Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec BFM Business le 27 avril 2021, sur le Brexit et le plan de relance européen.

Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune, merci beaucoup d'être avec nous.

R - Bonjour.

Q - Secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères chargé des affaires européennes. Grosse actualité européenne ces 48 prochaines heures, Clément Beaune. Déjà aujourd'hui, ça y est, on va voter au Parlement européen pour de bon l'accord commercial post-Brexit entre l'Europe et le Royaume-Uni. Accord avec lequel, vous êtes d'accord avec moi, Boris Johnson a déjà pris quelques libertés, sur le volet irlandais, sur la pêche. Est-ce que c'est réjouissant et enthousiasmant, tout ça, Clément Beaune, quand même ?

R - Oui, c'est le risque. D'abord cet accord, je le répète, c'est un bon accord parce qu'il a préservé nos intérêts français et européens sur la pêche, en particulier, sur la concurrence entre secteurs économiques. Parce que nous avons les moyens dans cet accord, si le Royaume-Uni faisait une forme de dumping fiscal, réglementaire, de réagir.

Q - Oui. Ce n'est pas un chèque en blanc, donc, cet accord ?

R - Ce n'est pas un chèque en blanc, et je précise les choses puisque les gens peuvent être surpris que cet accord soit voté maintenant alors qu'on en a parlé depuis Noël. Cet accord il a été conclu à la fin de l'année 2020, il est en application comme on dit provisoire depuis cette date...

Q - Depuis janvier.

R - ...et aujourd'hui ce qui va se passer, c'est le vote au Parlement européen qui va permettre son entrée en vigueur pleine et entière. Ce qui ne change rien concrètement pour toutes les entreprises qui exportent, par exemple, vers le Royaume-Uni - on continue comme depuis le 1er janvier - mais, et c'est important, cela nous donne des armes pour réagir si le Royaume-Uni, justement, ne respecte pas tous ses engagements. Je ne suis pas naïf, un bon accord ne vaut que s'il est bien appliqué et donc on vérifiera si le Royaume-Uni l'applique sérieusement, et on peut réagir, c'est-à-dire mettre des mesures de rétorsion - les droits de douane par exemple - si le Royaume-Uni ne respectait pas ses engagements.

Q - Là, vous avez la démonstration par A + B qu'il ne respecte pas tout. Sur le volet irlandais, il faut rappeler effectivement : l'accord prévoyait que l'Irlande du Nord reste dans le marché européen, donc rétablissement des contrôles douaniers et sanitaires. Or, les Britanniques ont annoncé le report jusqu'au 1er octobre de certains contrôles sur les marchandises qui arrivent de Grande-Bretagne.

R - Vous avez deux problèmes en réalité. Vous avez le fait que le Royaume-Uni a décidé - il y avait ce qu'on appelait une période de transition - de l'étendre, sans nous demander notre avis. Cela, c'est contraire à l'accord et nous avons engagé une procédure juridique qui peut mener à une forme de sanction ou de rétorsion à l'égard du Royaume-Uni, justement, en application de l'accord lui-même. On sera intraitable là-dessus. Il y a des négociations, mais s'il le faut, nous mettrons en place des mesures de rétorsion contre le Royaume-Uni.

Q - Pardon, mais le regain de violence observé en Irlande du Nord, du côté de Belfast, cela vous inquiète de la part des unionistes ?

R - Oui, absolument. C'est l'autre sujet, c'est le sujet de fond. C'est le sujet le plus grave. Mais le Royaume-Uni ne peut pas nous dire : écoutez, je n'applique pas un protocole, des contrôles, parce qu'il y a des tensions ou des violences qui sont effectivement très dangereuses et très risquées. Il faut dire la vérité et assumer ses responsabilités politiques, celles de M. Johnson et celles du Royaume-Uni. C'est la conséquence du Brexit. C'est parce qu'il y a Brexit qu'il y a contrôle. C'est parce qu'il y a Brexit qu'il y a frontière. Je le regrette et on le savait depuis le départ que l'un des sujets, c'était les menaces que ça faisait planer sur la stabilité, voire sur la paix, en Irlande. Il ne faut pas prendre cela à la légère, ni en Europe être dans une forme de provocation. Il faut que chacun assume ses responsabilités. C'est parce qu'il y a Brexit qu'il y a contrôle. C'est parce qu'il y a Brexit qu'il y a frontière et des risques de tension qu'on va gérer, mais dans le respect des engagements pris. C'est le Royaume-Uni qui doit assumer ses responsabilités.

Q - Là, cette flambée de violence comme on n'en a pas observée depuis 1999, depuis les accords de 1999, de la part de gamins, de jeunes miniers qui n'ont pas connu cette période, pour le coup, Clément Beaune.

R - Oui. Parce que ce qu'on a oublié aussi, c'est que la paix en Irlande en 1998 avait été permise par l'Europe. C'est parce qu'il y avait marché unique, marché commun, qu'on avait pu abolir la frontière, pas de contrôles douaniers etc., et cela avait des répercussions politiques, cela permettait de circuler et d'apaiser les tensions. Aujourd'hui, ce regain de tension, il est la conséquence du référendum et du choix du Brexit. Je le regrette mais il faut que chacun l'assume aussi.

Q - Boris Johnson donc qui ne tient pas ses engagements du côté de l'Irlande. Du côté des pêcheurs en gros, voilà, c'est l'histoire de ces licences qui doivent être attribuées aux pêcheurs européens, français notamment, et qui arrivent au compte-gouttes finalement. C'est ça, l'histoire ?

R - Absolument.

Q - Et cela commence effectivement à faire réagir du côté de Boulogne-sur-Mer notamment.

R - J'y étais hier avec la ministre de la mer, pour la quatrième fois, pour que nous soyons au rendez-vous de nos engagements. Et je l'ai dit, nous serons sans faiblesse avec le Royaume-Uni qui doit accorder ces licences, c'est-à-dire l'autorisation d'accès à ses eaux pour pêcher. C'est l'accord. Nous demandons tout l'accord, rien que l'accord. Et tant qu'il ne sera pas mis en place, nous continuerons et nous prendrons là aussi des mesures de rétorsion dans d'autres secteurs si nécessaire.

Q - Mais à quelle échéance ? Quelles mesures de rétorsion ? Vous dites : on prendra des mesures de rétorsion...

R - Je vous prends un exemple très concret. Le Royaume-Uni attend de notre part un certain nombre d'autorisations sur les services financiers. Nous n'en donnerons aucune tant que nous n'aurons pas les garanties que sur la pêche et sur d'autres sujets, le Royaume-Uni respecte ses engagements. C'est donnant-donnant. On cherche une coopération, on a un bon accord, mais il faut que chacun respecte ses engagements, sinon nous serons aussi brutaux et difficiles que nécessaire, comme partenaire.

Q - Ce sera du donnant-donnant. Alors ça, c'est pour nos petits soucis, nous Européens, avec le Royaume-Uni, Clément Beaune, mais il y a aussi comme toujours - c'est une constante - nos petits soucis entre nous Européens, avec ce plan de relance européen qui va connaître une nouvelle étape aujourd'hui puisque la France va présenter... Alors, tout le monde doit y passer, les 27 doivent y passer...

R - Absolument.

Q - On doit présenter à Bruxelles son plan de relance européen, son plan de relance national, pour prétendre au retour aux fameuses aides du plan de relance européen à 750 milliards d'euros. La France espère récupérer, doit récupérer 40 milliards d'euros dans cette histoire. Mais on a appris il y a quelques heures que la France ne commencerait à toucher une partie de cet argent qu'en septembre, et pas en juin. 5 milliards en septembre, à la rentrée, ce qui a fait hurler Bruno Le Maire qui dit : la croissance, c'est maintenant. La relance, c'est maintenant ? Est-ce que vous dites : encore un retard, il faut malheureusement le déplorer ?

R - Il faut quand même regarder les bonnes nouvelles. Ce plan de relance, 750 milliards d'euros européens, c'est une très bonne nouvelle. On l'a construit, on est allé le chercher avec les bras et les dents, si je puis dire, l'été dernier. Cela arrive et je veux dire quand même deux choses qui sont aussi positives : notre plan de relance national que Bruno Le Maire et le gouvernement ont présenté dès septembre dernier, 100 milliards d'euros, il y en a 30 milliards d'euros qui sont déjà engagés. Ces 100 milliards d'euros, ils ne seraient pas possibles avec cette ampleur, cette ambition, s'il n'y avait pas la garantie que les 40 milliards d'euros européens allaient arriver.

Q - S'il n'y avait pas l'Europe, oui.

R - Alors, je préférerais, comme Bruno Le Maire, qu'ils arrivent plus vite. Il y a de l'impatience et c'est normal. Mais d'ores et déjà, il y a un impact économique de cet argent européen parce qu'on a construit notre plan de relance national avec ces 40 milliards d'euros et qu'il commence à fonctionner depuis plusieurs mois sans délai. Et puis l'autre chose, c'est que je pense qu'on peut faire plus vite que septembre parce qu'il y a - sans rentrer dans trop de détails - des préfinancements, des avances, en quelque sorte, dans ce plan de relance européen, qu'on peut activer, qu'on peut obtenir, et j'espère, c'est un combat à mener, qu'on mène avec Bruno Le Maire, qu'on pourra les avoir avant même l'été.

Q - Donc, Bruno Le Maire était un petit peu pessimiste, hier, on peut arriver avant septembre à toucher une partie de ces 5 milliards d'euros ?

R - Il est prudent et il a raison. C'est un scénario qui est prudent, mais on peut - j'espère et on va se battre pour, c'est un combat à mener - avoir un certain nombre de milliards d'euros avant.

Q - Quand même, vous êtes d'accord... Alors, une fois qu'on dit ça, on a rien dit, on a fait du mal aux mouches mais c'est long, voilà, Clément Beaune.

R - C'est très long, je suis d'accord.

Q - Effectivement on a dégoté, l'an dernier on a arraché un accord historique avec mutualisation des dettes. Ce n'était pas facile, vous l'avez dit, avec les dents, mais c'est long, malgré tout.

R - Je suis d'accord que c'est long, mais pourquoi c'est long ? Il faut être honnête sur comment fonctionne notre Europe : parce qu'il y a 27 parlements nationaux dans 27 pays qui doivent voter ce plan. Ça prend quelques mois, on a vu les difficultés en Allemagne. La France a été exemplaire, on l'a fait dès le mois de février. Il y a encore 9 pays qui doivent ratifier. C'est un débat qu'on doit avoir après la crise. Est-ce qu'on veut que l'Europe aille plus vite ? Mais alors soyons honnêtes et cohérents, il faut lui donner plus de moyens d'agir, peut-être moins aussi de contrôle national.

Q - Mais là c'est autre chose. Comment quand on doit décider à 27 aller plus vite quand on doit décider à 27 ?

R - Justement, est-ce que on veut donner plus de pouvoir par exemple à la Commission européenne ou à l'Union européenne ? Moi, je suis d'accord avec ça mais il faut qu'on ait ce choix démocratique. Cela ira plus vite, il y aura un peu moins de contrôle par les Parlements nationaux. Ou alors, il y a 27 Etats qui font 27 procédures de contrôle, de vote, de ratification, et forcément c'est plus long. C'est aussi notre démocratie. Mais on ne peut pas dire : l'Europe est lente et vouloir contrôler. Donc, il y a un choix à faire aussi à l'avenir qu'il faut avoir, comme un débat ouvert, parce que ce n'est pas une question facile, après la crise, mais il faut comprendre pourquoi on est lent, c'est parce qu'on est aussi 27 Etats membres, 27 nations, et c'est normal.

Q - Il y a un débat sur les délais et puis il y a un débat - vous savez, vous l'avez entendu comme moi, mieux que moi - sur l'ampleur du geste. Quand vous voyez effectivement ce qui se passe aux Etats-Unis et ce qui se passe en Europe, avec ces 750 milliards, vous dites : est-ce que l'Europe a agi à la hauteur de l'événement ? Est-ce qu'on ne souffre pas de ce comparatif avec ce que dégaine l'administration Biden ? Et ce qui a été également débloqué sous l'administration Trump, auparavant.

R - Là aussi, je veux être précis. Quand vous regardez le plan Biden, 1900 milliards de dollars, comme on l'a dit, c'est très impressionnant, mais attention, ce n'est pas un plan de relance.

Q - Plus ce qui va encore sortir et ce qui a été sorti du temps de l'administration Trump.

R - Oui, j'y viens. Mais le plan de 1900 milliards de dollars, ce n'est pas un plan de relance, à la marge, c'est un plan d'urgence. Et c'est essentiellement - moi, je le dis - un plan de rattrapage social de l'Europe, parce que les Etats-Unis, c'est 20 points de dépenses publiques en moins que la France. Donc, la France a un modèle social, l'Europe a un modèle social qui, en période de crise, est très protecteur, très utile. Les Etats-Unis n'ont pas le même. Ils rattrapent avec le plan Biden, soyons clairs, ce n'est pas un plan où ils prennent de l'avance, ils rattrapent. Il y a un autre plan Biden qui est un plan d'investissement sur 10 ans, presque 2000 milliards de dollars aussi. Ça, cela m'inquiète plus parce que c'est là que l'Europe doit être au rendez-vous, dans l'investissement, dans la relance, non seulement sur les deux, trois ans qui viennent, avec ce plan de relance dont on a parlé, mais en prolongeant les choses, en amplifiant cette relance, en investissant sur les 10 années qui viennent dans les microprocesseurs, dans les semi-conducteurs, dans les nouvelles technologies. Et là, l'Europe n'a pas perdu la bataille, mais nous devons encore la mener parce que sinon, oui, si on ne le fait pas, les Etats-Unis nous décrocheront. Mais il n'y a aucune fatalité à ce que l'Europe ne soit pas au rendez-vous de cet investissement, je vais me battre pour cela.

Q - Alors partons de ce constat. Est-ce que vous dites : finalement, ce plan européen, quand on regarde il a été adopté dans la douleur, validé en juillet, donc il y a 9 mois. Est-ce que cela appelle, et il s'est passé des choses en 9 mois malheureusement, qui pouvait dire à l'époque que nous serions grosso modo un an après dans la même situation, est-ce que cela appelle, pour vous, un deuxième plan d'aide européen, de nouvelles aides ?

R - Je pense qu'il faudra effectivement...

Q - Il faudra, pour vous ?

R - Mais je pense qu'il y a un plan de relance qui est pour les deux, trois ans qui viennent, la relance de l'économie, juste après la crise. Et puis, il y a l'investissement à long terme, choses que j'évoquais : semi-conducteurs, batteries électriques, où l'Europe fait des choses, notamment la France et l'Allemagne. Mais là, on doit être beaucoup plus fort, aller beaucoup plus loin et le président de la République l'a dit d'ailleurs au dernier Sommet européen, avec Mario Draghi et quelques autres, nous devrons augmenter cet effort d'investissements européens dans les années qui viennent. Sinon on fera ce qu'on a fait comme erreur après la crise financière, après la précédente crise économique, c'est-à-dire se laisser distancer par les Américains et les Chinois. Il n'y a aucune fatalité à ce que l'Europe soit derrière, dans le spatial, dans beaucoup de domaines on peut être devant mais il faut investir, et investir plus.

Q - Le diagnostic, vous l'établissez, cela veut dire qu'il y a urgence effectivement à remettre beaucoup d'argent dans ces secteurs d'avenir ?

R - Oui, il faut le préparer.

Q - Il faut le préparer. Et est-ce que cela peut se faire dans les prochains mois ? Certains disent avant les élections allemandes, ce n'est même pas la peine d'en parler, de toute façon ?

R - Je ne pense pas qu'on aura..., il faut être lucide : il faut décaisser rapidement - on en parlait - les 750 milliards d'euros. Il y a quand même une réserve, il faut utiliser ces 750 milliards d'euros, ce n'est pas rien, et puis, préparer l'investissement pour les années qui viennent. On aura une présidence française de l'Union européenne, au premier semestre 2022. C'est un des débats et une des réussites qu'on doit porter pendant cette présidence.

Q - Dernière question, Clément Beaune. Dans ce plan pour obtenir ces 40 milliards d'euros de la part de l'Europe, il y a des contreparties effectivement. Il faut que certains investissements aillent là où il faut. Il y a aussi la question des réformes. Quels gages va donner la France à Bruxelles sur la poursuite des réformes ?

R - Ce n'est pas des gages, c'est une stratégie de relance. Moi, je refuse cette idée d'une Europe institutrice qui nous donnerait des bons et des mauvais points. Ce n'est pas comme ça que cela marche. On fait des réformes parce qu'on pense que cela doit être fait.

Q - Bruxelles nous réclame les mêmes réformes depuis des années à hue et à dia. Ce n'est pas pareil.

R - Bruxelles, d'abord, vous voyez que si Bruxelles pouvait imposer des réformes, beaucoup de pays peut-être dont la France seraient allés plus vite. Donc, je relativiserais l'impact. Mais il y a des diagnostics de l'Europe qui dit : on a besoin de réformes de tel ou tel secteur en France, les retraites etc. Ce n'est jamais pour Bruxelles qu'on fera les réformes, cela n'a aucun sens. Ce n'est même pas bon pour l'Europe. En revanche, il y a des engagements à prendre, des dépenses d'investissement pour le climat, des dépenses d'investissement pour le numérique. On aura un plan de relance où 50% des dépenses d'investissement qui seront présentées aujourd'hui seront destinées à l'environnement et au climat. Ça, ce n'est pas un gage, c'est un vrai engagement européen qu'on prend et cela sera dans notre plan de relance en effet.

Q - Vous ne parlez plus de l'assurance chômage et des retraites, c'est peut-être là aussi que Bruxelles...

R - L'assurance chômage, on l'avait déjà décidé, on l'a fait.

Q - Et les retraites ?

R - Les retraites, on le fera en temps voulu mais vous verrez dans le plan de relance, il n'y a pas de d'engagement sur la réforme des retraites particulier. Ce n'est pas pour l'Europe qu'il faudra faire cette réforme.

Q - Cela sera en temps voulu, en tout cas. Merci beaucoup, Clément Beaune, merci d'être venu nous voir.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 avril 2021