Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, dans "Le Figaro" le 14 mai 2021, sur les relations commerciales de l'Union européenne avec la Chine, les Etats-Unis et les pays du Mercosur.

Texte intégral

Q - L'Union européenne vient de suspendre la ratification de l'accord d'investissement avec la Chine. N'est-ce pas naïf de vouloir le signer alors que Pékin bafoue les droits sociaux et les droits de l'homme ?

R - Aujourd'hui, le contexte de tensions avec la Chine, qui sanctionne des personnalités européennes, à commencer par des députés, ne permet pas d'entériner l'accord. Néanmoins il apporterait davantage de réciprocité pour que nos entreprises puissent investir dans de nouveaux secteurs sans être contraintes de s'associer à un partenaire local ou de transférer leur technologie. Qui plus est, face à nos préoccupations en matière de droits de l'Homme, il intégrerait pour la première fois des engagements de la Chine, notamment en matière de lutte contre le travail forcé.

Q - Comment obtenir des engagements concrets de la Chine ?

R - La Chine s'est engagée, dans cet accord, à ratifier les conventions fondamentales de l'OIT (Organisation internationale du travail), et nous serons intransigeants sur leur mise en oeuvre. D'ailleurs, pour s'assurer du respect de leurs engagements par nos partenaires, l'UE a créé la fonction de procureur commercial européen, occupée par le Français Denis Redonnet.

Q - Face à la Chine, de quels moyens d'action dispose l'Europe ?

R - L'Europe muscle son arsenal pour affirmer sa souveraineté. Nous avons bien sûr des outils antidumping solides. Nous avons aussi renforcé, en France et dans l'UE, le dispositif de filtrage des investissements étrangers pour protéger nos fleurons stratégiques. Et nous travaillons à un outil anti-coercition pour répondre rapidement aux agressions économiques que nous subissons. Par exemple, quand les Etats-Unis veulent appliquer des droits de douane unilatéraux et illégaux contre la taxe numérique française, nous n'avons pas aujourd'hui l'instrument juridique pour riposter et cela doit changer. À cela s'ajoutent deux autres instruments : l'un pour rétablir des conditions de concurrence équitable en Europe face aux entreprises étrangères subventionnées, par exemple en les empêchant de racheter des sociétés européennes; et l'autre pour exiger la réciprocité dans l'accès aux marchés publics. C'est ainsi que nous bâtissons la politique commerciale européenne du XXIe siècle, qui sera moins naïve, plus juste et plus durable.

Q - Vous avez récemment rencontré la nouvelle directrice générale de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) Ngozi Okonjo-Iweala. Quelles avancées en attendez-vous ?

R - Nous sommes ravis de la nomination de Ngozi Okonjo-Iweala qui va insuffler une nouvelle dynamique. Une de ses priorités est de refaire fonctionner l'instance d'appel de l'organe de règlement des différends, bloquée depuis des mois par les Etats-Unis. Il faut aussi des résultats sur des négociations en cours, en particulier sur les subventions à la pêche : nous soutenons pleinement la directrice générale dans sa volonté d'aboutir d'ici à la fin d'année. L'OMC a un rôle à jouer sur beaucoup de sujets : l'encadrement des subventions industrielles, l'accès aux vaccins, mais aussi le développement durable et par exemple la lutte contre la pollution plastique. Pour cela, il ne faut plus que des pays comme la Chine puissent se déclarer pays en développement pour obtenir des exemptions.

Q - La tension est retombée avec les Etats-Unis depuis l'arrivée de Joe Biden. Espérez-vous un accord d'ici juillet sur le financement de Boeing et Airbus ?

R - Ce moratoire de quatre mois, annoncé début mars, sur les surtaxes, notamment sur l'aéronautique et les vins et spiritueux a constitué un signal très positif. Il n'est pas le fruit du hasard : il résulte de l'affirmation de la souveraineté européenne. En décidant en novembre d'appliquer des droits de douane sur Boeing et des produits agroalimentaires américains l'Europe a démontré qu'elle sait se faire respecter dans le cadre du droit international. La nouvelle administration américaine dit vouloir refonder sa relation avec l'Europe. À présent, il faut sortir, définitivement et par le haut, du contentieux Airbus-Boeing en trouvant un accord sur les financements aéronautiques. Et il est clair que nous ne renoncerons pas à accompagner Airbus qui est vital pour notre économie. Nous avons fait des propositions pour trouver des solutions et mettre fin à cette guerre commerciale inutile avec les Etats-Unis.

Q - Faut-il un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, comme le Tafta qui a été abandonné ?

R - Nous devons renforcer notre relation avec les Etats-Unis, mais un grand accord de libre-échange n'est pas à l'ordre du jour. Avant tout, il faut sortir des différents contentieux qui polluent notre relation, comme celui sur l'acier et l'aluminium, ou sur les pratiques extraterritoriales américaines. Nous ne pouvons pas accepter qu'un allié continue à nous dire avec qui nous avons le droit de commercer, et interfère directement dans nos choix souverains. Pour y répondre, nous devons aussi accroître le rôle de l'euro dans les échanges internationaux.

Q - L'accord avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) est très controversé. Faut-il purement et simplement y renoncer ?

R - Nous l'avons dit et redit : nous ne voulons pas du projet d'accord UE-Mercosur en l'état. Car les conditions ne sont pas réunies sur trois points : déforestation, respect de l'Accord de Paris, de nos normes sanitaires et phytosanitaires. Nous ne nous contenterons pas d'un engagement verbal, nous voulons des preuves. Or, nous voyons que les engagements environnementaux du Brésil sont moins ambitieux qu'en 2015 et qu'ils ont désarmé dans la lutte contre la déforestation illégale qui a encore progressé de 10% l'année dernière. Certains pays de l'UE veulent aller plus vite mais nous ne sommes pas seuls : les Pays-Bas, la Belgique, l'Autriche, le Luxembourg sont sur la même ligne.

Q - Le projet européen de "mécanisme d'ajustement carbone aux frontières", souvent appelé "taxe carbone aux frontières" ne risque-t-il pas d'être rejeté par les partenaires de l'Europe ?

R - Ce dispositif fait partie de l'arsenal qui met la politique commerciale au service d'objectifs planétaires. Nous allons accélérer la décarbonation de la production en Europe, et sans ce mécanisme, il y aurait plus de "fuites de carbone" : les entreprises seraient incitées à délocaliser leur production dans des pays moins exigeants en émettant davantage de CO2 pour ensuite exporter leurs produits vers l'UE. C'est pourquoi nous avons besoin de cet instrument, qui n'est pas protectionniste ; il en va avant tout de la cohérence de notre politique climatique. Plus largement, dans les futurs accords commerciaux européens, le respect de l'accord de Paris sur le climat devra être une clause essentielle, ce qui permettra de suspendre les avantages consentis à nos partenaires s'ils ne respectent pas leurs engagements climatiques. La France porte cette mesure, très puissante, actuellement en discussion avec nos partenaires européens.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 mai 2021