Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à RFI le 24 février 2021, sur la tribune intitulée "Islamo-gauchisme : Au secours, le clivage droite-gauche revient ! ".

Texte intégral

FREDERIC RIVIERE
Bonjour Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Bonjour. Bonjour à toutes et à tous.

FREDERIC RIVIERE
Vous avez signé hier dans Le Monde, avec plusieurs autres ministres, députés ou cadres de La République en marche, une tribune intitulée « Islamo-gauchisme, au secours, le clivage gauche-droite revient. » Avant d'aborder le fond de cette tribune, est-ce que tout d'abord de ce n'est pas une démarche qui est un peu comme un désaveu de votre collègue Frédérique VIDAL qui a demandé une enquête sur l'état de l'islamo-gauchisme à l'université ?

ELISABETH MORENO
Non, pas du tout, moi la raison pour laquelle j'ai signé cette tribune avec Cédric O, Stanislas GUERINI ou Stéphane SEJOURNE et Olivia GREGOIRE, c'est simplement parce que je pense qu'en ces temps, extrêmement tourmentés, ce qui est important c'est que nous soyons rassemblés, unis, et qu'on ne prenne pas d'une interview de 20 minutes deux mots et qu'on en fasse toute une polémique à un moment où la crise touche durement les jeunes, en particulier les étudiants. Moi je veux rappeler d'abord que c'est à eux que je pense en tant que ministre de l'Egalité des chances, et je veux saluer l'engagement des professeurs et des personnels, plus que de passer du temps à polémiquer et à s'occuper des mots au lieu de nous occuper des maux, donc c'est la raison pour laquelle j'ai signé cette tribune.

FREDERIC RIVIERE
Nous devons, dites-vous dans cette tribune, nous devons refuser de nous laisser enfermer dans le piège qui consisterait à remplacer droite par contempteurs, c'est-à-dire critiques, détracteurs, de l'islamo-gauchisme, et gauche par défenseurs de l'intersectionnalité, un terme compliqué qui vise à nommer des personnes qui seraient au coeur de multiples discriminations. Qui affirme aujourd'hui qu'il y a une ligne de fracture aussi simpliste ?

ELISABETH MORENO
Vous savez, il y a encore 8 mois, j'étais de l'autre côté du miroir, je ne faisais pas de politique, j'étais dans le monde de l'entreprise, j'étais une citoyenne lambda, et j'étais toujours désespérée de voir ces adaptations de mots, ces traductions de mots. Est-ce que vous pensez véritablement que ça…la différence dans la vie des gens au quotidien ? Ce qui compte aujourd'hui c'est que nous trouvions des solutions aux personnes qui souffrent, aux personnes qui sont en difficulté, aux personnes qui se demandent si demain elles vont avoir leur job, si elles vont pouvoir manger à leur faim. Frédérique VIDAL a annoncé hier que nous allions nous occuper des étudiantes qui sont en précarité menstruelle, ça, ça change leur vie au quotidien. Est-ce que tous ces mots que vous venez d'employer vont véritablement changer leur vie, je ne crois pas, et en un temps de crise aussi important que celui-là, il faut laisser de côté ces désunions, nous unir, mettre notre énergie pour construire et c'est comme ça qu'on avancera.

FREDERIC RIVIERE
En l'occurrence je les ai employés parce qu'ils sont dans la tribune que vous avez cosignée, c'est pour cette raison.

ELISABETH MORENO
Je comprends.

FREDERIC RIVIERE
Vous déplorez, Elisabeth MORENO, vous déplorez que ce débat, stérile dites-vous, ne fasse passer à côté du reste, c'est un peu ce que vous disiez à l'instant, à côté des vrais problèmes quotidiens des Français, mais est-ce qu'on peut pour autant proscrire les grands débats idéologiques qui font aussi la vie des sociétés, au nom de ces préoccupations du quotidien ?

ELISABETH MORENO
C'est une question de choix et de priorité. En ce moment nous devons simplement mettre en oeuvre ce qui est important pour avancer et pour sortir de cette crise, et le gouvernement doit être mobilisé sur ce sujet. Moi, par exemple, puisque j'ai en charge de l'Egalité des chances, vous avez constaté que nous avons lancé, il y a quelques semaines, la plateforme de lutte contre les discriminations. Pourquoi ? parce qu'on sait qu'en période de crise économique les inégalités explosent, elles explosent depuis 20 ans, mais la crise sanitaire a jeté une lumière très très froide et très violente sur cette pandémie, les femmes sont au front, mais elles sont aussi les premières victimes de cette crise, la jeunesse elle est en souffrance, les personnes ne savent pas ce qui va se passer demain, c'est pour ça je vous dis que, il ne s'agit pas d'oublier les grands débats intellectuels, mais il faut s'occuper du quotidien.

FREDERIC RIVIERE
Votre tribune s'intitule « Au secours, le clivage gauche droite revient », est-ce que vous êtes sûre qu'il n'ait jamais disparu au fond ?

ELISABETH MORENO
Je pense qu'il y a de très très bonnes idées à gauche, il y a de très très bonnes idées à droite, il y a de très très bonnes idées au centre, il faut se concentrer sur les bonnes idées, qui font avancer notre pays, plutôt que de rester dans les guéguerres politiciennes.

FREDERIC RIVIERE
Et pourquoi cela serait-il si grave si ce clivage revenait, la France s'est aussi construite sur cette opposition et a connu des périodes prospères alors que le clivage gauche-droite était très marqué ?

ELISABETH MORENO
Le clivage gauche-droite a toujours été marqué dans la politique, mais est-ce que vous pensez que, dans les foyers, il n'y a pas des gens qui vont plutôt avoir des tendances sociales et des personnes qui vont plutôt avoir des tendances libérales. Moi j'ai été cheffe d'entreprise pendant 10 années de ma vie, ensuite j'ai travaillé dans des grands groupes, est-ce que pour autant je n'ai pas d'appétence pour le social, pour la solidarité, pour l'entraide, pour l'accompagnement ? bien sûr que si. Aujourd'hui je suis en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, c'est justement parce que j'ai travaillé dans le monde de l'entreprise, que j'ai vu les difficultés que les femmes subissaient pour pouvoir s'épanouir dans le monde de l'entreprise, que je suis en charge du portefeuille qui est le mien aujourd'hui. la promotion de la diversité, on sait que c'est une richesse pour notre pays, que c'est une richesse pour la performance et la compétitivité des entreprises, mais aujourd'hui ces personnes-là peinent à être considérées pour leur talent au sein des entreprises, et c'est pour ça que nous allons lancer cette grande consultation citoyenne sur la question de l'égalité des chances, parce que pour moi l'égalité des chances c'est d'abord et avant tout lutter contre toutes les formes de discrimination, que ce soit le handicap, l'orientation sexuelle, etc. etc., c'est aussi le fait que ce soit dans le logement, dans le travail, dans l'éducation, qui que vous soyez, vous puissiez avoir accès aux mêmes opportunités, voilà les batailles que je mène.

FREDERIC RIVIERE
Alors justement Elisabeth MORENO, vous avez annoncé deux initiatives, l'une en décembre, l'autre en janvier, une convention citoyenne sur les discriminations d'une part, et un index de la diversité dans les entreprises d'autre part, où en sont aujourd'hui ces deux projets ?

ELISABETH MORENO
Alors. Donc, la consultation citoyenne, nous allons la lancer d'ici fin mars, et je souhaite, et j'appelle, toutes les personnes de notre pays à se saisir de cette question, d'abord pour voir ce qui existe, voir comment on peut le rendre plus efficace, et ensuite remonter aussi des idées du terrain, que ce soit les associations, que ce soit les entreprises, qui ont déjà des pratiques qui fonctionnent excellemment bien, qui vont venir compléter les dispositifs que l'Etat a mis en place, ça c'est pour la consultation citoyenne de la fin du mois de mars. Ensuite, l'index diversité, c'est un outil que nous avons pensé, parce que j'ai beaucoup discuté avec des chefs d'entreprise pour comprendre pourquoi il y avait tant de difficultés à recruter des personnes en situation de handicap, à recruter des personnes d'origines sociales différentes, à recruter des personnes, des femmes, et les faire monter dans les postes de cadres dirigeants, donc l'idée c'est que les dirigeants aient une photographie, un diagnostic, de l'inclusivité de leur recrutement, de la mobilité, de la diversité au sein de leurs équipes, et qu'ils puissent recruter différemment. Je pense qu'on est en 2020, mais on recrute encore comme on recrutait en 1980, alors que notre société a fondamentalement changé. Je vous disais tout à l'heure que pour moi la diversité est une chance dans un monde aussi global que celui-là, parce que la plupart des personnes qui sont issues de la diversité parlent deux langues, elles sont flexibles, elles ont deux cultures, etc., etc. Donc, si nous parvenons à recruter différemment, à regarder les gens selon leur talent, et non pas le lieu où ils habitent, eh bien je pense que c'est tout notre pays qui y gagnera. Et je veux aussi que l'on comprenne que les discriminations ne concernent pas que les personnes discriminées, elles touchent aussi les personnes qui ne sont pas discriminées, mais qui sont témoins de ces discriminations et qui savent que ça crée des fractures.

FRÉDÉRIC RIVIERE
Merci Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
C'était un plaisir. Merci à vous. Au revoir.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 février 2021