Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à Europe 1 le 23 mars 2021, sur les violences faites aux femmes, le sexisme dans le journalisme sportif (documentaire de Marie Portolano) et l'égalité entre hommes et femmes.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Bonjour à toutes et à tous, bonjour Sonia MABROUK.

SONIA MABROUK
En septembre 2020 Magali BLANDIN mère de 4 enfants porte plainte pour violences conjugales, la plainte est classée sans suite. En mars 2021 son mari reconnaît l'avoir tué à coups de batte de base-ball, y a t-il eu Madame la Ministre un terrible dysfonctionnement ?

ELISABETH MORENO
C'est un drame d'une barbarie sans nom, je ne sais même pas l'expliquer, je ne sais pas comment le père de 4 enfants peut tuer sa femme, son ex-femme à coups de batte de base-ball et cette barbarie ne s'explique pas. je ne parlerai certainement pas de dysfonctionnement tant que nous n'aurons pas compris ce qui s'est passé derrière cette affaire, mais surtout ce que ça me fait dire c'est qu'aujourd'hui cette affaire fait la une des journaux, il y a 3 ans avant que le président de la République ne déclare cette cause, grande cause du quinquennat, ça aurait juste été un fait divers et je me réjouis que toute la société se saisisse de cette question parce que comme vous pouvez l'imaginer on ne peut pas mettre derrière chaque agresseur un policier pour le surveiller. C'est toute une société, c'est un défi de civilisation dont nous sommes en train de parler.

SONIA MABROUK
C'est-à-dire que vous cherchez à comprendre comment on en est arrivé à un classement sans suite.

ELISABETH MORENO
Évidemment qu'il faut comprendre ce qui s'est passé.

SONIA MABROUK
Par une enquête interne, une inspection.

ELISABETH MORENO
Evidemment et je peux vous dire que le garde des Sceaux s'est saisi de cette question, que moi je la suis de très très près parce que aujourd'hui que la parole se libère, que les femmes osent parler, qu'elles osent raconter leur calvaire, leur souffrance, parce qu'il faut rappeler que dans notre pays quasiment tous les jours des femmes sont violentées, sont violées et il est très important qu'elles aient confiance dans nos forces de l'ordre, qu'elles aient confiance dans la justice, qu'elle se sentent entendues, qu'elles se sentent écoutées, accompagnées, aidées.

SONIA MABROUK
Oui parce que ça passe par ça, Elisabeth MORENO, par la politique pénale, par les consignes données aux parquets, si ça ne suit pas alors que c'est une cause du quinquennat c'est qu'il y a un problème dans la chaîne.

ELISABETH MORENO
Ça passe par la responsabilisation de toute une société, ça passe par la responsabilisation d'un voisin qui entend une femme crier et qui ne se bouche pas les oreilles mais qui appelle la police, ça passe par une maîtresse qui voit une mère avec un oeil au beurre noir et qui ose prévenir les forces de l'ordre, ça passe par la famille qui arrête de se taire sur ces sujets parce qu'on sait à quels drames ça peut mener, ça passe par les 46 mesures du Grenelle qui a qui ont été menées depuis ces 2 dernières années sur lesquels 100 % ont été engagées et sur lesquelles nous travaillons d'arrache-pied. On n'aura de cesse que quand tout notre société aura compris qu'une femme n'est pas un objet, qu'on ne la tue pas parce qu'elle veut nous quitter et que les femmes sont libres de vivre leur vie, voilà où nous en sommes aujourd'hui et j'insiste sur le fait que c'est un sujet de civilisation, de changement de culture pour que nous parvenons enfin à faire en sorte que les femmes se sentent en sécurité dans notre pays. Je veux juste rappeler que tous les ans il y a plus de 220 000 femmes qui sont victimes de violences conjugales, plus de 90 000 femmes qui sont violées, qui sont violentées et je me réjouis encore que la presse se saisissent de ces questions et que les femmes parlent et continuent de parler.

SONIA MABROUK
Alors vous parlez d'un changement de culture, vous êtes également Elisabeth MORENO en charge de l'Egalité entre les femmes…

ELISABETH MORENO
Si vous le permettez, Sonia, je vais juste rajouter, pardon Madame MABROUK, je vais juste rajouter que le 39 19 est là pour écouter les femmes, que le 114 est une ligne SMS, que arrêtons les violences.gouv.fr est également présent, les femmes aujourd'hui ont plusieurs dispositifs pour fuir le domicile conjugal y compris pendant la période pandémique, il n'y a pas besoin de certificat pour quitter le domicile conjugal. Tout ça pour leur dire qu'elles ne sont pas seules.

SONIA MABROUK
C'est essentiel de le rappeler évidement.

ELISABETH MORENO
Et que les associations sont là pour les accompagner et qu'elles font un travail remarquable.

SONIA MABROUK
Je rappelais que vous étiez en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, j'en viens à présent au sujet du sexisme, sexisme dans le journalisme sportif dénoncé dans le documentaire « je ne suis pas une salope, je suis une journaliste » de Marie PORTOLANO sur Canal Plus, qu'avez-vous découvert que vous ne sachiez déjà ?

ELISABETH MORENO
j'ai presque envie de dire, je ne savais déjà, je viens du monde de l'entreprise, je connais le sexisme, le sexisme ordinaire et finalement cette affaire c'est un peu l'arbre qui cache la forêt, il faut pas sous prétexte que l'on parle d'une personne connue oublier qu'il y a de parfaits inconnus qui se permettent de traiter les femmes comme rien et ça c'est insupportable et là encore c'est heureux que la parole se libère, que les femmes puissent parler de tout ça, mais avoir à utiliser le terme salope, vous voyez rien que le fait d'avoir à dire je ne suis pas une salope, je suis une joueuse une journaliste, ça dit le nombre de fois que les femmes ont dû entendre ça et je pense que la société évolue, qu'elle évolue dans le bon sens et que cette libération de la parole est tout à fait bénéfique pour toute notre société, pas que pour les femmes. On ne met pas les mains aux fesses des femmes, bon sang de bonsoir, on ne les pelote pas.

SONIA MABROUK
Et vous dites, c'est un système, ne pas concentrer toutes les critiques, voir aussi l'ampleur évidemment du phénomène et de cela.

ELISABETH MORENO
Vous savez si Camille KOUCHNER n'avait pas écrit son livre, on n'aurait pas parlé de l'inceste comme on en parle aujourd'hui. Il a fallu que ce soit quelqu'un de connu. Ça dit aussi que ça concerne toute la société, que, il n'y a pas de frontière sociale ou géographique à cette question du sexisme qui tue, qui tue des rêves, qui tue des vies, qui tue des ambitions et nous sommes encore une fois sur le bon chemin, tout le monde doit s'en saisir, tout le monde doit en parler, on doit avoir des alliés hommes parce que quand les hommes et qu'ils se gaussent…

SONIA MABROUK
J'allais vous demander Elisabeth MORENO, parce que libération de la parole mais est-ce qu'il faut aussi qu'il y ait parfois un déchaînement y compris sur les réseaux sociaux et rappelez aussi que, il y a une présomption d'innocence tant qu'il n'y a pas de condamnation aussi.

ELISABETH MORENO
Alors c'est extrêmement important de rappeler…

SONIA MABROUK
Mais pourquoi vous ne le rappelez pas aussi.

ELISABETH MORENO
Évidemment qu'il faut rappeler qu'il y a la présomption d'innocence, évidemment qu'il est important de respecter, on est dans un état de droit où on respecte les droits de chaque individu. Maintenant vous avez vu les minutes les images qui ont été diffusées, moi j'ai été choquée de voir enfin ce baiser sur un plateau parce qu'on est en direct et puis les gens qui applaudissent, on ne se rend même pas compte que ce n'est pas normal. Donc moi je ne suis pas dans le blâme, dans la culpabilité, je suis juste en train de dire qu'on ne traite pas les femmes n'importe comment et qu'il faut que les femmes continuent de parler pour que cette impunité qui a régné jusque maintenant cesse enfin.

SONIA MABROUK
Et puisqu'on parle de femmes dans le sport, je cite Virginie FULPIN notre éditorialiste sportif ce matin sur Europe 1 qui a parlé effectivement d'un véritable système auquel il faut évidemment dénoncer et pas l'arbre qui cache la forêt comme vous le dites. Alors Madame la Ministre, Elisabeth MORENO, vous êtes en charge aussi de la lutte contre les discriminations, il y a de nombreuses discriminations, est-ce que dans cette plateforme anti-discrimination dont vous avez la charge, est-ce qu'elle prend en compte aussi les signalements en cas de réunion en non mixité raciale comme sale organisée par le syndicat l'UNEF et qui sont interdites aux Blancs ?

ELISABETH MORENO
Cette plateforme que nous avons lancée il y a un mois à la demande du président de la République pour lutter contre les discriminations est une plateforme qui malheureusement, j'ai envie de dire, fonctionne bien parce qu'en un mois on a eu 10 000 visites sur le site web, 3000 appels, 650 chats, le défenseur des droits aujourd'hui relève les différentes causes de discrimination qui remontent, qui sont liées à l'emploi, liées au logement, liées au handicap. Donc c'est dire combien elle est nécessaire. Après vous savez…

SONIA MABROUK
Est-ce que parmi ces discriminations il peut y avoir aussi l'organisation de réunions non-mixité raciale interdite aux blancs, est-ce que ça constitue pour vous une discrimination ?

ELISABETH MORENO
Ce que je vois l'UNEF faire aujourd'hui, ça n'est pas ce que je connais de l'UNEF, que moi j'ai découvert quand j'étais étudiante, quand l'UNEF était le premier, la première association étudiante de France, aujourd'hui elle a 2 % des étudiants qui la suivent. L'UNEF qui luttait pour l'émancipation des femmes, pour l'égalité sociale, ce n'est pas l'UNEF que je retrouve. Est-ce que, utiliser les méthodes des personnes racistes pour dénoncer le racisme, c'est la bonne méthode ? Non je ne crois pas. Moi je pense qu'il faut dialoguer.

SONIA MABROUK
Vous voulez dire que derrière leur combat il y a du racisme ?

ELISABETH MORENO
Non ce que je veux dire c'est qu'elles sont tellement en colère qu'elles estiment qu'il faut exclure, on ne résout pas les problèmes en excluant, on résout les problèmes en dialoguant, en expliquant, en éduquant, en faisant de la pédagogie mais certainement pas en excluant. Elles font ce qu'elles dénoncent finalement.

SONIA MABROUK
Votre collègue Jean-Michel BLANQUER, Madame MORENO va plus loin et est-ce qu'il a raison de dénoncer les pratiques de ce syndicat, des pratiques a-t-il dit qu'ils peuvent mener au fascisme ?

ELISABETH MORENO
Non mais non, attendez, sachons raison garder. On parle d'une association d'étudiants dans une université qui utilise des méthodes qu'elle choisit qui à mon avis ne sont pas les plus efficaces pour dénoncer quelque chose.

SONIA MABROUK
Elles sont illégales ou pas efficaces parce que c'est différent ?

ELISABETH MORENO
On ne peut pas parler d'illégalité.

SONIA MABROUK
Des réunions interdites aux blancs, c'est une discrimination.

ELISABETH MORENO
Je pense que cette association étudiante utilise des méthodes aujourd'hui qui ne sont pas efficaces parce que ça n'est pas en excluant qu'on résoudra les problèmes qu'elles sont en train de dénoncer.

SONIA MABROUK
Est-ce que parler de privilèges blancs, c'est nourrir une idéologie victimaire, quand j'ai posé la question à la présidente de l'UNEF, elle s'est présentée comme une femme racisée, non blanche, est-ce que pour vous ça participe d'une idéologie victimaire ?

ELISABETH MORENO
Vous savez moi je ne suis pas née dans ce pays, j'ai je suis née en Afrique, la France m'a accueilli, la France m'a donné la possibilité de m'émanciper, de grandir. Mes parents ne m'ont jamais permis de m'enfermer dans un rôle victimaire, parce que chaque fois que vous vous enfermer dans un rôle victimaire vous ne cherchez pas les bonnes solutions, vous n'avez plus la force finalement de vous battre pour sortir des conditions que vous refusez. Donc par conséquent moi je pense que ce qu'il est important, c'est de savoir que nous sommes dans un pays où tout le monde a la possibilité de réussir, c'est plus facile pour certains que d'autres, mais ça ne veut pas dire que c'est impossible et je préfère me battre pour que tout le monde ait la chance d'y arriver.

SONIA MABROUK
Mais est-ce que cette idéologie victimaire Madame la Ministre pousse certaines minorités à faire pression par exemple pour ne pas célébrer l'anniversaire du bicentenaire de la mort du plus célèbre français au monde Napoléon ?

ELISABETH MORENO
Napoléon est un grand homme de l'histoire française, il a fait énormément de choses pour notre pays et il est reconnu pour cela et c'est pour cela que le président de la République le célèbre. Et moi en tant, à la place qui est la mienne, je suis en charge de l'Egalité entre les femmes et les hommes, je suis en charge de la Diversité et je veux que l'on parle des zones de lumière mais aussi des zones d'ombre de nos hommes de l'histoire.

SONIA MABROUK
C'est le cas, deux expositions sont prévues dont une à La Villette au mois de mai, elles ne masqueront rien de tout ce qu'il a fait de son épopée, ces expositions sont malheureusement sous la pression des indigénistes et des coloniaux. Est-ce qu'il faut lutter et refuser toute pression ?

ELISABETH MORENO
Moi je ne suis pas pour que l'on déboulonne, je ne suis pas pour qu'on gomme l'histoire, je suis pour qu'on la complète et qu'on l'enrichisse. Et que l'on parle de nos hommes, de nos grands hommes de l'histoire de la bonne manière pour que chacun comprenne ce qu'il y avait à l'époque.

SONIA MABROUK
La bonne manière, il y aurait une bonne et une mauvaise.

ELISABETH MORENO
Je pense que si…

SONIA MABROUK
Il y a l'histoire tout court.

ELISABETH MORENO
On ne couvre pas tout dans l'histoire, eh bien si on élimine une partie…

SONIA MABROUK
Mais qui le fait Madame la Ministre parce que quand on lit les livres et quand on voit les expositions, on voit bien que tout y est ombres et lumières de cette épopée.

ELISABETH MORENO
Vous savez je crois que…

SONIA MABROUK
Parce que là vous parlez la période esclavagiste.

ELISABETH MORENO
Evidemment.

SONIA MABROUK
Qui a été abolie d'ailleurs le 29 mars 1815 par le même homme.

ELISABETH MORENO
Absolument et qui a été rétablie et qui est considérée aujourd'hui comme un crime contre l'humanité. Donc ce que je vous dis c'est que je comprends pourquoi le président de la République a décidé de célébrer et d'honorer Napoléon et je pense qu'il est important pour notre jeunesse de comprendre toute l'histoire et c'est le chemin que nous sommes en train de prendre et je m'en réjouis.

SONIA MABROUK
Donc vous serez à ses côtés, du président de la République à ces commémorations.

ELISABETH MORENO
Oui évidemment. Pourquoi je n'y serais pas ?

SONIA MABROUK
Je ne sais pas, je vous pose la question, vous serez donc très à l'aise.

ELISABETH MORENO
Et pourquoi je ne serais, encore une fois c'est un grand homme de l'histoire française, il a fait beaucoup pour notre pays et ce que je souhaite en tant que ministre à l'Egalité entre les femmes et les hommes, en tant que ministre de la Diversité et de la promotion de l'Egalité des chances, je pense qu'il faut que nous connaissions toute l'histoire.

SONIA MABROUK
Merci Elisabeth MORENO.

ELISABETH MORENO
Merci de votre invitation.

SONIA MABROUK
Merci d'avoir été notre invitée, bonne journée à vous ainsi qu'à nos auditeurs.

ELISABETH MORENO
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 mars 2021