Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec Europe 1 le 13 avril 2021, sur l'Union européenne face à l'épidémie de Covid-19 et les relations avec la Turquie.

Texte intégral

Q - Merci d'avoir accepté notre invitation. On a beaucoup de questions évidemment à vous poser, notamment sur cette polémique et cette décision concernant les vols en provenance du Brésil. Alors le Premier ministre a donc annoncé tout à l'heure à l'Assemblée nationale la suspension de tous les vols en provenance du Brésil. Je crois qu'il y en avait deux par jour à l'arrivée à Paris.

R - Tout à fait, oui.

Q - Et puis il y a aussi des vols qui arrivent à Marseille

R - Oui, ce sont à peu près deux par jour en moyenne.

Q - Deux par jour. Question précise : ça s'appliquera à partir de demain matin, après-demain ?

R - Ce soir à minuit. À partir de ce soir, il n'y aura plus de vols jusqu'à nouvel ordre comme l'a indiqué le Premier ministre, donc le temps de faire les évaluations de la situation sanitaire pour se protéger. C'est une mesure d'urgence et de précaution. Et donc il y a eu un dernier vol, je crois, cet après-midi et il n'y aura plus de vols après.

Q - Que prévoit le protocole pour les ressortissants français qui voudraient évidemment rentrer à la maison ?

R - Vous avez bien fait de le dire parce qu'on a toujours des inconvénients dans toute option, il n'y a pas de solution miracle. Et donc, quand on suspend des vols - c'est aussi pour ça que jusque-là, on était sur une logique de motif impérieux qui était un tout petit peu plus flexible -, eh bien il y a la question de nos ressortissants qui ont d'ailleurs le droit constitutionnel de rentrer sur le territoire.

Q - Quarantaine ou pas ?

R - Et donc, pour eux pour l'instant, on va travailler sur des solutions un peu ad hoc de retour par des vols spéciaux, par exemple, quand il y a une justification. Il ne s'agit pas évidemment d'avoir des liaisons touristiques, mais un de nos ressortissants français a le droit de revenir sur le territoire national, c'est comme ça. Et donc on organisera des solutions ad hoc dans les prochains jours aussi,avec des précautions sanitaires, notamment le fait d'avoir toujours un test PCR négatif pour rentrer sur le territoire national.

Q - C'est la pression médiatique, sanitaire aussi ? Parce que c'est vrai qu'on a vu depuis 24 heures beaucoup de scientifiques, d'épidémiologistes alerter dans les médias sur la nécessité de prendre cette décision. C'est ça qui a accéléré le calendrier ?

R - Oui, bien sûr ! Il ne faut pas faire les choses de manière précipitée mais il faut agir vite. Et là, il y avait des avis scientifiques qui nous alertaient, M. Delfraissy, M. Salomon, d'autres qui nous ont dit "il faut regarder ce qui se passe parce qu'il y a une situation sanitaire dont on sait depuis quelques..."

Q - Parce que certains disent : "on a un peu tardé, un peu trop tardé".

R - Non, je ne crois pas. Regardez quand il y a une situation...

Q - Par rapport à certains de nos voisins, la Grande-Bretagne, par exemple, qui a mis en place l'arrêt des vols il y a déjà de nombreuses semaines.

R - Oui, mais vous savez, on avait déjà depuis fin janvier une politique très restrictive : on avait imposé un motif impérieux pendant un certain moment, même pour les ressortissants français. Le Conseil d'Etat nous a dit : "ce n'est pas légal". Donc on a dû trouver des solutions pour nos ressortissants. Et je le précise, il n'y avait pas de laxisme jusqu'à aujourd'hui. Pour rentrer en France, il fallait un motif impérieux quand on n'était pas français...

Q - Et un PCR négatif...

R - Et un PCR négatif. Donc...

Q - Et une attestation sur l'honneur. C'est peu de chose mais...

R - Oui, mais en plus. Donc on ne laissait pas rentrer des gens qui n'étaient pas testés avant l'embarquement.

Q - Bien, est-ce que vous demandez ce soir, Clément Beaune, pour être tout à fait clair, à ce que les autres pays européens qui ne l'ont pas encore fait prennent la même décision ? Parce que maintenant, c'est ça la question. On peut rentrer par Bruxelles, on peut rentrer par éventuellement l'Espagne, donc on peut toujours arriver sur le territoire national français en provenance du Brésil. Il faut une harmonisation européenne.

R - Il faudrait pour être très honnête. On a considéré... Moi, j'ai fait avec Olivier Véran un certain nombre de démarches auprès de nos homologues européens ces dernières heures, ces derniers jours pour essayer d'avoir la plus grande harmonisation. Maintenant, il y a un choix entre agir vite et essayer d'obtenir une solution à 27 qui, honnêtement, pragmatiquement, n'est pas à portée de main. Donc on a regardé avec quelques pays ceux qui avaient le plus d'arrivées du Brésil, notamment l'Espagne, le Portugal. Ils ont pris cette décision aussi, nous faisons de même. Nous en avons discuté cet après-midi encore avec l'Allemagne et l'Italie qui pourraient - je le dis au conditionnel parce que ce sont eux qui décideront - prendre des mesures complémentaires de cette nature. Je préférerais en effet qu'il y ait une mesure harmonisée pour éviter tout contournement.

Q - Je vous pose la question, Clément Beaune, parce que ce matin chez un certain Pascal Praud qui n'a d'ailleurs pas été très sympa avec vous, mais c'est un autre sujet, vous avez réagi en direct dans son émission et vous avez dit "La suspension des vols est utile si vous avez d'autres pays qui le font. Si vous ne pouvez pas aller de Rio à Paris mais vous pouvez aller de Rio à Lisbonne, puis de Lisbonne à Paris, comme on vient de le dire, vous vous faites plaisir mais ça ne sert à rien. Donc on prend les mesures les plus dures à chaque fois. Aujourd'hui, ce qui nous semble plus efficace est d'avoir un motif impérieux". Entre-temps, le Premier ministre a annoncé ces mesures. Donc on est dans un entre-deux là.

R - Vous savez, il y a toujours des inconvénients à toute mesure. Moi, je le dis très sincèrement, on adapte à la situation nos mesures. Là, je crois qu'il fallait durcir parce que la situation, le temps de regarder vraiment la situation sanitaire, l'exigeait. Et j'ai pris l'exemple du Portugal qui a suspendu ses vols. Je n'ai pas pris l'exemple au hasard, parce que l'Espagne et le Portugal, ce sont les pays où il a traditionnellement le plus d'arrivées d'Amérique latine et notamment du Brésil.

Donc ce n'est pas une mesure de protection absolue, on devra faire des contrôles, notamment ces fameux tests PCR, mais cela restreint encore l'accès à notre territoire. Et je crois que dans la situation qu'on vit où il y avait une inquiétude de l'opinion et une inquiétude scientifique cumulées, nous devions prendre cette mesure.

Q - Mais Clément Beaune, je vais quand même insister un peu et me faire le porte-voix de l'inquiétude et de l'incompréhension de beaucoup de Français qui se disent : on nous a dit qu'à 27, on était plus forts et qu'on prenait les décisions harmonisées. Et sur plein de sujets - on y reviendra tout à l'heure sur les vaccins -, on voit que c'est un peu chacun dans son coin. Comment est-ce que ça se fait qu'on n'arrive pas à prendre une décision comme un seul homme pour fermer les frontières avec le Brésil quand il en va de la vie de nos concitoyens ?

R - Mais parce qu'il n'y a pas d'Europe de la santé. Je le regrette mais d'ailleurs, il faut qu'on soit cohérent. On en tirera sans doute un certain nombre de leçons après cette crise, même si on essaie d'ores et déjà d'améliorer les choses. Mais il faudrait être cohérent. Ceux qui nous disent souvent "l'Europe décide trop de choses, Bruxelles, entre guillemets, nous impose des choses", s'ils veulent qu'on harmonise, il faut accepter qu'on décide plus de choses au niveau européen. Moi, je suis favorable dans certains domaines à ce qu'on le fasse.

Je pense aux vaccins notamment parce qu'on est plus fort dans un certain nombre de négociations. Peut-être sur les frontières aussi. Mais vous voyez que l'on cherche toujours cet équilibre entre une autonomie nationale, qui parfois est justifiée. On ne va pas demander à l'Europe de gérer l'ouverture des écoles, de gérer l'ouverture des cinémas ou des théâtres, ce serait absurde, ou nos hôpitaux. En revanche en matière de santé, la question des frontières, je pense que, oui, c'est un sujet dans lequel on devra le plus vite possible avoir une vraie compétence européenne pour décider.

Q - Surtout quand il s'agit d'une zone extérieure à l'Europe.

R - Absolument.

Q - Ce que vous évoquez, ce sont les compétences nationales. Chacun a son école, chacun a sa sécurité, chacun a son autorité qui lui est propre mais là, on parle d'une zone extérieure pour rentrer dans l'Union européenne.

R - Oui, heureusement, quand vous regardez la situation, on insiste sur des petites différences. Je rappelle que parfois il y a des différences de cette nature au sein même d'un pays. En Allemagne, vous n'avez pas les mêmes mesures sur les écoles d'une région à l'autre, par exemple. Donc, regardons toute la situation. Et puis, pardon, juste là-dessus, sur les pays hors Schengen, depuis mars 2020, il y a des degrés et des modalités mais la règle, c'est qu'on ne rentre pas en Europe. Et ça, c'est une mesure coordonnée avec quelques exceptions mais c'est une mesure coordonnée entre tous les pays européens. Et le principe, c'est tout de même celui de la fermeture à l'égard du "hors Europe" par les Européens.

Q - J'insiste, Clément Beaune, parce que la question se pose évidemment aussi sur les vaccins. Sur le vaccin Spoutnik, je voudrais commencer par ça brièvement, Thierry Breton, commissaire européen, "Monsieur Vaccin européen", a balayé il y a quelques semaines d'un revers de main en indiquant sur le plateau de TF1 que nous, les Européens, nous n'avions pas besoin de ce vaccin. Dont acte, même si on peut en douter vu la lenteur des livraisons. Et voilà que les Allemands dans leur coin disent être en discussion pour en acquérir s'il est validé par les autorités sanitaires. Et on apprend que la Bavière, plus grande région du pays, a annoncé avoir négocié un contrat préliminaire en vue de recevoir 2,5 millions de doses du vaccin russe. Alors là, c'est pareil, on marche un peu sur la tête. Vous n'êtes pas responsable directement, mais comment voulez-vous que les Français s'y retrouvent et comprennent la logique de tout ça ?

R - D'abord, même si je sais qu'on est dans une période où il y a beaucoup d'informations et surtout beaucoup de fatigue et de ras-le-bol, en essayant d'expliquer le mieux possible. D'un mot, sur le vaccin Spoutnik. Moi, je ne fais pas de jugement, d'abord, je ne suis pas scientifique et je ne fais pas de jugement politique ou sanitaire sur ce vaccin. Je dis une chose très simple : pour qu'il soit autorisé, il faut qu'il respecte les mêmes règles que tous les vaccins. Et c'est ce qu'on fait ! Au-delà des commentaires des uns et des autres, c'est ce qu'on fait ! Le vaccin Spoutnik a déposé son dossier à l'Agence européenne des Médicaments comme tous les vaccins...

Q - Mais on pourra s'en passer comme le dit Thierry Breton ?

R - Mais la question, c'est : quand il arrive ? Il sera sans doute autorisé probablement à la fin du mois de juin. Ce sont les procédures. Ce n'est pas contre le vaccin Spoutnik, ce sont les procédures, les mêmes que pour tous les vaccins. Et à la fin du mois de juin, j'espère bien - c'est aussi ce qu'a dit Thierry Breton, c'est notre stratégie, notre trajectoire - qu'on sera dans une situation où on aura beaucoup de production de vaccins. Et donc, peut-être qu'il sera un complément s'il est validé scientifiquement, s'il est produit. Parce que pour l'instant, il est très peu produit en Europe...

Q - Rassurez tous les Français qui nous écoutent, si on en a besoin et qu'il est efficace et qu'il est autorisé, on le prendra.

R - Mais bien sûr ! On ne se privera pas. Moi, je le dis très simplement, on ne se prive d'aucune solution.

Q - Non, mais c'est bien de le dire parce que Thierry Breton a semblé dire l'inverse.

R - Non, mais je le dis très sincèrement, deux choses : on ne se privera d'aucune solution vaccinale efficace, scientifiquement sûre ; et à l'inverse, il ne faut pas croire qu'il dort quelque part dans un placard, ce vaccin Spoutnik, il est très peu produit et il n'est pas encore autorisé. Donc, moi, je ne veux pas qu'on fasse comme certains pays européens menacent de le faire - parce qu'en pratique, ils ne le font pas, à part la Hongrie -, c'est-à-dire commander le vaccin Spoutnik qui parfois n'arrive pas d'ailleurs et puis ne pas pouvoir l'utiliser parce que les autorités scientifiques aujourd'hui ne l'ont pas validé en Europe, aucune autorité nationale, aucune autorité européenne.

Q - Bien, il y a une date, Clément Beaune, qui arrive à grands pas, c'est la rentrée scolaire pour les primaires et les maternelles, c'est dans 10 jours, moins de 15 jours. Vous y croyez vous à cette rentrée scolaire à cette date-là ? Ça dépasse un peu les compétences de votre périmètre mais...

R - Oui, vous dites qu'on a beaucoup d'informations et de commentaires, je ne veux pas ajouter de la confusion dans un domaine qui dépend de la situation sanitaire et qui ne dépend pas de ma responsabilité. Mais pour l'instant, on a un calendrier qui est celui pour les. Ecoles et les crèches du 26 avril. Il n'y a pas de raisons sanitaires nouvelles qui feraient que ce calendrier doit être décalé. Maintenant, vous le savez...

Q - Oui, donc, a priori, on part là-dessus.

R - Oui, ce sont les annonces qu'a faites le Gouvernement, il n'y a pas de raison aujourd'hui d'en changer et je ne vais pas créer du stress ou de la confusion en faisant des pronostics qui n'ont pas lieu d'être.

Q - Bien, je vous pose la question parce qu'on décale d'une semaine les régionales qui sont en juin et pour l'instant, on maintient la rentrée scolaire dans 10 jours.

R - Attendez, d'abord, je crois que c'est plus pressé parce que c'était prévu avant. Et bien sûr, les élections sont très importantes mais il est plus urgent, si je puis dire, pour la vie quotidienne des Français de reprendre l'école. Et vous le savez aussi, on en est fier, même si c'est difficile : nous sommes le pays de l'Union européenne qui a le plus laissé ouvert ses écoles. Et donc on essaie dès qu'on le peut et j'espère que c'est bien le 26 avril de rouvrir nos écoles partout en France.

Q - Bien, dernier élément, dernière question, il nous reste quelques secondes, Clément Beaune, sur ce qui s'est passé il y a quelques jours en Turquie et l'affront du Président Erdogan qui a été très discourtois, c'est le moins qu'on puisse dire, avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Ça a choqué l'Europe, ça a beaucoup choqué en France, vous y compris, je crois, sans que ça fasse réagir sur place Charles Michel, le Président du Conseil européen. Ma question est simple : vous auriez été présent, vous auriez été à sa place, est-ce que vous auriez laissé faire comme Charles Michel ?

R - Eh bien c'est toujours facile à dire mais je souhaite que dans ces situations, l'Europe soit beaucoup plus ferme et ce n'est pas une question de personne, mais que les responsables européens n'acceptent pas ce type d'affront, parce qu'il y a le fond et puis il y a les images et les symboles.

Q - Absolument.

R - Cela compte beaucoup et tout le monde l'a ressenti. J'allais dire d'une certaine façon tant mieux, parce que cela veut dire que ça nous frappe et que ça nous frappe en tant qu'Européens, qu'on a été délibérément, je le crois, humilié par la Turquie. Et moi en revanche, je ne veux pas qu'on ait une sorte de double...

Q - C'est bien de le dire ! Humiliés, le mot est fort mais c'est comme ça que ça a été perçu.

R - Oui, je le dis parce qu'il ne faut pas tourner autour du pot. Tout le monde l'a ressenti comme ça. Ça dit quelque chose. Mais moi, je ne veux pas non plus qu'on ajoute à l'affront l'autoflagellation. C'est quand même la Turquie qui s'est mal comportée et qui a tendu un piège protocolaire, et donc symbolique, à l'Union européenne. C'est ça que je retiens et c'est ça qu'il faudra éviter. On a eu des images douloureuses à Moscou il y a quelques semaines, à Ankara il y a quelques jours. Soyons extrêmement fermes, pas seulement sur les messages de fond mais aussi sur tous ces symboles qui font l'image de l'Europe pour nos concitoyens.

Q - Mais la force du politique, c'est aussi dans ces moments-là de savoir réagir.

R - Bien sûr ! Eh bien, il faudra le faire maintenant.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 avril 2021