Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 3 le 18 avril 2021, sur l'épidémie de Covid-19 et la situation en Russie de l'opposant politique Alexeï Navalny.

Texte intégral

Q - Jean-Yves Le Drian, la France instaure donc une quarantaine obligatoire de 10 jours pour les voyageurs en provenance du Brésil, d'Argentine, du Chili et d'Afrique du Sud, et la mesure va se mettre en place d'ici la fin de la semaine. Pourquoi seulement ces quatre pays ?

R - Parce que ce sont les pays qui sont les plus dangereux dans le nombre de variants qui existent, et devant l'évolution de la pandémie dans ces pays. Le Brésil en particulier. Mais le Brésil, nous avons déjà pris des mesures très strictes depuis un certain temps. Elles ont été renforcées au courant du mois de janvier et là, nous avons arrêté les vols entre le Brésil et la France il y a quelques jours. Cette suspension des vols aura lieu jusqu'à la fin de la semaine prochaine et, à ce moment-là, des mesures plus drastiques vont être mises en oeuvre, en particulier l'obligation d'éloignement à partir du moment où vous revenez sur le territoire national pour ceux qui prennent le vol. Parce que je voudrais vous rappeler une chose : c'est que les frontières, en dehors de l'espace européen, sont fermées depuis un an. Et n'étaient autorisés à voyager que les Français qui voulaient revenir par exemple du Brésil en France, et puis ceux qui avaient - mais vraiment au compte-gouttes - des motifs impérieux, professionnels voire familiaux, de revenir en France.

Ça, c'est terminé aujourd'hui pendant une période de dix jours puisque les vols sont suspendus. Et à partir de la semaine prochaine, à partir du 24 avril, des mesures beaucoup plus drastiques seront mises en oeuvre en raison de la dangerosité des variants au Brésil. Elles seront mises en oeuvre à la fois pour les voyageurs venant du Brésil, mais uniquement pour ceux qui ont des motifs impérieux ou pour les Français qui veulent revenir chez eux. Et ce sera valable aussi pour l'Argentine, le Chili et l'Afrique du Sud où on voit une évolution très négative qui se met en oeuvre maintenant et à laquelle il faut remédier de manière drastique pour nous protéger.

Q - Ce que vous voulez dire, c'est que les mesures qui sont en place pour le Brésil s'appliqueront de la même façon à terme.

R - A partir de la semaine prochaine, à la fin de la semaine prochaine, pour ces pays qui présentent aujourd'hui des caractères de dangerosité au niveau de la contagion des variants.

Q - Il y a un autre pays qui inquiète, c'est l'Inde et vous en revenez.

R - Oui.

Q - Vous étiez en voyage officiel, c'est pour ça que vous avez décidé d'ailleurs de garder le masque par principe de précaution.

R - Oui.

Q - L'Inde dépasse le Brésil en nombre de cas et en nombre de morts. Est-ce que c'est le prochain pays sur la liste ?

R - L'Inde connaît une situation pandémique extrêmement grave aussi. Il y a eu une première vague qui a été jugulée en partie et là, depuis quelques jours, on voit se développer une deuxième vague avec des variants très dangereux. Et donc il faut se poser demain la question de l'Inde. Mais pour l'instant, elle n'est pas dans la liste des pays pour lesquels on met des mesures sanitaires beaucoup plus strictes, mais pour l'Inde comme pour les autres pays hors espace européen, le principe c'est que les voyages à l'étranger sont interdits. Sauf quelques exceptions pour des Français qui veulent revenir d'Inde ou pour des motifs professionnels qui pourraient intervenir, mais le principe est bien celui-là. Et on renforce les mesures sanitaires pour les dérogataires. C'est quand même extrêmement strict.

Q - J'entends que l'Inde n'est pas encore sur la liste mais pourrait l'être. Ça dépend de quoi ? Est-ce que ça dépend seulement de la France ou c'est plutôt une décision européenne ?

R - Je pense que sur toutes ces questions, il va y avoir à partir de demain une discussion entre les différents pays européens pour établir une cartographie de la dangerosité des variants et essayer d'aboutir ensemble à une politique commune, une coordination commune. Comme nous l'avons sur le fait que les voyages hors espace européen sont interdits, sauf processus dérogatoire et sauf pour nos ressortissants qui veulent revenir chez eux. La nouveauté, c'est l'isolement. La grande nouveauté dans les mesures drastiques...

Q - C'est un tour de vis supplémentaire.

R - ...c'est l'isolement obligatoire dans un lieu que nos compatriotes qui veulent revenir dans notre pays devront indiquer avant de partir. Cela fera l'objet d'un arrêté préfectoral nominatif avec obligation de respecter et contrôle. Donc c'est extrêmement strict.

Q - Juste une chose. À propos de la mise en quarantaine justement quand on revient des pays qui sont sur la liste, ce sera effectif à partir de samedi prochain, donc dans quelques jours. Pourquoi faut-il autant de temps pour que ce soit effectif ?

R - Parce que sur l'ensemble de ces procédures, il faut prendre des dispositions juridiques indispensables dans un Etat de droit, et donc pendant cette période intermédiaire, les vols sont toujours suspendus.

Q - Bien. Alors juste un mot encore sur l'Inde puisque vous en revenez. La situation, on le disait, est compliquée. Ça pourrait quand même être une question de jours simplement.

R - Nous allons essayer d'établir avec l'Union européenne une cartographie des zones, avec un avis scientifique de l'Agence européenne du médicament en particulier mais pas uniquement, pour pouvoir cibler et identifier les territoires sur lesquels il faudra des mesures plus drastiques et plus complètes. Aujourd'hui c'est difficile. Le confinement généralisé est revenu en Inde. En Inde, ils ont fermé les écoles pendant un an. Et donc la situation est difficile et elle est très préoccupante effectivement.

Q - L'Europe doit mettre en place un passeport sanitaire pour l'été prochain, c'est ce qui a été annoncé. Il faut que les 27 se mettent d'accord pour ça. Est-ce que vous pensez que c'est réalisable ?

R - Oui. Je pense que dans l'état actuel des discussions, on peut aboutir à avoir un certificat de circulation...

Q - Sanitaire.

R - Un certificat sanitaire qui devrait permettre une plus grande facilité de déplacement pour ceux qui en auraient la possibilité. Mais c'est uniquement une facilité, donc ce n'est pas un passeport, ce n'est pas un instrument juridique. C'est une facilité. C'est un certificat qui permet une plus grande fluidité au moment où on pourra sortir progressivement de la pandémie.

Q - Mais vous pensez qu'il y aura un accord d'ici l'été.

R - Oui, je ne l'exclus pas. Je pense qu'il y a une volonté d'aboutir à ce niveau-là, et donc ce serait une bonne chose.

Q - Parce que l'Europe ne fait pas toujours la même chose en même temps. Regardez, le Royaume-Uni et l'Allemagne aujourd'hui, l'Allemagne, rendent hommage à leurs morts du Covid. Il y a 100 000 morts en France, plus de 100 000 morts maintenant. Emmanuel Macron a rendu hommage aux victimes par un tweet. Est-ce qu'il faudrait, pour vous, une journée mondiale en hommage et en mémoire des victimes du Covid ?

R - Vous savez, de toute façon, on ne sortira pas indemne psychologiquement et collectivement de ce qu'il vient de se passer. Il faudra se souvenir de ceux qui ont disparu pendant cette crise. De ceux envers lesquels on n'a pas pu faire le deuil parce que les conditions ne le permettaient pas. De ceux qui ont été traumatisés. Et il faudra, à un moment donné, un moment de recueillement. Mais je pense que le combat maintenant doit se poursuivre contre la pandémie, doit se poursuivre pour les vaccinations, doit permettre d'aboutir à udosn accroissement des vaccinations, à une mobilisation complète, parce que c'est la porte de sortie et c'est la seule porte de sortie. D'où ce combat indispensable que mène le Président de la République mais que mène l'ensemble des Français pour aboutir à une vaccination plus généralisée.

Q - A propos de la vaccination, il y a les pays qui ont les moyens d'accéder aux vaccins et ceux qui n'ont pas les moyens d'accéder aux vaccins. Une centaine d'anciens chefs d'Etat ou Prix Nobel, dont François Hollande, ont lancé un appel à Joe Biden, au président américain, pour la levée des brevets sur les vaccins. Ils visent notamment Pfizer. Le président américain ne ferme pas la porte à ça, à cette idée de lever les brevets. Est-ce que cette idée pourrait être défendue par la France ?

R - La France a toujours dit que le vaccin devait être un bien public mondial. Et le président Macron a pris l'initiative, il y a maintenant quelques mois, d'un dispositif permettant aux pays les moins développés d'avoir accès aux vaccins, en particulier d'abord en priorité les personnels soignants, qu'on appelle des dispositifs COVAX. Cela se met en route, cela permet à beaucoup de pays de profiter déjà d'un dispositif vaccinal...

Q - Mais la levée des brevets ?

R - Mais le sujet principal que nous avons aujourd'hui, ce n'est pas la levée des brevets. Le sujet principal qu'a l'ensemble du monde aujourd'hui, c'est la capacité de production des vaccins, en particulier des vaccins qui sont homologués auprès de l'Organisation mondiale de la santé.

Q - Cela dit si on lève les brevets, ils sont moins chers à faire et cela...

R - Non, le problème, ce n'est pas d'être moins cher. C'est allons-y, produisons et produisons aussi dans les pays en développement. Et sur la question de la propriété intellectuelle, il y a aujourd'hui des flexibilités possibles au sein de l'Organisation mondiale du commerce que nous pouvons activer. Mais l'urgence, c'est la production. La production dans nos pays, et la production aussi dans les pays en développement. C'est indispensable parce que l'immunité à l'égard de ce vaccin, elle sera totale, globale, ou elle ne sera pas. Et donc il faut penser qu'il y a là un enjeu de solidarité mais aussi un enjeu d'efficacité pour nous-mêmes.

Q - Alors il y a un vaccin qui est regardé un peu de travers, c'est le Spoutnik V, le vaccin russe. Et d'ailleurs vous-même, vous avez mis en garde en disant "attention, le Spoutnik V pour l'instant n'est pas homologué, et pour l'instant ce n'est pas à l'ordre du jour". Mais le président du conseil régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur Renaud Muselier, a annoncé avoir précommandé 500 000 doses de Spoutnik V. Il a dit vous en avoir informé. Est-ce que c'est vrai ou pas d'abord ?

R - Non. Il m'a informé, autant que je m'en souvienne, du déplacement de l'ambassadeur de Russie à Marseille, au cours duquel cet ambassadeur a fait la promotion de son vaccin. Il est libre de le faire mais il ne m'a pas indiqué, M. Muselier, qu'il avait l'intention d'en commander.

Q - Donc il en a précommandé. Qu'est-ce qu'on va faire de ces doses ?

R - Moi je serais à sa place, je prendrais un peu de temps. Parce qu'autant que je sache, d'abord le Spoutnik n'est pas reconnu dans sa sécurité, dans sa traçabilité, dans sa sûreté, comme un vaccin pouvant être diffusé et inoculé en Europe. Il y a une procédure pour cela. Nous sommes très sourcilleux.

Q - Qui n'est toujours pas ouverte d'ailleurs.

R - Elle est ouverte. Elle est ouverte depuis le 4 mars.

Q - D'accord. Alors ça traîne.

R - Ça traîne ? Non. Ça demande un examen très précis, ça demande des renseignements que l'Agence européenne du médicament va demander aux autorités russes.

Q - Et les Russes traînent des pieds pour donner les renseignements ?

R - Et une fois qu'il y aura l'autorisation, il faut ensuite le produire. Or d'après mes informations, il y a vraiment aussi un sujet de production du Spoutnik. Donc oui, pourquoi pas le Spoutnik ? Il n'y a pas de nationalité vaccinale, mais à condition que ce soit sécurisé, et à condition qu'il puisse être distribué. Or d'ici-là, l'Europe aura acquis une plénitude de sa capacité de production de vaccins, parce que nous allons produire en Europe plus de deux milliards de vaccins au cours de l'année de 2021. Nous allons devenir le premier producteur mondial et je pense que M. Muselier n'aura pas besoin des vaccins Spoutnik, ou ils arriveront sans doute un peu trop tard pour l'inoculer aux habitants de la région Sud.

(...)

Q - On va revenir aux affaires internationales. On va parler de la Russie parce qu'en ce moment c'est le sort de l'opposant russe Alexeï Navalny, l'opposant à Vladimir Poutine, qui pose d'importantes questions. Il est en grève de la faim, sa vie est en danger. Que peut faire la France face à cette situation ?

R - Moi je considère que la situation de M. Navalny est extrêmement préoccupante, et je constate qu'il y a vraiment une dérive autoritaire en Russie, le cas de M. Navalny étant le plus exemplaire, le plus symbolique, le plus frappant pour les esprits. Quand même, cet opposant victime d'un empoisonnement chimique, emprisonné dès son retour, maintenant mis au loin de la capitale, puis maintenant en grave difficulté de santé, ce n'est pas possible.

Q - Mais qu'est-ce que peut faire la France ?

R - Je considère que la Russie a la responsabilité de la santé de M. Navalny. Il faut qu'elle l'assume. Et je souhaite que les mesures soient prises pour assurer non seulement l'intégrité physique de M. Navalny mais aussi sa libération. Il n'y a pas de raison qu'il soit emprisonné. Nous avons déjà pris des mesures, les Européens ensemble, qui ont été critiquées par la Russie. Nous avons pris des mesures contre un certain nombre d'individus liés à ces initiatives condamnables.

Q - Il pourrait y avoir d'autres sanctions, d'autres mesures ?

R - Le paquet de sanctions est déjà significatif mais il peut y en avoir d'autres. En tout cas, il y a là une responsabilité majeure pour le président Poutine. Cela n'empêche pas qu'il faille continuer à parler avec la Russie malgré tout, parce que c'est notre voisin. Il est encombrant mais il est là.

Q - Mais Vladimir Poutine a une responsabilité personnelle.

R - Je l'estime. Et donc les messages qui ont été transmis par le président Macron à l'attention du président Poutine vont dans ce sens. Ça n'empêche pas qu'on puisse essayer de se parler. J'observe aussi qu'il y a eu quelques signes de désescalade parce que, lors des entretiens que le président Biden a eus il y a trois jours avec le président Poutine, à la fois il y a eu l'annonce des mesures et des sanctions américaines pour les mêmes raisons, et puis il y a eu aussi la volonté de se rencontrer. Peut-être que cela aura lieu mais le cas de M. Navalny est majeur, symbolique et exemplaire de ce que l'on peut faire. Cela se double d'une autre situation difficile en Ukraine, où finalement on constate cette dérive un peu autoritaire par le déploiement de forces terrestres aux frontières de l'Ukraine, à la frontière est du Donbass. On constate la présence de forces en Crimée. On constate qu'il y a des forces maritimes dans la mer d'Azov...

Q - Et surtout, les Etats-Unis haussent le ton.

R - Bref, tout cela n'est pas convenable. D'autant moins qu'il y a eu des accords qui ont été passés qu'on appelle les accords de Minsk. Un ensemble, un forum de discussions qui existe, qui s'appelle le format Normandie où il y a à la fois l'Allemagne, la France, l'Ukraine et la Russie, au cours desquelles on essaie d'avancer. On sait vers quel chemin il faut aller. Il faut un cessez-le-feu. Il faut le retrait des armes lourdes.

Q - Donc là aussi, il y a un message lancé à la Russie. Il faut éviter l'escalade.

R - Il faut désescalader. Et il faut que le président Poutine donne des signes d'apaisement dans cette région. Le président d'Ukraine était à Paris avant-hier, il a été reçu par le président Macron. On a fait part à l'Ukraine de notre solidarité sur l'intégrité du territoire ukrainien.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 avril 2021