Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la question climatique, à New Delhi le 13 avril 2021.

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Circonstance : Panel sur le rehaussement de l'ambition climatique dans la perspective de la COP26

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Texte intégral

Monsieur le Ministre,
Mesdames, Messieurs,


Ne nous y trompons pas : la très grave crise sanitaire et économique que nous traversons n'a pas fait disparaître cette autre crise - la crise climatique -, qui n'est pas moins redoutable. Tant s'en faut.

Sur tous les continents, les effets des bouleversements environnementaux se font déjà sentir, et appellent une réponse rapide, massive et collective. La lutte contre les dérèglements climatiques est bel et bien, pour nous, le combat du siècle.

C'est pourquoi le partenariat franco-indien pour la protection de la planète est, à mes yeux, tout à fait essentiel. Nous venons d'avoir un entretien avec le ministre Javadekar. Ce partenariat est essentiel pour nos biens communs, pour les nouvelles générations, et en un mot, pour notre avenir.

L'année 2021 sera une année décisive pour la planète - avec les trois COP, notamment la COP 26 de Glasgow sur le climat. 2021 est aussi notre année franco-indienne pour l'environnement.

Il y a donc, en 2021, une fenêtre d'opportunité pour agir ensemble. Nos deux pays ont décidé d'avoir un rôle moteur en vue de la COP26.

Vous savez que l'objectif de l'Accord de Paris est de limiter d'ici la fin du siècle le réchauffement climatique à 2°C voire 1,5 °C par rapport à l'époque préindustrielle. Si nous n'y parvenons pas, les conséquences seront désastreuses. L'Organisation météorologique mondiale estime que la période 2016-2020 a été la plus chaude jamais enregistrée. Selon l'ONU, au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre et même si tous les engagements actuels des Etats étaient pleinement mis en oeuvre, le réchauffement pourrait atteindre 3,2°C au cours du siècle.

C'est pourquoi il est indispensable que tous les pays rehaussent leurs engagements climatiques d'ici à la COP26 de Glasgow, comme l'Accord de Paris nous le demande.

Ce relèvement de l'ambition doit notamment passer par de nouvelles contributions déterminées au niveau national d'ici à 2030 et par des stratégies de long terme visant la neutralité carbone. L'arrêt de la construction de nouvelles centrales à charbon et la sortie progressive de ce mode de production de l'électricité sont cruciaux à l'échelle planétaire.

Il y a donc urgence. Mais il y a aussi - je crois - de vraies raisons d'espérer. Malgré cette crise, il y a de bonnes nouvelles ces derniers mois. De grands émetteurs se sont engagés à atteindre la neutralité carbone, et notamment la Chine, même si ces discussions sont en cours sur le calendrier. Au total, plus de 130 pays partagent désormais cet objectif.

Les Etats-Unis sont maintenant de retour dans l'Accord de Paris et annonceront leurs nouveaux objectifs de réduction d'émissions dans les prochains jours.

Mais attention, ces bonnes nouvelles ne doivent surtout pas servir de prétexte à relâcher les efforts. Au contraire, nous devons être conscients que cette dynamique positive ne portera tous ses fruits que si nous l'entretenons activement.

À cet égard, l'Inde et la France ont un rôle de premier plan à jouer. Car nos deux pays, depuis l'accord de Paris, ont toujours été chefs de file sur le climat et ont su nouer une coopération très étroite dans ce domaine.

Comme vous le savez, la France fait partie des pays qui ont poussé pour que l'Union européenne s'engage dès 2019 à atteindre la neutralité carbone d'ici à 2050 et nous avons nous-mêmes inscrit cet objectif dans notre législation nationale. La France s'est également fortement mobilisée pour que l'Union européenne adopte un nouvel objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre nettes d'au moins 55% d'ici à 2030 par rapport à 1990. Ce nouvel engagement fait de l'Union européenne le continent le plus ambitieux en termes de réduction d'émissions. Je le dis avec une certaine fierté.

Conformément à leurs engagements de 2015, la France et l'Union européenne assument aussi leurs responsabilités en matière de solidarité avec les pays en développement. À l'occasion du Sommet pour l'ambition climatique de décembre dernier, le Président de la République s'est engagé à ce que nous portions nos financements climat à 6 milliards d'euros par an et à ce que nous en consacrions un tiers à l'adaptation, soit 2 milliards d'euros par an. L'Union européenne, dans son ensemble, est le premier pourvoyeur de finance climat dans le monde, avec 22 milliards d'euros en 2019. Je le rappelle, là aussi, avec fierté.

Pour sa part, comme l'a rappelé le Premier ministre Modi, l'Inde est en avance sur l'atteinte des objectifs climatiques qu'elle s'était fixés suite à la COP21 : sur des sujets liés à la biodiversité, les forêts recouvrent un quart de son territoire. L'Inde améliore son efficacité énergétique et développe les énergies renouvelables à une vitesse remarquable.

Lors du Sommet de l'ambition climatique, le Premier ministre Modi a même annoncé le développement de 450 gigawatts d'énergies renouvelables d'ici à 2030, ce qui est un objectif impressionnant.

Ces choix résolus, qui sont en train de métamorphoser nos pays, ne sont pas seulement bons pour la planète. Ils sont aussi une opportunité formidable pour nos économies et permettront de créer des dizaines de milliers, voire, dans le cas de l'Inde, des centaines de milliers de nouveaux emplois verts. C'est une dimension que nous ne devons jamais perdre de vue, quand nous planifions la transition écologique et quand nous en parlons à nos concitoyens.

En dépit de ces avancées très prometteuses, nous savons que de nombreux défis demeurent toutefois sur ce chemin. Je souhaite donc réaffirmer ici l'entière mobilisation de la France, et de l'Union européenne, pour coopérer avec l'Inde afin qu'elle puisse atteindre les objectifs ambitieux qu'elle s'est fixés, mais aussi pour inventer ensemble les solutions indispensables pour relever le défi climatique, que cela soit en matière de transition écologique, d'énergies renouvelables, d'efficacité énergétique, de villes durables et de protection de l'environnement.

L'Inde est le premier partenaire de l'Agence française de développement dans le monde. Cela souligne la force de cette coopération qui unit nos deux pays. Le rythme d'engagements nouveaux est très soutenu, avec un volume d'activité moyen d'environ 250 millions d'euros par an. Toutes les activités de l'AFD contribuent à la lutte contre le changement climatique ou à la protection de l'environnement en Inde. Les coopérations sont concentrées dans des domaines clés pour la transition de nos économies : le transport urbain, l'énergie verte, l'eau et l'assainissement, le développement urbain durable et la biodiversité.

Je souhaite que nous puissions désormais aller encore plus loin ensemble.

Je pense en particulier à la transition énergétique.

Comme l'Inde l'a très bien compris, la transition vers un système de production de l'électricité décarbonée qui fasse appel à toutes les sources d'énergies est un enjeu stratégique majeur si nous voulons réduire notre dépendance vis-à-vis des énergies fossiles, créer de nouveaux emplois et améliorer la qualité de l'environnement.

Le Commissariat français à l'énergie atomique [CEA] est présent en Inde depuis longtemps et a noué des coopérations étroites avec ses homologues indiens, pour développer la prochaine génération de cellules photovoltaïques et mettre en place une filière de production indienne ou accompagner le développement de l'énergie nucléaire.

De nombreuses entreprises françaises investissent massivement en Inde dans ce domaine. Par exemple Total, qui a récemment acquis une participation de 20 % au capital de Adani Green Energy Limited, pour la somme de 2,1 milliards d'euros, pour développer l'énergie solaire en Inde.

Je pense aussi au développement de nouvelles technologies de pointe particulièrement prometteuses. Et je suis notamment convaincu que l'hydrogène, à condition bien sûr qu'il soit produit de façon décarbonée, peut jouer un rôle essentiel pour la réduction des émissions de CO2 de notre système énergétique et de nos industries. Maintenant que la France et l'Inde se sont toutes deux dotées de stratégies nationales en la matière, nous devons approfondir encore notre collaboration afin de créer au plus vite une filière industrielle qui soit compétitive et qui permette d'abaisser les coûts de production de l'hydrogène décarboné.

Notre coopération sera d'autant plus fructueuse que nous partageons des similitudes s'agissant de notre bouquet électrique, fondé à la fois sur des énergies renouvelables et sur l'énergie nucléaire et qui constitue un atout fort pour développer nos productions d'hydrogène décarboné.

Ces nouvelles technologies représentent assurément des opportunités majeures que l'Inde et la France doivent saisir conjointement. Déjà en 2019, nos deux pays, via les instituts de recherche CEA-Liten et le National Institute of Solar Energy de l'Inde, ont signé un protocole d'entente dans le but de lancer des démonstrateurs industriels. Nous devons continuer à avancer dans cette direction.

Le partenariat stratégique environnemental qui unit l'Inde et la France nous permet aussi de porter notre détermination sur la scène internationale.

C'est le sens de l'Alliance solaire internationale que nos deux pays ont lancée en 2017, et co-président aujourd'hui, pour encourager une accélération du déploiement de l'énergie solaire dans le monde, et en particulier dans les pays en développement.

En quelques années seulement, elle a acquis le statut d'organisation internationale, a été rejointe par 75 pays. Le Dr. Ajay Mathur, qui est un expert de la transition énergétique mondialement reconnu, vient d'en être élu directeur, et nous le félicitons.

La France contribue au fonctionnement du secrétariat de l'Alliance en mettant plusieurs experts à sa disposition, et s'est engagée, via l'AFD, à financer 1,5 milliard d'euros de projets solaires dans les pays membres, dont 1,15 milliard d'euros ont déjà été engagés.

La France contribue, en outre, à la mise en oeuvre du projet de création d'un réseau de centres de formation de techniciens solaires, porté par l'Alliance, en partenariat avec l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI).

La France et l'Inde coopèrent aussi ensemble au sein de la Coalition pour les infrastructures résilientes qui a été lancée par le Premier ministre indien en 2019. De notre point de vue, cette coalition a un rôle très important à jouer dans la zone Indopacifique pour adapter les infrastructures aux conséquences du changement climatique. Là aussi la France contribuera concrètement, en détachant un expert au sein de cette structure à New Delhi.

La France et l'Inde pourraient également travailler ensemble à la lutte contre les plastiques à usage unique. Nos pays prennent des décisions fortes sur ce sujet : la politique nationale menée à ce sujet de manière ambitieuse en Inde devrait produire ses effets en 2022 ; la France a de son côté commencé à interdire une série de produits plastiques à usage unique. Nous aurions intérêt à inviter d'autres pays à rejoindre cet élan, et pourquoi pas, travailler sur un moratoire concernant le plastique à usage unique.

La France sait enfin pouvoir compter sur l'Inde pour porter à ses côtés un message d'ambition en vue des grandes échéances internationales de cette année cruciale.

Comme c'était déjà le cas en 2019 sous présidence française, votre pays participera à nouveau au sommet du G7 de juin. La présence de l'Inde y est d'autant plus essentielle que, nos partenaires britanniques assurant une double présidence avec celle de la COP26, ce rendez-vous sera largement placé sous le signe de l'ambition climatique.

Nous apportons également notre soutien à la présidence italienne du G20, qui souhaite pouvoir renforcer notre collaboration pour des villes plus durables et la transition vers des énergies bas-carbone. Autant de thèmes clés pour l'économie indienne !

Parce qu'elle a commencé à dessiner un chemin pragmatique et à la mesure de l'urgence climatique, l'Inde peut être, en Asie mais également au-delà, un modèle pour de nombreux pays, aux côtés de la France et des Européens, qui entendent aussi montrer la voie.

Ensemble, nous devons être au rendez-vous de nos responsabilités historiques. Car les positions que nous prendrons d'ici Glasgow auront un impact direct sur l'ampleur de la mobilisation de nos partenaires et sur le succès de cette COP décisive pour notre planète.

Je vous remercie.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 avril 2021

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