, un certain nombre parfois de préjugés, parce qu'on est dans cette communication et on arrive beaucoup mieux à se connaître, et on voit le formidable boulot que font nos agriculteurs, qui en fait, tout simplement, nous nourrissent, nourrissent le peuple français.

JOURNALISTE
Merci beaucoup Julien DENORMANDIE, ministre de l'Agriculture.

JULIEN DENORMANDIE
Merci à vous.

JOURNALISTE
Bonne journée à vous.

JULIEN DENORMANDIE
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 mars 2021