Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec RTL/LCI le 23 mai 2021, sur l'Eurovision, l'épidémie de Covid-19, les relations avec les Etats-Unis, la question migratoire, le conflit israélo-palestinien et la situation au Sahel.

Texte intégral

Q - Cette émission est bien sûr en direct, vous pouvez interagir sur les réseaux sociaux hashtag "Le Grand Jury" et vos questions seront posées en fin d'émission.

Alors, Jean-Yves Le Drian, sauf surprise dans un an, vous ne serez plus ministre après dix ans sans discontinuer au gouvernement. Vous êtes un peu surpris par ce début ? Est-ce que vous serez encore ministre ? Est-ce que vous pourrez continuer un nouveau mandat si Emmanuel Macron est réélu ?

R - Je ne sais pas si je serai encore ministre demain !

Q - Ah, d'accord, c'est cela ! Bon, peut-être le serez-vous encore pendant un an.

R - Cette responsabilité-là dépend de la relation avec le Président de la République et le Premier ministre.

Q - Qui pour l'instant est plutôt bonne !

R - Oui, je n'ai pas à m'en plaindre.

Q - Oui, bon, alors imaginons que vous soyez encore pendant un an ; alors quelle image laisserez-vous à l'issue de ces dix ans ? Incontestablement, celle d'un homme politique travailleur et discret qui manoeuvre loin des caméras. Mais peut-être aussi celle d'un diplomate désarmé - et vous ne serez pas le premier ni le dernier - quand un conflit, comme celui entre Israéliens et Palestiniens, explose à nouveau et que la France doit se résigner à son impuissance. Homme politique habile aussi, ancré dans son territoire breton que se disputent aujourd'hui deux dauphins qui cherchent votre adoubement. Fin stratège, enfin, quand vous êtes passé de François Hollande, votre ami, à Emmanuel Macron sans forcément être accusé de trahison par vos anciens camarades de gauche, mais aujourd'hui au prix, peut-être, de reproches sur votre peu d'entrain à faire vivre ces valeurs de gauche justement. Une taxation sur les ménages les plus aisés, le RSA pour les jeunes de moins de 25 ans par exemple : votre parcours ne vous poussait-il pas à en être l'ardent défenseur, Jean-Yves Le Drian ? Mais peut-être l'êtes-vous et le direz-vous dans cette émission aujourd'hui. Nous en parlerons dans la seconde partie de cette émission.

Mais d'abord, Jean-Yves Le Drian, nous revenons sur l'Eurovision. La seconde place de la France de Barbara Pravi, c'est assez inédit, cela faisait longtemps. Mais ce qui fait parler ce matin, Jean-Yves Le Drian, c'est la polémique autour de l'Italie. Cela peut paraître anecdotique, mais cela ne l'est pas puisqu'on parle de drogue, Adrien Gindre.

Q - Il s'agit effectivement du gagnant italien, candidat qui a été aperçu pendant l'émission la tête penchée en avant sur la table qui était devant lui, certains y ont vu le signe qu'il était en train à ce moment-là d'absorber un rail de cocaïne. Cette émission s'est tenue en présence de votre secrétaire d'Etat, Clément Beaune ; on n'a pas encore jusqu'ici de position officielle de la France ; sur une émission de télévision, cela peut effectivement paraître étonnant. Est-ce que vous, vous souhaitez que ce candidat soit testé pour voir s'il y a eu ou pas prise de drogue et le cas échéant, disqualifié, ce qui signifierait la victoire de la France qui est arrivée deuxième ?

R - Je vous promets, je vais faire attention de ne pas me pencher pendant l'émission parce que je ne sais pas lequel des trois serait ensuite coupable de non-observation ! Cette Eurovision était une très belle fête, le fait que Barbara Pravi ait eu cette deuxième place est tout à fait un honneur pour la France. Après, c'est à la commission de déontologie de l'Eurovision de trancher s'il y a problème. Moi, je ne veux pas m'immiscer dans ce jury, ce n'est pas ma compétence.

Q - Il n'y a pas de position officielle sur cette émission de télévision, donc.

Q - Vous ne souhaitez pas qu'il soit testé, ce candidat ?

R - Ecoutez, je pense qu'il y a des organismes qui se sont spécialisés là-dedans ; je pense que l'Eurovision a la responsabilité de l'honneur de ceux qui concourent et s'il y a besoin de faire des tests, ils feront les tests.

Q - Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas vu un secrétaire d'Etat aux affaires européennes assister à une Eurovision. Pourquoi Clément Beaune y était-il ?

R - J'espère qu'il va venir chanter, maintenant, Clément Beaune.

Q - Ecoutez, le défi est lancé après celui de Mcfly et Carlito dont nous parlerons plus tard dans l'émission. Nous passons, puisque nous parlons d'Europe, à l'Europe face au Covid et notamment à ce pass sanitaire qui a été adopté par les 27 mais maintenant, eh bien, c'est la question de son application dans les pays qui se pose.

Q - Oui, on parlait de Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, il aussi annoncé un pass sanitaire dans la deuxième quinzaine de juin. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ? Quand est-ce que les Français l'auront à leur disposition ?

R - Moi, ce qui frappe le plus dans la manière dont on sort de cette crise, j'espère qu'on va s'en sortir définitivement, c'est l'immense progrès qu'a effectué l'Europe en si peu de temps. Nous sommes rentrés dans la crise du Covid en ordre désordonné, si je peux dire, dans une espèce de compétition entre les pays - à qui fermerait telle frontière le premier, à qui aurait davantage de masques - dans une espèce de surenchère mutuelle, parce que l'Europe de la santé n'existait pas. Et on a créé l'Europe de la santé au forceps parce que maintenant, on s'aperçoit que pour les vaccins, il y a eu une volonté commune des Européens de préempter ensemble les achats de vaccins, de faire en sorte qu'il y ait une relation commune avec les entreprises productrices de vaccins.

Q - Avec beaucoup de dysfonctionnements tout de même pour les vaccins !

R - Oui, non. Avec des dysfonctionnements des entreprises mais avec la même volonté européenne de faire valoir ses intérêts !

Q - On a quand même perdu du temps ! L'Europe, pour acheter les vaccins...

R - Oui mais on l'a gagné à la fin !

Q - ...a été moins rapide que le Royaume-Uni ou d'autres pays.

R - Oui, mais on l'a gagné à la fin. Parce que vous verrez à la fin du dispositif, l'Europe est déjà devenue aujourd'hui le premier producteur de vaccins du monde grâce à une volonté, au volontarisme qui s'est manifesté pour l'ensemble des pays européens. Et si on avait laissé chacun des pays se débrouiller, on ne serait pas là aujourd'hui avec notre capacité de vaccination.

Q - Est-ce que les choses sont aussi claires, Jean-Yves Le Drian, sur la question que vous posait Guillaume, sur les voyages ?

R - Oui, j'y viens. Donc, on a su créer l'Europe de la santé en faisant en sorte qu'il y ait une capacité de production de vaccins, en faisant en sorte que, aussi, nous puissions gérer ensemble la sortie de crise, et en particulier la gestion des frontières. Et là, il faut être très clair sur cette situation. Aujourd'hui, en ce qui concerne les frontières extra-européennes, elles sont fermées. Elles sont toujours fermées, avec des contraintes très précises, mais les Européens ont décidé ensemble, mercredi dernier, de mettre en place ensemble une logique de réouverture des pays extra-européens en fonction d'un certain nombre de critères. Nous allons décider ensemble de classer des pays en catégorie "vert" et qui permettront, à ce moment-là, à leurs ressortissants de venir en Europe sans aucune difficulté sauf des contrôles sanitaires minimum.

L'objectif, c'est d'avoir le 9 juin cette liste. Donc, c'est très vite. Des pays "verts" extra-européens, ...

Q - Donc des pays extra-européens...

R - ...la liste verte qui n'est pas encore adoptée mais les principes de référence de la liste verte ont été mis au point : c'est le taux d'incidence, c'est la capacité de soins et de traitement, bref toute une série de critères.

Q - Vous savez, Jean-Yves Le Drian, que l'Espagne va commencer à partir du 7 juin.

R - Nous, on dit le 9. Nous avons un mandat du Président de la République pour le 9. Donc, ce sera dans ces jours-là, cette possibilité-là, pour la liste verte. Ensuite, il y a des pays qui sont placés en liste intermédiaire, qu'on appelle la liste orange dans notre langage, qui obligeront, je suis toujours hors Europe, qui obligeront les ressortissants de ces pays qui veulent venir en Europe d'avoir un vaccin...

Q - Mais cela vaut dans les deux sens, Jean-Yves Le Drian ?

R - Cela vaut dans les deux sens.

Q - ...c'est pour les étrangers qui veulent venir chez nous et pour les Français d'aller dans ces pays ?

R - Absolument. Cela vaut dans les deux sens. Avec les contraintes évidemment sanitaires que les autres pays peuvent imposer à nos concitoyens s'ils veulent aller dans un autre pays. Mais en ce qui concerne l'arrivée en Europe, voilà les critères qui sont retenus. Et puis il y a la liste rouge qui fait que, en raison de la gravité des variants qu'on identifie progressivement mais qui est le souci principal de nos préoccupations en ce moment ; alors là, il y a interdiction avec des contraintes extrêmement fermes, extrêmement dures pour ceux qui de ces pays veulent venir en Europe. Voilà les trois listes.

Q - Cela concerne quels pays, par exemple, Jean-Yves Le Drian ?

R - Aujourd'hui, ça concerne par exemple le Brésil, par exemple l'Argentine, par exemple l'Inde qui sont classés en catégorie rouge. De là, on ne peut pas aujourd'hui venir...

Q - Mais même si on est vacciné, même si des gens...

R - Même si on est vacciné.

Q - D'accord, c'est important.

R - En troisième catégorie. Voilà pour les pays hors Europe.

Q - Et à l'intérieur de l'Europe, comment cela va-t-il se passer ?

R - A l'intérieur de l'Europe, il va y avoir normalement au 1er juillet le certificat numérique européen qui va permettre une bonne circulation, une facilité de circulation. Sur ce certificat, il y aura à la fois le fait que vous êtes vacciné, le fait que vous avez [effectué] des tests, ou le fait que vous êtes immunisé parce que vous avez été victime de la pandémie.

Q - 1er juillet, dites-vous ?

R - Au 1er juillet, logiquement, cela doit se mettre en place. Et à ce moment-là, cela facilite énormément les relations intra-européennes avec des vaccins identifiés.

Q - Mais pourquoi si tard, Jean-Yves Le Drian, puisqu'on se dit : cela pourrait ...

R - Ce n'est déjà pas mal !

Q - ...être le 15 juin, oui mais sauf que les vacances...

R - Oui mais enfin, il ne faut pas non plus imaginer que la pandémie est totalement derrière nous. Nous sommes en phase de sortie progressive de la pandémie mais il faut garder ces dates. À ce moment-là, on aura une situation beaucoup plus clarifiée si dans les préconisations qui sont aujourd'hui mises en oeuvre pour continuer à se préserver des risques de renouvellement de la pandémie sont maintenues, il faut respecter les normes sanitaires encore maintenant.

Q - Donc pour bien comprendre, ça veut dire qu'à partir du 1er juillet donc si j'ai ce pass sanitaire, je peux aller passer mes vacances en Espagne, en Italie. Et si je ne l'ai pas ?

R - Je peux y aller quand même mais il faut que je présente à ce moment-là mes attestations comme quoi je dois faire un test PCR avant de rentrer ou je dois montrer que je suis vacciné, on peut présenter les mêmes références. C'est un facilitateur, mais ce n'est pas un droit, c'est un facilitateur.

Q - Ce n'est pas un nouveau passeport à l'intérieur de l'Europe ?

R - Ce n'est pas un nouveau passeport, pas du tout.

Q - Mais à quoi correspond le choix ...

R - Il faut mettre les choses très clairement, il faut bien nommer les choses : c'est un facilitateur d'entrée.

Q - Jean-Yves Le Drian, la date du 1er juillet correspond à quelle logique ? C'est le temps de déployer l'outil, c'est le temps de la vaccination encore supplémentaire de nouvelles personnes, ou c'est parce que vous estimez qu'à ce moment-là, le virus aura suffisamment reculé ?

R - Tous ces éléments-là entrent en ligne de compte mais il y a aussi le temps de la mise en oeuvre du processus. Cela vient de se décider, mercredi dernier. Et le principe de décision remonte à un mois et demi. Il a fallu ensuite des rencontres entre la Commission et le Parlement européen pour adopter. Donc c'est passé très vite.

Q - C'est toujours lent l'Europe sur l'application !

R - Non, ce n'est pas long.

Q - Pour vous, vous estimez que... Un mois et demi quand même !

R - Franchement, regardez d'où on vient ; regardez quelle était la situation de l'Europe au début de la pandémie où chacun ouvrait et fermait ses frontières comme il l'entendait, où on s'arrachait les masques sur les tarmacs. Et aujourd'hui, on travaille ensemble non seulement à la définition des processus d'ouverture des frontières mais en même temps, sur ce certificat numérique européen...

Q - Qui sera, ce certificat numérique, pour être très concret... ?

R - Européen...

Q - ...européen, dans notre application StopCovid ? On sera obligé de télécharger l'application StopCovid ?

R - Ou vous pourrez le faire sur papier libre éventuellement.

Q - Sur papier, d'accord.

R - Voilà.

Q - Juste une question sur le nombre de touristes que vous attendez parce que c'est vrai que la France est une destination mondiale importante pour les touristes, près de 70 millions. Est-ce que vous estimez qu'on en aura moitié moins, cette année ? Comment ça va se faire cette arrivée de touristes en France ? Quelles sont vos projections ?

R - C'est très difficile aujourd'hui de faire de la projection, je m'en garderai bien. Nous sommes un des pays, sans doute le pays le plus touristique du monde, tout au long de l'année, certaines régions vivent beaucoup du tourisme, Paris en particulier. Mais le retour se fera progressivement, au fur et à mesure de la prise de conscience que la liberté revient et que nous sommes en situation d'accueillir. J'espère que cela se passera bien, qu'il y aura ce mouvement, mais il faudra sans doute attendre l'année 2022 pour retrouver les chiffres qu'on avait auparavant. Avant, c'était plus de 85 millions de touristes...

Q - 85 millions. Donc pas avant 2022...

R - Pas avant 2022, de retrouver ce chiffre. Avec une force, je pense, de communication que le secrétaire d'Etat, Jean-Baptiste Lemoyne, va mettre en oeuvre pour attirer les touristes en France ; avec le fait, aussi, que sans doute cet été les Français passeront plus de vacances en France qu'auparavant.

Q - Vous les appelez, les touristes étrangers, à venir en France, ou vous vous dites, bon on ne va pas lancer un appel non plus parce que tout cela est quand même très fragile ou est-ce que vous dites, aujourd'hui...

R - Si, on va communiquer, on va communiquer, dès que possible sur l'attractivité de la France dès que cela sera ouvert.

Q - Mais avec un très gros manque à gagner donc encore une fois cette année...

R - Bien sûr !

Q - Mais il y aura une campagne de communication dans les pays ?

R - Il y a des campagnes de communication qui sont prévues, les professionnels du tourisme se sont organisés pour cela. Atout France en particulier jouera un rôle essentiel pour attirer les touristes en France pendant cette saison.

Q - Une question sur l'exemplarité...

R - Je voulais tout de même préciser quelque chose pour être parfaitement clair sur la nomenclature que j'ai évoquée tout à l'heure parce qu'il ne faut pas faire d'erreur sur ce sujet : il nous reste une interrogation britannique.

Q - C'est-à-dire ?

R - C'est-à-dire que le variant indien au Royaume-Uni est en train de poser des problèmes, des interrogations. Et donc, nous sommes très vigilants sur le suivi du Royaume-Uni parce qu'il y a là un sujet qui est partagé, y compris d'ailleurs par les Britanniques.

Q - Cela veut dire quoi ? L'Allemagne, pardon, justement classe la Grande-Bretagne comme zone de mutation des variants. Est-ce qu'elle pourrait être mise sur la liste rouge, la Grande-Bretagne ?

R - Peut-être pas sur la liste rouge. On souhaite que la maîtrise du variant puisse se développer dans un pays où, finalement, la pandémie a connu des échecs réels, là, maintenant. Mais il n'empêche que l'arrivée du variant indien et la multiplication des cas de variant indien au Royaume-Uni posent problème. Et donc, nous sommes vigilants sur ce point en relation avec les autorités britanniques. Cela ne sera pas le traitement rouge, si on doit le faire, cela sera un traitement intermédiaire, mais il n'est pas exclu que l'on puisse - je pense à cela à cause des touristes britanniques - que l'on puisse avoir des mesures sanitaires un peu plus fortes.

Q - Sur les règles aux frontières, vous évoquez justement les pays où il y a beaucoup de variants. Le Président de la République va lui-même la semaine prochaine en Afrique du Sud. Est-ce que vous pouvez nous dire exactement quelles seront les règles appliquées à son retour ? On a cru comprendre que lui-même ne serait pas soumis à l'isolement de dix jours qui s'impose normalement quand on revient de ce type de pays-là. Est-ce que c'est le cas, et si oui, selon quelles justifications ?

R - Je n'ai pas d'informations particulières sur le protocole sanitaire que suivra le Président de la République. Mais il aura un protocole sanitaire spécifique et extrêmement rigoureux, et l'ensemble de son environnement sera soumis à quarantaine.

Q - Et donc son environnement ne l'inclut pas forcément lui-même ?

R - Pas obligatoirement parce qu'il importe aussi que les chefs d'Etat puissent commencer à voyager à condition de s'entourer de la plus grande rigueur dans la protection.

Q - Et quelles sont les règles qui s'appliquent à vous, aux membres du gouvernement en cas de déplacements ?

R - J'ai d'abord, pour ma part, - je suis censé être celui qui voyage le plus - j'ai d'abord arrêté tout déplacement. Ensuite, je les ai effectués en cas de très grande nécessité, avec beaucoup de parcimonie, mais aussi avec beaucoup de rigueur et je dispose d'un protocole sanitaire, pour ma part, très précis et très contraignant et spécifique pour moi.

Q - Et vous avez eu des quarantaines, Jean-Yves Le Drian ?

R - Oui, j'ai déjà fait des quarantaines, j'en ai déjà fait deux. Mais en même temps, je suis vacciné, évidemment. Je suis soumis à de nombreux tests ; je viens de passer mon 63ème test.

Q - PCR ?

R - Donc, je vous rassure pour ma présence, PCR, voilà !

Q - Et nous respectons les distances aussi !

R - J'ai des infirmières et des infirmiers différents...

Q - Avec des écouvillons.

R - Je leur ai proposé un petit challenge pour faire un classement, mais à la fin de l'ensemble de la pandémie. Donc, je suis soumis à ce protocole extrêmement rigoureux, extrêmement précis avec, sur mon environnement, des obligations de quarantaine très régulières mais avec aussi des voyages extrêmement peu nombreux hors Europe. Sur l'Europe, c'est maintenant plus important ; la plupart des ministres des affaires étrangères sont confrontés au même souci parce que la visioconférence est utile, mais à certains moments, il faut bien se parler, et donc on a les uns et les autres des protocoles sanitaires extrêmement rigoureux, extrêmement précis et extrêmement contraignants.

Q - On vous a entendu dire votre inquiétude sur la situation sanitaire au Royaume-Uni. Est-ce que vous considérez que Boris Johnson n'a pas géré comme il convenait cette crise ? Pourtant, les Britanniques sont très en avance sur nous en nombre de personnes vaccinées.

R - Oui, on va arriver dans des délais à peu près similaires aux deux vaccinations consécutives. À un moment donné, - je ne vais pas reprendre tous les chiffres - mais à moment donné, il y avait un niveau de vaccination de première dose au Royaume-Uni qui était très important par rapport à la nôtre ; et puis la deuxième dose était à peu près identique. Donc, on va sortir de la pandémie avec un niveau de vaccination à peu près similaire.

Q - Donc, quand on nous dit que le Brexit a permis une accélération de la campagne outre-Manche, vous trouvez cela exagéré ? Et que Boris Johnson en a peut-être fait un peu beaucoup en termes de communication ?

R - Boris Johnson, je le connais bien, il est habitué aux effets de manches. C'est une de ses spécialités, il fait de la politique dans son pays et il argumente sur les vaccins dans son pays. J'observe simplement que, alors que nous, nous avons toujours considéré - et je le dis ici avec beaucoup de force - qu'il n'y aura pas d'immunité réelle tant qu'il n'y aura pas d'immunité globale dans le monde, et que cela supposait en particulier qu'il y ait des souplesses d'exportation au moins au départ. Nous, nous avons exporté, l'Europe ; quand je dis "nous", c'est l'Europe. Nous avons exporté aujourd'hui autant de doses que celles que nous avons nous-mêmes consommées...

Q - Alors que la Grande-Bretagne, non ?

R - Elle ne veut pas exporter. Et donc, c'est quand même très dommage d'avoir ce sentiment, un peu, de "refermement" sur soi.

Q - D'égoïsme, presque, vous diriez ?

R - Peut-être presque d'égoïsme, j'utiliserai volontiers ce mot. D'autres aussi ont été dans cette situation.

Q - D'autres comme les Etats-Unis ?

R - Comme les Etats-Unis, mais ils ne le sont plus, et heureusement. Mais ils ne le sont plus depuis le sommet de la santé mondiale du G20 qui s'est tenu, il y a 3 jours, où ils ont annoncé qu'ils allaient laisser d'abord les exportations se faire et puis qu'ils allaient faire des dons aux pays les plus en retard sur les vaccins pour permettre d'embrayer en anticipant les productions. Et il fallait que ces gestes soient posés, parce qu'on n'est pas au bout de nos peines dans la lutte contre la pandémie.

Q - Est-ce qu'on est désormais 100% aligné avec les Etats-Unis ? Il y a quelque temps, quand Joe Biden est revenu sur le sujet de la levée des brevets, pour des vaccins, en poussant pour cette levée des brevets, on a eu du mal à saisir si la France est exactement sur la même ligne, puisque le Président de la République avait surtout répondu, comme vous venez de le faire, sur la question de l'exportation des vaccins, plutôt que sur la levée des brevets ?

R - Oui mais je dois dire ici que nous sommes très heureux que Joe Biden rejoigne les préconisations que nous avions faites six mois avant.

Q - Ah, c'est comme ça, c'est dans cet ordre-là ? Ce n'est pas le président américain qui a initié ?

R - Pas du tout et je suis d'ailleurs un peu...

Q - Ce n'est pas cocardier de dire cela ?

R - Mais non, ce n'est pas que nous, c'est l'ensemble des acteurs dans le dispositif qui s'appelle ACT-A que nous avons initié. C'est l'initiative de la France. C'est l'initiative du Président de la République au mois de mars de l'année dernière qui s'est traduite par la Charte de ce qu'on appelle la charte de l'ACT-A en novembre de cette année, dans laquelle on indiquait la nécessité de mutualiser les brevets et, dans cette période particulière, de renoncer à la propriété intellectuelle.

Q - Mais on fait un peu d'ironie et d'agacement : les Etats-Unis se réveillent un peu tard, c'est ce que vous nous dites ?

R - Mais non. Je suis très heureux que le Président Biden revienne dans le multilatéralisme, c'est vraiment une bonne nouvelle, c'est une bonne nouvelle.

Q - Il y a une forme de "Bidenmania" qui peut agacer, ici, en France. C'est-à-dire que tout ce que fait le président américain, c'est vrai que c'est salué. En même temps, pourquoi pas, un septuagénaire donner des leçons à un quadra ?

R - Ils reviennent dans le jeu, ils reviennent dans le jeu sur le multilatéralisme de la santé, ils admettent ensemble qu'il faut se battre pour que l'immunité soit collective. Ils reviennent dans le jeu puisqu'ils reviennent dans l'Organisation mondiale de la santé ; ils reviennent dans le jeu puisqu'ils reviennent dans les accords de Paris sur le climat ; ils reviennent dans le jeu parce qu'ils font un plan de relance que l'Europe a déjà commencé à faire, il y a un an. Bon ! Moi, je trouve ça très bien !

Q - On a tout initié en fait, nous, Européens !

R - C'est très positif !

Q - Mais vous faites partie de ceux qui disent que tout ce que fait Joe Biden...

R - Ce n'est pas une "Bidenmania", c'est de constater que les Etats-Unis ont décidé de revenir dans le jeu du multilatéralisme et c'est une bonne chose. Mais il ne faut pas inverser l'ordre des facteurs, et l'ordre de l'agenda.

Q - Mais vous concédez que tout ce que fait Joe Biden, en ce moment va dans la bonne direction ?

R - Cette décision...

Q - Après l'Europe, va dans la bonne direction... ?

Q - Après l'Europe et après la France...

R - Vous parlez de la propriété intellectuelle ?

Q - De l'ensemble des sujets que vous venez d'évoquer.

R - Sur les sujets que je viens d'évoquer, nous n'avons jamais quitté. Ni la France, ni l'Europe. Nous sommes dans le respect des accords de Paris depuis tout le temps ; nous ne sommes pas partis. Nous sommes dans le respect des accords de Vienne sur l'Iran ; nous ne sommes pas partis. Nous sommes dans le respect de l'OMS ; nous ne sommes pas partis. Les Etats-Unis reviennent ; c'est une très bonne chose !

Q - Alors, on poursuit, on avance puisqu'il y a eu cette semaine en Europe, toujours nous parlons d'Europe, un afflux de migrants dans les enclaves espagnoles au Maroc de Ceuta et Melilla. Est-ce qu'il y a une question qui se pose et c'est Guillaume Roquette qui va vous la poser, sur les images que nous avons vues de mineurs se jetant à l'eau, Guillaume Roquette ?

Q - Oui plusieurs milliers de migrants qui sont passés par la plage, par la mer, pour contourner cette frontière entre le Maroc et l'Espagne, en Afrique. Les gens ont été très touchés par ces images de gens, y compris de tout petits enfants, dans la mer. Est-ce que c'est la préfiguration d'une nouvelle prise de conscience en Europe ou est-ce que cela ne change rien à la rigueur européenne sur l'arrivée des migrants ?

R - Cela montre... Ces incidents sont tout à fait regrettables, très émouvants et il y a une relation en ce moment assez compliquée entre l'Espagne et le Maroc, et je souhaite que cela puisse se rétablir le mieux possible, parce que jusqu'à présent, il y avait sur la question des migrations une relation plutôt positive et partagée entre le Maroc et l'Espagne, bon, quelques éléments, quelques incidents ont amené cette tension particulière. Moi, je me suis entretenu hier avec mon collègue marocain pour essayer de contribuer à ce que ce dialogue puisse reprendre.

Q - Pour dire les choses clairement, si les migrants passent, c'est parce que les Marocains les laissent passer !

R - Mais au-delà de cela, cela montre de manière très forte, très spectaculaire, la nécessité de faire en sorte que l'Europe soit au rendez-vous de sa politique migratoire. Elle ne l'est pas. Elle ne l'est pas et il y a sur la table un texte qui s'appelle le "pacte asile migration" qu'il nous faut traiter globalement. Et cela sera sans doute de la responsabilité de la présidence française d'achever les discussions qui sont commencées.

Q - Mais quand vous dites "elle n'y est pas", cela veut dire qu'il faut accueillir davantage ?

R - Cela veut dire qu'il faut respecter les grands principes de responsabilité et de solidarité ; c'est-à-dire que - je parle de l'immigration irrégulière - les réfugiés, les migrants qui arrivent en Europe, généralement d'ailleurs passent par ce qu'on appelle les pays de première entrée, qui sont généralement l'Espagne, Malte, l'Italie, moins les autres. Et ces pays-là se trouvent confrontés, souvent, à des impossibilités ou des très grandes difficultés de gestion. Et donc, les principes qui sont inscrits dans cette proposition de "pacte asile migration" reposent d'abord sur la nécessité de filtrer, lorsque des migrants arrivent en Europe, ceux qui sont possiblement émargeant au droit d'asile, ceux qui fuient une situation chez eux qui est insupportable en termes d'autoritarisme, de contraintes, de torture, de guerre, d'une part, et ceux qui viennent de manière totalement irrégulière et qui ne pourront pas prétendre au droit d'asile.

Q - Et quand il s'agit de mineurs comme là, est-ce qu'il faut faire un effort particulier ?

R - Et donc, première étape, il faut filtrer, en particulier l'identification des mineurs. Il faut filtrer et accompagner ceux qui sont en situation irrégulière dans leur pays d'origine et permettre à ceux qui sont bénéficiaires du droit d'asile de se retrouver en Europe.

Q - Mais l'Europe doit rester une terre d'accueil pour les migrants et notamment les mineurs migrants ? C'est ça que vous dites ?

R - Pardon ?

Q - Est-ce que l'Europe doit rester, la France notamment, une terre d'accueil pour les migrants et les mineurs migrants ?

R - Non, je viens de vous redire les choses très clairement.

Q - Cela veut dire concrètement ?

R - Cela veut dire concrètement que la France se doit comme l'Europe d'accueillir ceux des migrants qui sont demandeurs d'asile. Parce que le critère qui est retenu pour qu'ils demandent l'asile aurait été reconnu.

Q - Mais la France le fait trop peu aujourd'hui ? On a du mal à comprendre si vous considérez qu'on est en-deçà de nos obligations...

Q - Est-ce qu'on en accueille trop ?

R - On accueille les demandeurs d'asile lorsque les preuves de la demande d'asile sont manifestées. Et on organise le retour de ceux qui sont en situation irrégulière lorsqu'ils sont en situation irrégulière. Mais aujourd'hui, pour permettre le respect de cette disposition, il faut que les pays de première entrée fassent l'objet de lieux de filtrage où on identifie les uns et les autres, ce qu'on ne fait pas suffisamment. Ce qui fait qu'en France, on reçoit des migrants venus, de manière irrégulière, soit par l'Espagne, soit par l'Italie. Et si on ne bloque pas au niveau de la première entrée ces dispositifs, on ne s'en sortira. Ça, c'est le premier point...

Q - C'est ce que l'extrême droite en France dit, et ailleurs, que l'Europe est une passoire. Et aujourd'hui, c'est un peu ce que vous nous dites aussi ?

R - Non, je dis que l'Europe doit se doter d'une vraie politique migratoire.

Q - Donc, avec des centres de rétention dans ces pays d'accueil ?

R - Il faut des centres, appelons-les comme on veut, mais des centres de filtrage où l'on identifie ceux qui doivent retourner ou ceux qui doivent, ceux qui sont éventuellement ressortissants du droit d'asile qu'il nous faut respecter. Parce qu'il est constitutionnellement pour nous indispensable à maintenir et il fait partie aussi de la vocation de l'Union européenne. Cela veut dire aussi qu'il y a une solidarité entre les différents pays européens pour "se partager", entre guillemets, ceux qui sont véritablement des demandeurs d'asile et pour aider les pays de première entrée à assurer la logique de filtrage. Et cela veut dire enfin - troisièmement - que nous sommes en situation de pouvoir agir auprès des pays de transit ou des pays qui sont des pays d'origine pour que, à la fois, on rapatrie leurs ressortissants dans les pays de transit ou d'origine. Et puis, que l'on aide ces pays à se développer, ce qui veut dire une loi de développement suffisamment significative et des grands enjeux sur la politique africaine qu'a évoqués le Président de la République, il y a peu de jours, lors de la rencontre du forum sur les économies africaines de demain.

Q - Concrètement. On parlait des migrants marocains. Est-ce que compte tenu de ce qu'est la situation au Maroc, il faut systématiquement renvoyer les migrants marocains qui ne sont pas éligibles au droit d'asile ?

R - Cela veut dire concrètement que lorsque la politique, le "pacte asile migration" sera mis en place, il y aura des lieux de filtrage où ceux qui viennent du Maroc ou d'ailleurs en situation irrégulière devront être rapatriés chez eux. C'est ça, l'accord européen auquel il faut tendre. Pour l'instant, nous n'y sommes pas.

Q - Donc, il y aura une liste de pays, le Maroc, l'Algérie où on renverra systématiquement...

R - Mais ce n'est pas le Maroc, l'Algérie... Ce sont les pays dont ces ressortissants sont originaires. Cela peut être d'autres pays d'Afrique, cela peut être l'Afghanistan, cela peut être la Syrie. Les routes des migrations sont extrêmement complexes. Seuls ceux qui ont le droit à l'asile peuvent entrer. Ou alors il s'agit de migrants réguliers qui font l'objet d'un contrat de travail et cela, c'est une autre chose.

Q - Mais s'ils sont mineurs, est-ce que le fait même qu'ils soient mineurs leur permet de rester sur notre territoire ?

R - Il faut identifier dans le cadre de ce "pacte asile migration", d'abord permettre d'identifier des mineurs. Ce qui est un sujet un peu plus compliqué qu'il n'en a l'air, d'autant plus que le développement par exemple de l'état civil dans certains pays est assez peu développé. Donc, il faut aussi renforcer cet état civil et la capacité de ces Etats à se doter d'un état civil sérieux. C'est un grand chantier, qui fait partie du "pacte asile migration". Donc, il faut qu'on se mette d'accord sur un paquet global qui est un paquet de responsabilité mais aussi un paquet de solidarité. Solidarité à l'égard des migrants qui sont soumis à des dictatures ou à des guerres, solidarité aussi entre les pays européens entre eux. Il n'y en a pas qui doivent être exclus et ce n'est pas parce que la géographie pénalise, d'une certaine manière, les pays qu'on dit de première entrée que les autres ne doivent pas participer à l'effort.

Q - On y revient, dans la seconde partie, puisque François Bayrou, le Haut commissaire au Plan, dit qu'il faut davantage d'immigration en France pour, je le cite, "assurer notre avenir démographique". Cela fera partie des thèmes que l'on abordera dans la seconde partie de cette émission.

Q - On revient brièvement sur l'immigration.

Q - Oui, puisque nous avons beaucoup évoqué les questions migratoires à l'échelle de l'Europe mais cela agite aussi le débat politique en France, y compris avec des positions très différentes de personnes pourtant pas si éloignées. François Bayrou nous disait il y a quelques jours qu'il fallait recourir à l'immigration pour assurer notre avenir démographique, alors que Michel Barnier, certes élu Les Républicains mais réputé modéré, disait ici même au "Grand Jury" qu'il fallait un moratoire sur l'immigration de trois à cinq ans. Est-ce que vous êtes plutôt proposition Bayrou ou proposition Barnier ?

R - On confond allègrement les migrations acceptées, partenariales, qui font que des entreprises recrutent des migrants sur contrats de travail avec des compétences données, et les migrations irrégulières. Donc, tant qu'on ne clarifiera pas ces situations, on aura un débat qui sera tronqué. Je voudrais revenir sur l'immigration irrégulière tout à l'heure parce que je n'ai pas eu le temps de terminer mon propos. Tout cela veut dire, sur le "pacte sur la migration et l'asile" dont je parlais, qu'il faut parallèlement un effort de développement considérable des pays qui sont les pays d'origine, parce que, sinon, on ne s'en sortira pas. Quand on voit le Niger aujourd'hui qui a 25 ou 26 millions d'habitants qui n'a pas fait sa révolution démographique pour des tas de raisons, c'est-à-dire une limitation du nombre d'enfants par femme, aujourd'hui, au Niger, c'est aux alentours de sept, mais ce n'est pas le seul pays comme cela ; donc, si nous n'avons pas une maîtrise de la part des pays d'origine de leur propre démographie, on ne s'en sortira pas. Donc, il faut aider ces pays à assurer leur propre développement et cela passe par la scolarisation, inévitablement. Le Niger aura 50 millions d'habitants, dans les années 2050.

Q - Quand Michel Barnier dit qu'il faut un moratoire sur l'immigration de trois à cinq ans, vous dites, c'est réaliste ?

R - Je ne sais pas ce qu'il veut dire.

Q - Il est favorable à un moratoire de l'immigration familiale qui est bien plus importante que l'immigration économique et il dit, par exemple, qu'il faut suspendre le regroupement familial.

R - Je pense qu'on doit avoir un traitement différent sur les migrants réguliers et sur les migrants irréguliers.

Q - Donc, vous êtes plutôt contre sa proposition.

R - Oui, je ne la comprends pas, d'autant plus que je connais bien Michel Barnier et ce n'est pas dans ses habitudes de parler ainsi.

Q - C'est l'heure de "La question en plus", elle vous est posée par Albert qui est grand-père d'un petit garçon retenu en Syrie avec sa mère. Nous l'écoutons.

Albert - Bonjour Monsieur le Ministre. Je m'appelle Albert, j'ai 66 ans. J'ai quatre enfants âgés de 42 à 28 ans. La vie a fait que je n'ai qu'un seul petit enfant, un garçon. Mon petit-fils n'a pas encore deux ans et demi, et il est prisonnier dans un camp du nord-est de la Syrie avec sa mère depuis plus de deux ans. Il n'a connu que les camps, vit dans des conditions atroces et ne bénéficie d'aucun soin, est exposé à toutes les maladies. La Belgique, la Finlande et le Danemark ont décidé de rapatrier tous ces enfants et leurs mères, comme le réclament les autorités kurdes. Mon petit-fils, comme tous ces petits Français prisonniers, est innocent. Quand la France va-t-elle enfin se décider à le sauver, à rapatrier ces enfants et leurs mères qui ne peuvent être jugés ?

Q - Jean-Yves Le Drian, est-ce que vous pouvez rapatrier les enfants et les mères ? Jusqu'ici vous n'avez fait que les enfants, sans leurs mères...

R - Je comprends l'émotion de ce monsieur qui m'interpelle. Il y a dans cette partie de la Syrie, aujourd'hui, plusieurs dizaines de djihadistes français qui ont combattu contre la France et qui sont aujourd'hui dans des camps ou emprisonnés. Ceux-là seront jugés, lorsque la situation de guerre sera achevée. Nous sommes en guerre dans cette région. Je pense que mon interlocuteur doit le savoir. Il y a dans cette région à la fois les forces démocratiques syriennes, auxquelles il faisait référence, mais il y a aussi des forces turques, des forces russes, des forces syriennes, un petit peu d'Américains. Donc, nous sommes dans une situation extrêmement compliquée, dans une situation de guerre où il y a donc des gens qui sont en prison. C'est logique que cela se passe ainsi en cette période et à ce moment de la crise syrienne. Par contre, il y a des enfants. Il y a des enfants qui n'ont rien fait et que nous souhaitons, nous, rapatrier. Nous avons commencé des rapatriements d'enfants. Nous en avons rapatrié 37, déjà.

Q - Donc, vous allez continuer, mais sans leurs mères... ?

R - Nous ne rapatrions pas avec leur mère, nous ne rapatrions que les enfants orphelins et les enfants que l'on peut rapatrier avec l'accord de la mère. Nous sommes toujours prêts à continuer à faire cela, même si c'est dans des conditions extrêmement difficiles...

Q - Mais séparer les deux.... ?

R - Si les mères le demandent, oui, c'est déjà arrivé.

Q - Si elles ne veulent pas, à ce moment-là, elles gardent leur enfant avec elles ?

R - Vous savez que dans ces camps, il y a aussi des femmes qui sont des combattants djihadistes, qui le restent et qui organisent "les résistances" entre guillemets. Donc, cette question devra être traitée à un moment donné lorsque la situation en Syrie sera pacifiée, autrement, on ne pourra pas le faire. Dans l'immédiat, nous sommes toujours désireux - le Président de la République l'a redemandé - à ce que l'on puisse rapatrier des enfants, soit des enfants orphelins, soit des enfants qui peuvent revenir avec l'accord de leur mère, avec un accueil possible dans leur propre famille.

Q - Aujourd'hui, des réfugiés syriens sont priés de quitter le Danemark car la situation en Syrie est jugée sous contrôle par les Danois. Est-ce que la France pourrait envisager d'imiter le Danemark et d'expulser les réfugiés syriens qui ont trouvé asile sur notre territoire ?

R - S'ils ont le droit d'asile, on le respecte.

Q - Mais si jamais la situation s'est améliorée ? Les Danois disent que la situation s'est améliorée...

R - Excusez-moi, nous n'allons pas revenir sur les confusions du débat que nous avons eu tout à l'heure. Le droit d'asile est un droit imprescriptible de la France, de l'Union européenne, et ceux qui en bénéficient, l'ont. Ce n'est pas la question des enfants, là.

Q - Donc, pour les enfants précisément et le cas de ce grand-père, si son petit-fils ne rentre pas, c'est parce que sa mère qui est là-bas s'y oppose ?

R - Oui, sans doute, sauf s'il est dans un endroit où il est difficilement atteignable par les éléments que nous pouvons amener sur place pour les rapatrier. Toutes les opérations de rapatriement d'enfants - je les ai suivies de près, les 37 - sont très compliquées. Donc, nous les menons avec l'accord des forces démocratiques syriennes mais ce n'est pas si simple que cela. Il faut d'abord être sûr que ce sont eux, il faut bien les identifier, il faut faire en sorte de les rapatrier. Ce n'est pas simple. Le règlement de cette affaire n'interviendra que lorsqu'il y aura un ensemble de faits qui se mettront en place en Syrie, et à ce moment-là, les parents, ou les combattants, devront être jugés.

Q - Nous passons à la situation au Proche-Orient avec un cessez-le-feu qui a été décrété cette semaine, en fin de semaine entre Israéliens et Palestiniens.

Q - Cela a permis de mettre fin, en tout cas provisoirement, à plusieurs jours de conflit qui ont fait plusieurs dizaines de morts, à la fois côté israélien et côté palestinien, bien sûr. Est-ce qu'avec ce cessez-le-feu, vous dites que l'escalade est terminée et que le conflit est derrière nous, en tout cas pour les jours, les semaines, les mois à venir ?

R - J'espère que la cessation des hostilités va se poursuivre. La France a été à l'initiative, hier, d'une résolution aux Nations unies, d'une déclaration aux Nations unies, qui a été adoptée à l'unanimité et qui intègre ce constat de cessation des hostilités et qui intègre aussi la nécessité d'avoir un acheminement humanitaire urgent et indispensable. Je voudrais, à cet égard, saluer les efforts menés par l'Egypte qui a déployé beaucoup de passion et d'engagement pour aboutir à ce résultat. Le Président de la République s'était entretenu d'ailleurs à ce sujet en début de semaine avec le Président Sissi et le Roi de Jordanie. Nous avons une situation de cessation des hostilités. Mais la grande leçon que je tire de cette crise dramatique, c'est que ceux qui pensaient, et ils étaient finalement assez nombreux, que le conflit israélo-palestinien - historique, des dizaines d'années - allait progressivement s'éteindre, puisque ce n'était pas dans le radar, puisqu'il y avait d'autres grands sujets de conflictualité, comme la question iranienne, en particulier, dans la région, la question irakienne, la crise en Syrie, bref que tout cela passait un peu en dehors des préoccupations et que finalement, on allait pouvoir aboutir à un règlement de fait de cette crise majeure, eh bien, tous ceux-là se sont trompés. Ce qui est frappant depuis les événements récents, c'est que l'histoire et la géographie se sont réinvitées avec fracas et avec violence. Donc, nous ne pouvons pas considérer aujourd'hui que c'est fini. Cela a montré l'urgence de trouver un processus politique, parce que s'il y a eu cette crise, c'est en grande partie parce qu'il n'y avait pas de processus politique et il n'y en a toujours pas aujourd'hui.

Q - C'est aussi l'impuissance de l'Europe...

R - Pourquoi parlez-vous tout le temps de l'impuissance de l'Europe ? Et sans arrêt depuis le début. Pas du tout.

Q - En quoi l'Europe est-elle intervenue positivement ?

R - Parce que les ministres des affaires étrangères européens se sont réunis lundi dernier, les 27, et que le porte-parole des 27 a déclaré toute une série de points sur lesquels l'Union européenne demandait d'avancer.

Q - Mais il a fallu l'intervention de Joe Biden.

R - A un moment donné oui. Mais pourquoi est-ce que l'intervention de Joe Biden signifie dans votre esprit l'impuissance de l'Europe ? Cela m'épate. Vous avez déjà parlé de l'impuissance de l'Europe pour le Covid, là encore l'impuissance de l'Europe. Non, l'Europe est puissante ! La nouveauté, c'est que pendant quatre ans, l'Europe a bougé, l'Europe a changé. Pendant quatre ans, l'Europe a dû assumer, elle seule, toute seule, le multilatéralisme. Elle a dû assurer toute seule les engagements internationaux. C'est maintenant que les Etats-Unis reviennent. Donc, l'Europe a fait preuve de sa force et au niveau du Proche-Orient, elle joue sa partition. Alors, cela veut dire concrètement que demain, il faut engager des politiques de petits pas. Ce qui m'a frappé, aussi, dans les événements de ces jours derniers, c'est que le Président Biden a réaffirmé son engagement sur la nécessité d'avoir deux Etats. Pendant un certain temps, on commençait à faire disparaître cette hypothèse, mais là, elle revient. Donc, il faut maintenant faire en sorte qu'il y ait une logique de confiance qui puisse s'instaurer pour que cette référence essentielle, qui est le fait qu'on aboutira à une solution de paix lorsqu'on aura deux Etats avec des frontières définies et sécurisées. On fera du chemin. Mais ce qui m'a frappé le plus dans cette crise, c'est qu'il y a eu des conflits en Israël. Dans des villes israéliennes, les communautés se sont affrontées. En Israël, c'est la première fois ! Cela montre bien que si d'aventure, on avait une autre solution que la solution à deux Etats, on aurait, alors, les ingrédients d'un apartheid qui durerait longtemps. Donc, il faut essayer d'éviter cette situation.

Q - Est-ce la faute de Netanyahou ?

R - Je pense qu'il faut dire d'abord que c'est la faute du Hamas. Le Hamas est une organisation terroriste.

Q - Je parlais des tensions à l'intérieur même d'Israël.

R - C'est la réalité du fait que des communautés vivent l'une à côté de l'autre sans perspective politique réelle.

Q - Mais vous employez le mot d'apartheid...

R - Non, j'ai dit que le risque d'apartheid était fort si on continuait à aller dans une logique d'un seul Etat ou du statu quo. Même le statu quo produit cela.

Q - Mais il n'y a pas d'apartheid aujourd'hui en Israël, c'est ce que dit une Démocrate, aujourd'hui, aux Etats-Unis.

R - Oui mais le risque est celui-là. C'est la première fois que l'on a pu constater des situations de conflictualité dans les villes israéliennes. Je parle des villes israéliennes, je ne parle pas de la Cisjordanie.

Q - Alors, autre zone de conflit, c'est le Sahel.

Q - Vous disiez qu'il y a beaucoup de points de vigilance en ce moment mais il y en a un qui semble vouloir durer et durer encore puisque le chef d'état-major des armées françaises lui-même, le général Lecointre, concède que nous serons certainement encore au Sahel en 2030. Cela veut dire encore dix ans de plus. Est-ce que c'est un horizon pessimiste ou optimiste, même, de votre point de vue ?

R - Au Sahel, il y a des choses qui avancent. Il est certain que la force Barkhane, soutenue maintenant par la force des Européens - il y a des Européens au Sahel et des Européens organisés, qui s'appelle la force Takuba - a permis des actions anti-terroristes très significatives depuis 2020, y compris cette année. Mais cela ne suffit pas. Il faut vraiment que nous nous organisions ensemble pour que les Africains, les pays du Sahel, assurent eux-mêmes leur propre sécurité dans l'avenir. C'est tout le rôle de ce que l'on appelle la force conjointe, mais aussi le rôle de l'outil de formation européen qui s'est mis en place pour assurer la formation de ces armées. Mais cela ne suffit pas non plus, parce que ce qui est le plus préoccupant, finalement, c'est le fait que lorsque des territoires sont " libérés " entre guillemets, ou sont pacifiés, où l'on a organisé des attaques et des actions pour faire en sorte que les groupes terroristes puissent se retirer ou soient neutralisés, il faut immédiatement que la responsabilité des Etats revienne sur le territoire. J'ai dans la tête une région très particulière du nord-ouest du Niger où nous avons mené des opérations extrêmement significatives et où il faut maintenant que les écoles reviennent, que l'hôpital revienne...

Q - Cela prendra combien de temps ? Dix, vingt, trente ans ?

R - Cela peut se faire vite à condition que la responsabilité des différents Etats puisse être extrêmement soutenue et extrêmement organisée, ce qu'on appelle le "surge civil" qu'il nous faut développer pour permettre aux jeunes qui sont là d'avoir de l'activité, de ne pas être enthousiasmés par les salaires qu'ils peuvent recevoir, ou les pécules, de groupes djihadistes, dont la volonté n'est pas celle-là et dont la volonté est aussi de faire du trafic.

Q - Puisque l'on parle de la situation au Sahel, avez-vous des nouvelles d'Olivier Dubois, ce journaliste français, collaborateur de divers médias, qui a été enlevé, début avril, au Mali par des djihadistes affiliés à Al-Qaïda ?

R - Nous pouvons penser que ce journaliste, M. Dubois, est aujourd'hui un nouvel otage. Tout nous laisse à penser que c'est cela. Au début, on pensait qu'il avait disparu. Il y a eu une vidéo depuis. Tout nous laisse à penser qu'il est otage d'un groupe djihadiste.

Q - Est-ce que vous avez des relations, est-ce que vous êtes en contact avec ce groupe djihadiste ?

R - Cela fait maintenant, vous l'avez rappelé en début de propos, plus de neuf ans que je suis amené à m'occuper de ce genre de sujets, douloureux, difficiles. Ma ligne de conduite a toujours été la même : je n'en parle pas. Sachez que l'on est bien au fait de tout cela ; je n'en parle pas...

Q - Est-ce que vous avez des preuves de vie d'Olivier Dubois ?

R - Il y a eu la vidéo, et c'est la raison pour laquelle on considère qu'il y a eu prise d'otage sans doute avérée, aujourd'hui. Nous mettons les moyens nécessaires, comme à chaque fois, et on a réussi, dans beaucoup de cas. Certains ont été longs mais on a réussi.

(...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 mai 2021