Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec BFM Business le 7 avril 2021, sur les tensions entre l'Union européenne et la Turquie, les vaccins contre le coronavirus et le plan de relance européen.

Texte intégral

Q - Bonsoir, Clément Beaune

R - Bonsoir.

Q - Merci d'être avec nous, surtout qu'il y a une actualité européenne extrêmement chargée. Il y a la question des vaccins, il y a la question du plan de relance européen, on en a parlé largement, depuis le début de ce Grand journal. Et puis, il y a quand même cet affront, parce que je pense que c'est le mot qu'il faut employer, cet affront fait à Mme Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, lors de sa visite à Ankara, auprès du président Erdogan, où on voit M. Charles Michel, le président du Conseil européen, s'asseoir à côté du président turc, et puis elle, qui ne sait pas très bien où s'asseoir et qui finit par se mettre sur le canapé, un peu... alors, soit parce que c'est une femme, soit parce que quoi ? Est-ce un affront ? C'est quoi, à vos yeux, Clément Beaune ?

R - Oui, ce sont des images qui font mal, et qui, manifestement, montrent quelque chose d'organisé. Moi, je défends toujours l'Europe, mais je ne veux pas d'une Europe naïve, fragile, et donc, là, je crois que l'on a affaire à des interlocuteurs, le président turc, qui, eux, connaissent la force des images, la valeur des symboles. On doit être beaucoup plus ferme, beaucoup plus fort là-dessus. C'est un affront qu'on corrigera. Mais il ne faut pas laisser faire ce genre de choses.

Q - Organisé, j'ai envie de dire, pardonnez-moi, mais organisé par qui ? Parce qu'on voit quand même Charles Michel qui s'assoit. Il aurait pu ne pas s'asseoir.

R - Oui, je pense que dans ces cas-là, effectivement, l'Europe doit s'habituer à plus de fermeté.

Q - Ils n'ont pas osé ?

R - Peut-être, on va en discuter avec eux. Il faudra aussi parler du fond, mais vous avez raison, c'est grave, et il faut que l'Europe s'habitue, dans la géopolitique, c'est cela, aussi, ce sont les symboles, les images, les valeurs, parce qu'à travers cela, c'est aussi l'égalité entre les hommes et les femmes qui est mise en cause visuellement, délibérément, par les interlocuteurs turcs. Et donc, on ne doit pas laisser faire ce genre de choses, surtout au moment où la Turquie, au-delà de l'image qu'on a vu hier soir, est, il y a quelques jours seulement, sortie de la Convention d'Istanbul sur les droits des femmes. Ce n'est pas neutre.

Q - Ce n'est pas neutre, évidemment. On voit qu'il y a une vraie forme de naïveté, parce que déjà, le fait que la Commission européenne, Ursula von der Leyen aille avec Charles Michel, les deux principaux représentants de l'Europe, à Ankara, déjà, on pouvait dire c'est osé, pour employer un terme diplomatique.

R - Mais ça, je crois que c'est bien, parce que ce sont nos institutions, nous avons un président du Conseil européen qui représente l'Union européenne à l'extérieur, c'est ainsi, et une présidente de la Commission...

Q - Oui, mais ce n'était pas évident d'aller à Ankara, là, on aurait pu s'en passer.

R - Ecoutez, le mandat était clair et il était ferme : c'était pour voir si la Turquie était ou non dans une démarche de désescalade, et ne pas céder sur le fond. Je crois qu'il faut être très clair sur les deux aspects : on est face à des voisins, à des régimes qui essaient d'imposer leurs valeurs, leurs récits, leurs images, leurs politiques à l'Europe. Et cela, on ne doit pas le laisser faire, ni sur les symboles, ni sur le fond, tout cela compte beaucoup dans la politique et dans la diplomatie. Et donc, oui, je veux une Europe effectivement, qui soit beaucoup moins naïve et sympathique dans les relations internationales.

Q - Oui, mais cela continue. A chaque fois, on se dit qu'on veut une Europe moins naïve et plus ferme...

R - On a encore du chemin à faire.

Q - ... et on se reprend, si vous me permettez cette expression, on se reprend un fait, là, c'est un fait diplomatique, il y a l'histoire des vaccins aussi, sur lesquels on peut aussi s'interroger. L'Europe a du mal à s'affirmer.

R - C'est un changement profond de modèle et de logiciel qu'on doit faire en Europe. Et moi, je ne veux pas qu'on se dise c'est compliqué, l'Europe ne sait pas faire, etc. Oui, c'est vrai, l'Europe n'a pas été créée pour les rapports de force internationaux, pour la puissance et pour s'imposer. Et elle apprend, et parfois c'est dur. Mais on doit continuer cela, parce qu'elle est l'autre option ? L'option, c'est de laisser tomber, de casser l'Europe et vis-à-vis des grands régimes parfois autocratiques internationaux, la Chine, la Russie, la Turquie, de se débrouiller tout seul. Et je crois que dans cette compétition internationale, on a besoin de l'Europe, mais d'une Europe, et c'est le combat que l'on porte, que le Président de la République porte, qui s'affirme. Il n'y a pas de fatalité à ce que l'on soit les " gentils Bisounours de la bande". Ce n'est pas vrai.

Q - Juste une dernière question, là-dessus, est-ce que quelque part, vous dites, cela donne raison au président français, au président Macron, parce que lui a une position très ferme, il s'est opposé très fermement à Erdogan, trop, en tous les cas, aux yeux de certains Européens, notamment des Allemands, qui étaient favorables à cette visite et à maintenir un lien assez fort avec le président Erdogan. Donc là, cette démonstration donne raison au président Macron ?

R - Oui, cela donne raison à notre diagnostic qui est que la Turquie, au-delà de moments difficiles, a une stratégie agressive, générale, à l'égard de l'Europe, de nos intérêts et de nos valeurs. Et on maintient un dialogue parce que l'on doit le faire, aussi.

Q - Non. Il faut être honnête, Clément Beaune, on maintient un dialogue et on donne beaucoup d'argent à la Turquie parce que c'est elle qui empêche que les immigrés viennent chez nous !

R - On a créé, on s'est créé une dépendance vis-à-vis de la Turquie. On a une dépendance vis-à-vis de la Russie sur l'énergie, on a une dépendance vis-à-vis de la Turquie sur le sujet migratoire. On ne sort pas d'une dépendance comme ça. Et donc, oui, c'est grâce à la France qu'on a affermi la position européenne, qu'on est déjà sorti d'une naïveté à l'égard de M. Erdogan qu'on a considéré pendant des années comme l'avenir démocratique de la Turquie. Chacun voit que cela n'est pas le cas, notamment sur les droits des femmes et l'égalité. Je crois que maintenant plus personne n'a d'illusion. La question, c'est d'amener l'Europe, et la France a déjà fait franchir un certain nombre de pas à l'Europe, à se rendre indépendante, moins dépendante sur le volet migratoire y compris, de la Turquie, en gérant nous-mêmes nos frontières, en ayant nous-mêmes notre politique migratoire. Cela va prendre du temps, mais déjà, il faut se désintoxiquer de cette idée qu'on fait gérer nos problèmes par les autres, parce qu'après, on voit ce que cela donne.

Q - Sur les vaccins, est-ce que là aussi, on peut faire, non pas mea culpa, puisque ce sont des mots qu'il ne faut pas dire, mais est-ce que vous pouvez faire, quand même, reconnaître qu'on a eu une forme de naïveté, au niveau européen ?

R - Je ne sais pas si c'est une naïveté, mais je vais vous dire...

Q - Dans les négociations, notamment avec l'AstraZeneca, l'histoire de livraisons, de dates, de prix ?

R - Non, je pense qu'il faut démêler des faux sujets et des vrais problèmes : les vrais problèmes, il faut être clair, c'est qu'on est parti un peu plus tard que les autres, dans le financement de la dernière étape, celle de l'innovation, du développement de ces vaccins. C'est clair, il faut le dire. Et d'ailleurs, ce n'est pas un problème de l'Union européenne, l'ensemble des pays européens a eu du retard, à cet égard, sur les Etats-Unis, on le voit aujourd'hui, aussi.

Q - On n'a pas fait de " BARDA "... ce genre d'outil.

R - Exactement. Qu'est-ce c'est BARDA, c'est très intéressant.

Q - Onze milliards sur la table.

R - Un peu plus, même. Qu'est-ce que c'est BARDA ? C'est une agence fédérale américaine qui finance massivement la recherche et qui prend des risques, qui dit : " je vais financer de nombreux vaccins, il y en qui marcheront, il y en a qui ne marcheront pas, j'assume ce risque". C'est un changement profond de culture pour l'Europe, et cela veut dire aussi, d'ailleurs, dans les leçons qu'on doit tirer de tout cela, sur ce sujet, il nous faut une agence européenne, pas française, ou pas allemande seulement ; européenne, qui soit réactive et qui ait des moyens financiers. C'est ça qu'on doit améliorer.

Q - Mais on n'en parle pas, vous êtes d'accord avec moi ?

R - Ah si, si. La Commission européenne a fait maintenant, pas au début de la crise, certes, mais maintenant, une proposition que l'on soutient et que l'on a même initiée, de créer une BARDA européenne, c'est-à-dire une agence qui aura des moyens et qui, pour les vaccins de deuxième génération et pour d'autres menaces sanitaires, d'autres pandémies, parce que malheureusement, on aura sans doute encore des problèmes sanitaires mondiaux graves, puisse financer nos capacités industrielles, investir dans l'innovation. L'Europe a été trop lente au démarrage, c'est vrai, ce n'est pas le sujet du prix, ce n'est pas le sujet bureaucratique des contrats, cela joue à la marge, ce n'est pas cela le sujet central, si on se concentre là-dessus, on se trompe et on ne résout pas le bon problème. Le bon problème à résoudre, le vrai problème à résoudre, c'est celui du financement, de l'innovation, et de l'industrie.

Q - Oui, soyons pratiques, je sais bien qu'il y a cette volonté de créer cette agence du médicament européen, une BARDA européenne, mais est-ce que des statuts ont été déposés ? Est-ce qu'il y a de l'argent qui a été mis de côté ?

R - Oui, il y a trois semaines, la Commission a fait une proposition de créer cette BARDA européenne qu'on appelle HERA, pourquoi pas. Elle a déjà réservé 150 millions d'euros, ce n'est pas assez, c'est clair, mais c'est un démarrage. Et on a soutenu, avec l'Allemagne et beaucoup d'autres pays, que cette agence voit le jour, le plus vite possible. Est-ce qu'il faut accélérer ? Oui. Est-ce qu'il faut mettre plus d'argent que ces 150 millions ? C'est évident. Mais on va s'en sortir en créant cela, et puis, en attendant, comme cela prendra quelques semaines ou quelques mois, sans attendre cette future agence, il faut qu'on mette plus d'argent, dès maintenant, dans les vaccins de seconde génération. Et puis, surtout, encore plus urgemment, il faut qu'on augmente nos capacités de production, et c'est ce qu'on fait, notamment avec le commissaire Thierry Breton pour augmenter nos capacités industrielles de production. On le voit, avec des premiers sites français.

Q - A condition que la production reste sur le sol européen.

R - Que l'on n'exporte pas, vous voulez dire ?

Q - Oui.

R - C'est un point important, je veux expliquer, parce que l'on a eu beaucoup de débats, parfois de confusion sur cette question de l'exportation. Que l'on produise en Europe beaucoup, et donc qu'on exporte vers d'autres pays, ce n'est pas un problème en soi, au contraire, on vise à être le premier producteur mondial, nous, l'Union européenne, de vaccins. Aujourd'hui, ce sont les Etats-Unis, on est presqu'à leur niveau. A l'été, on sera sans doute au même niveau, et devant, ensuite, les Américains, en production globale de vaccins, sur le territoire européen. C'est bien. Que l'on exporte, cela veut dire que c'est nous qui produisons et que les autres sont dépendants de nous. Tant mieux. Là où c'est un problème, c'est qu'on exporte des doses de laboratoires qui ne respectent pas leur contrat ou vis-à-vis de pays qui eux, ne nous livrent pas. Il faut nommer les choses, c'est le problème qu'on a avec AstraZeneca et avec les Britanniques. Et là, on a été très clair. Les doses qu'on a livrées au Royaume-Uni ou à l'extérieur de l'Europe, en général, c'est à plus de 95% le vaccin Pfizer. Cela, ce n'est pas un problème en soi. Pourquoi ? Parce que le laboratoire Pfizer respecte ses contrats avec l'Union européenne, il a même dépassé les objectifs. Donc, on a besoin de Pfizer, ...

Q - En même temps, il a mis du temps à les livrer.

R - C'est vrai, mais aujourd'hui, il livre. Au premier trimestre, il a dépassé ses objectifs. Au total, sur l'ensemble des vaccins, on a eu plus de 100 millions de doses. Et Pfizer a livré quatre millions de doses de plus que prévues. Il a dépassé l'objectif. Le problème, c'est AstraZeneca, et que jusqu'à il y a quelques semaines, nous n'avions pas de mécanisme pour contrôler nos exports. La France, l'Allemagne l'ont demandé. La Commission européenne l'a fait. Maintenant, chaque export de vaccin de l'Union européenne est signalé, soumis à une autorisation des pays. C'est important, maintenant, on contrôle, et on l'a vu avec l'Italie, quand on livre du vaccin AstraZeneca vers un pays qui n'en a pas besoin, ou moins que nous, eh bien, on peut bloquer et on le fait. Et on le fera à l'égard des Britanniques.

Q - Pour le coup, cela a été très rapide. Donc, quand on veut on peut.

R - Je le redis ce soir, le principe est simple : on livre si on est livré. On ne livrera pas de doses de vaccin qui commencent à sortir des usines européennes d'AstraZeneca vers le Royaume-Uni si le Royaume-Uni, ou le laboratoire, ne livre pas depuis son territoire vers nous, ce qui est prévu par notre contrat. Donc, on livrera si on est livré, c'est de la réciprocité, c'est de la défense de nos intérêts, c'est justement pas de l'Europe naïve et c'est vers cela qu'on va.

Q - Il y a deux questions qui se posent, vous êtes d'accord, AstraZeneca, qu'est-ce qu'il faut faire avec ce laboratoire ? Est-ce que l'Europe, ensuite, parce que là, on est dans l'urgence, mais est-ce que vous seriez favorable à ce qu'il y ait une sorte de commission d'enquête sur le rôle d'AstraZeneca, voire une sanction à la clé ?

R - Oui, il faut regarder tout cela, y compris des sanctions, le contrat le permet. Simplement, les Français qui nous écoutent et qui veulent comprendre, ils veulent une dose de vaccin. Je suis pragmatique et je résous le problème qui est celui de la vaccination, d'abord. Il faut mettre la pression, maintenant, pour qu'on soit livré vite et les procédures juridiques, cela met des mois, parfois des années. Il faut le faire aussi. Mais l'autre point qui est très important, c'est qu'en attendant qu'on compense le plus possible ces retards qu'on a connus d'AstraZeneca, on passe d'autres contrats, on augmente les commandes, ce qu'on a fait tout au long de ces dernières semaines avec d'autres laboratoires. Parce que le but, encore une fois, c'est que vous ayez une injection de vaccin dans le bras, le plus vite possible, et c'est pour cela qu'on a augmenté, notamment, la commande de Pfizer, qu'on a aussi mobilisé des sites de production, partout, en Europe. On en avait quinze en décembre, on en a cinquante-cinq, aujourd'hui, et il y en a six qui vont progressivement monter en puissance en France, dont un qui a commencé aujourd'hui même.

Q - Vous avez vu la décision de l'EMA, l'autorité de médicaments européenne, sur l'AstraZeneca. Pour vous, vous interprétez cela comment ?

R - Ce n'est pas une décision, elle fait une analyse scientifique, au fur et à mesure.

Q - Oui, j'hésitais, une information.

R - Ce qu'elle a dit, c'est qu'il y avait des cas, je ne suis pas scientifique, mais de thromboses. Elle a dit aussi, elle l'a redit, je crois, cet après-midi, qu'au total le bénéfice du vaccin, il ne faut pas créer de doute, le bénéfice du vaccin est très supérieur aux risques qui sont encourus qui sont très limités. Et c'est pour cela aussi qu'on avait pris des précautions, suspendu pendant quelques jours le vaccin, repris parce qu'on avait des garanties, et mis aussi une limite d'âge, plus de 55 ans en France, beaucoup de pays européens font cela, 55 ou 60 ans, pour cibler le vaccin vers les publics sur lesquels il est le plus efficace. Mais il ne faut pas créer de panique ou de défiance. C'est un vaccin utile et qui est efficace et sûr.

Q - Ce n'est pas à moi qu'il faut le dire, mais c'est vrai qu'il y a beaucoup d'interrogations, vous avez raison de le rappeler. En Allemagne, la région de Bavière négocie, elle dit avoir négocié, l'achat de doses du vaccin Sputnik. Est-ce qu'on ne veut pas de Sputnik, pour des questions géopolitiques ou est-ce pour d'autres raisons ?

R - Non, je ne dis pas qu'on n'en veut pas. On dit simplement, il faut vraiment arrêter les fantasmes, que Sputnik est soumis aux mêmes exigences que les autres vaccins. Il n'y a aucune raison qu'il soit mal traité, mais il n'y a aucune raison non plus pour qu'il ait des passe-droits. Et donc, Sputnik-V a déposé son dossier à l'Agence européenne des médicaments. Il n'est pas vrai de dire, cela, je le démens, que c'est l'Agence européenne des médicaments ou l'Europe qui a traîné. Ce sont les autorités de l'entreprise russe qui ont traîné à déposer leur dossier, qui ont mis du temps à livrer les informations. Mais l'Agence européenne a reçu son dossier, examine, comme elle l'a fait pour tous les vaccins, des preuves scientifiques. Et elle le validera, cela met en général deux, trois mois, si c'est scientifiquement sûr, en juin. Donc, moi, je suis très simple : les mêmes critères pour tout le monde, validation scientifique, par la même agence. Et deuxième critère : il faut qu'il soit produit. Aujourd'hui, il est peu produit. Donc, il y a des coups de communication, de la part des Russes, ou des coups géopolitiques, on y revient, qui sont de l'ordre souvent du symbole, ou ils livrent certains pays pour créer des divisions, pour créer un peu de tension, parfois. Mais, massivement, il n'est pas produit aujourd'hui. D'ailleurs, s'il l'était, la population russe serait beaucoup plus vaccinée. C'est aujourd'hui, en Russie, en proportion de la population, la moitié de ce qu'on a vacciné en Europe.

Q - Un mot du plan de relance européen, parce que cela commence à devenir une déception, c'est-à-dire 750 milliards, lorsque vous regardez, à l'aune du plan américain, c'est sûr que ce n'est pas beaucoup, et surtout, les complications avec la Cour de Karlsruhe, même si c'est toujours les mêmes citoyens, à l'extrême droite, qui viennent déposer leur recours, en tous les cas, cela bloque. Et surtout les pays européens n'ont pas encore déposé leur dossier, pour dire " voilà, comment cela peut se dérouler ". Certains l'ont fait, pas tous.

R - Pour bien distinguer les sujets...

Q - Oui, enfin, c'est le plan de relance qui coince.

R - Tout à fait. Vous avez, d'abord, la mise en oeuvre. Cela, je suis d'accord, l'Europe est trop lente, c'est souvent notre problème. Il faut qu'on aille plus vite.

Q - Expliquez-nous, vous qui connaissez par coeur ces rouages. Où est-ce que cela coince ?

R - Je vais vous dire, exactement, ce qui se passe : on a, malgré tout, fait un saut - on aurait peut-être dû le faire plus tôt- un saut énorme, en acceptant une dette commune et une relance solidaire, en Europe, l'été dernier. Maintenant, j'aimerais que cela aille plus vite, mais... pourquoi ? Parce qu'on négocie avec le Parlement européen, c'est la vie démocratique européenne, et c'est un sujet tellement important, c'est prévu comme cela par nos traités, les souverainistes nous diraient, sinon, ce n'est pas démocratique, tous les parlements nationaux doivent voter. Tous les 27 parlements nationaux, parfois deux chambres, par pays. En France, on l'a fait, dès le mois de février, le Parlement a été très rapide. Il y a 16 pays qui l'ont fait, sur les 27, donc il y en a encore une dizaine qui doit le faire. D'habitude, cela prend deux ans, c'est affreusement long, là, on va le faire en quatre ou cinq mois. C'est déjà long, mais cela va se faire. Dès le mois de mai, je pense que la ratification sera faite, j'espère, fin mai, dans la totalité des pays européens. Il y a une péripétie allemande, c'est leur droit, au sens juridique strict du terme, on peut saisir la Cour constitutionnelle allemande sur ce type de sujet. Et elle va rendre son avis, j'espère, vite. Je ne suis pas expert et juriste allemand, mais tous ceux qui connaissent bien le système allemand nous disent : cela peut se faire en quatre à six semaines. Je l'espère. Donc, si c'est quatre à six semaines, honnêtement, c'est le temps que les autres pays ratifient, on n'aura pas pris de retard supplémentaire. Après, je veux quand même souligner deux points très importants, si vous me permettez : d'abord, notre plan de relance national, 100 milliards d'euros, qui va être financé à 40 milliards d'euros par l'Europe, il ne prend pas de retard, lui. C'est ça qui est très important. O

Q - En même temps, il ne prend pas vraiment de l'avance, quand même.

R - Si, si, Non, je ne peux pas vous laisser dire cela. Il y a 100 milliards, 26 milliards ont déjà été engagés. Sur le plan de relance français, il n'a pas pris de retard à cause des procédures européennes, parce qu'on sait que l'argent européen va arriver. Et puis, on compare au plan américain Biden. Vous savez ce que c'est, le plan Biden, des 1900 milliards ? Ce n'est pas de la relance, seulement, c'est beaucoup de mesures d'urgence, et de rattrapage social.

Q - Nous, nous avons l'Etat-providence, et eux ne l'ont pas.

R - C'est très important, on a 20 points de dépenses publiques en plus. Parfois, c'est un handicap, là, c'est, je crois, dans la crise, très utile et très protecteur. Et je le redis, je pense qu'il valait mieux être un restaurateur français, un salarié français, dans la crise, qu'américain. Mais oui, c'est vrai, il faut aussi savoir ce qui marche bien chez nous. Cela ne veut pas dire qu'il faut accepter tout cela et dire qu'on ne doit rien améliorer. On doit faire plus, pour l'investissement, pour la relance européenne, pousser tous nos partenaires à aller plus vite dans ce processus de ratification, pousser la Commission européenne, ensuite, à décaisser l'argent, très vite. C'est ce qu'on fait, avec Bruno Le Maire, tous les jours. On va y arriver, et on doit aussi en tirer des leçons pour l'avenir de l'Europe, c'est qu'on sait faire des grandes réformes, des grands mouvements, comme on l'a fait avec la dette commune, mais ce qu'on ne sait pas bien faire en Europe, c'est vrai, c'est la vitesse. On est parfois trop lent. Et si on a une Europe qui est encore trop lente, on a une Europe qui va finir par mourir.

Q - Et donc, il faut changer les statuts.

R - Moi, je la défends, cette Europe, tous les jours. Je ne vois aucune fatalité dans la lenteur européenne, mais c'est vrai que c'est un combat, avec Bruxelles, avec nos partenaires, pour qu'on améliore tout cela.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 avril 2021