Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la politique étrangère de la France, à l'Assemblée nationale le 19 mai 2021.

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Circonstance : Audition devant la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale

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Texte intégral

Mesdames et Messieurs les Députés, je suis ravi de vous retrouver. Je vous prie de bien vouloir excuser le report de cette audition, due à un changement de l'organisation du G7 des ministres des affaires étrangères à Londres, ainsi qu'à un déplacement au Liban.

Avant d'aborder la crise au Proche-Orient, j'aimerais vous faire part de ma conviction sur le moment que nous vivons. Au cours des dernières années, une forme d'accoutumance à l'idée que le conflit au Proche-Orient pourrait disparaître de lui-même s'était développée. Au sein de la communauté internationale, il était passé au second plan des préoccupations et chacun faisait semblant de croire que le temps allait le dissiper. Les accords d'Abraham semblaient y contribuer. J'observe d'ailleurs que nous avons rarement abordé ce sujet de front ensemble, car il ne faisait pas l'actualité. En réalité, on ne peut pas faire passer durablement au second plan cet enjeu : le temps n'a rien dissipé et l'histoire est revenue en force, avec violence.

Mais nous étions un certain nombre à penser que ce conflit n'était pas un "conflit gelé", comme on dit parfois, ce qui nous a permis de prendre l'initiative. Je vous ai fait part à plusieurs reprises de la création d'un creuset de réflexion avec mes homologues égyptien, jordanien et allemand. Nous avions commencé à travailler pour identifier les mesures de confiance à prendre afin d'engager un processus. Nous avions rencontré Gabi Ashkenazi, ministre israélien des affaires étrangères, Ryad Al-Maliki, ministre des affaires étrangères de l'Autorité palestinienne et plusieurs autres acteurs. Notre dernière réunion s'est tenue en mars.

Je suis convaincu, comme le président Bourlanges, qu'il faut absolument s'attaquer à la mise en oeuvre d'une cessation des hostilités. Mais cela ne suffira pas. Il faudra se lancer dans un véritable processus de paix sur la base, de notre point de vue, des résolutions des Nations unies et de l'existence de deux Etats - je ne reprends pas les références que vous connaissez tous - chacun dans sa sécurité et son indépendance, ayant Jérusalem pour capitale. Nous n'apportons aucune modification de fond à la position française. Celle de l'Union européenne, fondée sur la déclaration de Venise de 1980, n'a pas davantage changé.

La situation est dramatique, le nombre de morts insupportable. Je serai très clair : dans les violences en cours, l'analyse des responsabilités ne laisse aucune place au doute. Le Hamas a cherché à instrumentaliser la montée des tensions de ces dernières semaines, provoquées par les tentatives de remise en cause du statu quo de 1967 sur l'esplanade des Mosquées et par des menaces d'éviction de familles palestiniennes à Cheikh Jarrah. Le contexte était mûr pour une escalade. Cyniquement, Le Hamas a instrumentalisé cette situation par une campagne massive de tirs sur les grands centres de population israéliens. Son agenda était double : s'imposer au sein du leadership palestinien, dans un contexte de grande fragilité du président Mahmoud Abbas ; faire évoluer les règles du jeu avec Israël, en faisant la démonstration de capacités nouvelles, sur les plans quantitatif et qualitatif. Telle est ma lecture du scénario qui s'est produit.

Je condamne avec la plus grande fermeté les milliers de tirs de roquettes et de missiles qui se sont abattus sur Israël, de façon indiscriminée et aveugle, en violation du droit international. Dans une telle situation, tout pays a droit à la légitime défense. Mais cela suppose d'agir de façon proportionnée et de respecter le droit international. Je rappelle ici que la sécurité des journalistes et de ceux dont l'expression concourt à la libre information et au débat public est une responsabilité essentielle.

Faire durer davantage la campagne de frappes présente des risques considérables pour les populations. Les armes doivent se taire le plus rapidement possible. Mon homologue américain et moi-même avons eu des entretiens très réguliers avec de nombreux responsables politiques de la région, les ministres des affaires étrangères israélien et palestinien bien sûr, ceux de Jordanie et d'Egypte également. Nous nous parlons régulièrement, hier encore, peut-être ce soir, pour essayer de faire avancer les choses.

Le risque d'extension du conflit est réel et inquiétant, en Cisjordanie, où les heurts sont de plus en plus violents et de plus en plus meurtriers, à Jérusalem, même si les menaces d'éviction de familles palestiniennes ont été levées - je rappelle que la France est fermement opposée aux colonisations. La grande nouveauté, c'est qu'un front interne pourrait apparaître en Israël : les villes connaissent des situations conflictuelles, dans un contexte politique complexe, après quatre élections législatives en deux ans.

Par ailleurs, on peut craindre un élargissement régional du conflit. Des tirs de roquettes ont eu lieu depuis le Sud-Liban, par-delà la ligne bleue, et depuis la Syrie. La poursuite des affrontements porte atteinte à nos partenaires régionaux. La Jordanie est en position sensible car elle ne peut rester inactive face aux tentatives de remise en cause du statu quo historique régissant l'esplanade des Mosquées, dont elle est la garante. La dynamique positive amorcée par la normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes risque de s'enrayer. La situation est donc d'une grande gravité ; nous sommes tous très mobilisés.

Que pouvons-nous faire ? La prolongation des actions offensives ne sert personne. Il faut absolument éviter une offensive terrestre israélienne, qui ouvrirait une phase incontrôlable du conflit. Je rappelle que celui de l'été 2014 a duré cinquante jours et que son bilan est effroyable. La première action à mener, c'est la cessation des hostilités, le plus vite possible. Le Président de la République s'est entretenu avec le Premier ministre Benyamin Netanyahou. Il a rencontré lundi, à la veille du sommet de Paris sur l'Afrique après la crise du covid-19, le président Abdel Fattah al-Sissi et le roi Abdallah II. Avec l'Egypte et la Jordanie, nous travaillons à un apaisement des tensions à Jérusalem au sujet du statu quo sur l'esplanade des Mosquées et des colonisations. Nous apportons par ailleurs une assistance humanitaire d'urgence à Gaza.

Nous préparons un projet de résolution au Conseil de sécurité avec les Jordaniens, les Egyptiens et les Tunisiens - la Tunisie est l'Etat arabe qui siège au Conseil de sécurité actuellement - afin de dégager un consensus. Une fois la fin des hostilités acquise, il faudra enclencher un processus politique et reprendre pas à pas le fil d'un dialogue qui n'aurait jamais dû se rompre.

Les échanges que j'ai eus avec les uns et les autres m'incitent à penser que nous avons des chances d'aboutir. Bien entendu, nous sommes en relation avec Antony Blinken, qui dirige la diplomatie des Etats-Unis, dont la position est déterminante au Conseil de sécurité. Les Américains se sont tenus en retrait, s'inscrivant sans doute dans la logique que j'ai indiquée en introduction, qui veut que cette situation s'apaise progressivement et qu'elle n'est pas centrale dans la région, contrairement aux tensions avec l'Iran, largement évoquées ces derniers mois. Voilà ce que je peux dire publiquement à ce sujet.

J'en viens au Liban. Je me suis rendu à Beyrouth les 6 et 7 mai. Ma démarche avait pour objet de montrer le soutien sans réserve de la France, non aux autorités libanaises, mais au peuple libanais, après les explosions survenues il y a près d'un an dans le port de Beyrouth et dans la crise économique, financière, sociale, humanitaire et sanitaire que traverse le pays. Notre mobilisation a été exceptionnelle. En 2020, nous avons apporté plus de 85 millions d'euros, en cash, pour le financement de projets destinés à la population libanaise, qu'il s'agisse de l'accès à l'alimentation, de l'éducation ou du soutien médical et sanitaire.

J'ai pu constater que les promesses avaient été tenues, et dépassées. J'ai visité une école et un hôpital reconstruits grâce à l'aide de la France, ainsi que l'université Saint-Joseph, proche du lieu des explosions, qui a été remise en état. J'ai aussi rencontré des associations humanitaires et des associations de la société civile. Il s'agissait de montrer au peuple libanais que, même si ses dirigeants ne parviennent pas à une solution politique, la France est là.

J'ai rencontré, par respect, les trois dirigeants institutionnels : le Président de la République, Michel Aoun, le président de l'Assemblée nationale, Nabih Berri, et le Premier ministre désigné, Saad Hariri. J'ai dit à chacun la même chose : les engagements n'ont pas été tenus. Lorsque, le 1er septembre, Emmanuel Macron a demandé aux acteurs politiques - représentant l'ensemble des courants - leur accord, ainsi que la garantie qu'un gouvernement serait constitué sous quinze jours, chacun a pris la parole pour dire "oui". Des réformes et un calendrier ont été arrêtés. Mais je le dis ici publiquement, et je sais combien la presse libanaise est attentive : rien ne s'est passé, sinon la désignation d'un Premier ministre qui ne parvient pas à constituer son gouvernement.

J'ai donc voulu montrer aux Libanais que, même si les dirigeants ne s'organisent pas, la France est présente. Cette démarche a été, je crois, appréciée des acteurs de la société civile, qui ont semblé faire preuve d'un peu plus de détermination collective, notamment pour faire en sorte que les législatives se tiennent bien en 2022. C'est essentiel car, par le passé, les élections ont sans cesse été repoussées.

Par ailleurs, nous avons décidé de prendre des mesures restrictives, en matière d'accès au territoire français, à l'encontre de personnalités responsables du blocage politique ou impliquées dans des affaires de corruption. Je l'ai dit aux trois dirigeants susmentionnés. Je ne nommerai pas publiquement les intéressés ; ils constateront eux-mêmes l'effet de ces mesures.

Nous ne nous arrêterons pas là. J'ai appelé l'attention de mes homologues européens et des mesures similaires seront prises à l'échelle européenne. Personne ne souhaite voir ce pays se disloquer, dans une forme de suicide collectif. Il s'agit d'amener les acteurs politiques à répondre à la question que lui pose le peuple depuis les manifestations de l'automne 2019 - bien avant la crise du Covid-19 et les explosions du port de Beyrouth.

Q - Nos partenaires européens nous suivent-ils ?

R - Oui. Pour la première fois - le compte rendu des conclusions du dernier Conseil européen des ministres des affaires étrangères en atteste -, le Haut représentant Josep Borrell a abordé la question libanaise, qui est devenue un sujet européen. Nous continuerons à exercer une pression sur les dirigeants libanais pour qu'ils prennent les décisions qui s'imposent, au lieu d'adopter une attitude d'attente des élections législatives, dont nous devons faire en sorte qu'elles aient bien lieu en 2022.

Je reviens brièvement au sujet précédent, car j'ai omis d'indiquer qu'une réunion exceptionnelle du Conseil européen des ministres des affaires étrangères, consacrée à la question israélo-palestinienne, a eu lieu hier après-midi. Après trois heures de discussions, nous sommes parvenus à un accord déclaratif du haut représentant, à peu près sur les mêmes bases que ce que j'ai indiqué : appel au cessez-le-feu immédiat ; mise en oeuvre des dispositions adoptées par la communauté internationale, notamment par le Conseil de sécurité ; effort considérable pour l'humanitaire.

J'en viens au Tchad. J'ai assisté aux obsèques du président Idriss Déby. Les circonstances de sa mort sont particulières : c'est deux jours après la proclamation du résultat de la présidentielle - certains questionnent l'élection, mais elle a bien eu lieu, avec 65% de participation -, que le président élu a été mortellement blessé, à 300 kilomètres au nord de N'Djamena. Il avait pris la tête de son armée pour stopper la progression de groupes rebelles, entrés sur le territoire depuis la Libye et qui fonçaient sur la capitale. La situation est quelque peu exceptionnelle.

Trois principes guident l'action de la France au Tchad. Nous sommes attachés à l'intégrité et à la stabilité territoriale du pays face à la menace de groupes armés en provenance de Libye - cela a été le cas du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT). Nous soutenons une transition pacifique, d'une durée limitée et qui s'appuie sur un gouvernement civil d'union nationale et sur le dialogue avec l'ensemble des acteurs politiques et de la société civile, en vue d'aboutir à des élections libres et transparentes. Nous soutenons l'initiative de l'Union africaine, prise vendredi dans le cadre du Conseil de paix et de sécurité (CPS), visant à accompagner cette transition.

J'ai rencontré hier le Premier ministre, Albert Pahimi Padacké. Il a constitué un gouvernement de transition qui inclut des membres de l'opposition, en particulier des représentants du parti de Saleh Kebzabo, le principal opposant. M. Padacké était lui-même candidat contre le président Déby lors des dernières élections - il n'avait pas réalisé un score mirobolant. Ce gouvernement a décidé de constituer un Conseil national de transition, qui jouera le rôle d'une assemblée parlementaire - il s'agit en quelque sorte d'une assemblée constituante.

Pour l'instant, tout cela reste au niveau des principes. J'ai rappelé à M. Padacké la nécessité de constituer le Conseil national de transition dans les plus brefs délais, de faire en sorte qu'un dialogue national s'instaure, de respecter les dix-huit mois prévus pour la transition et de s'en tenir au principe selon lequel les personnes en responsabilité ne seraient pas éligibles au terme du processus - en vertu de ce que l'on pourrait appeler la "jurisprudence malienne". Ces principes sont les mêmes que ceux formulés par le Conseil de paix et de sécurité, et le président de la Commission de l'Union africaine, M. Moussa Faki Mahamat, que j'ai rencontré hier à Paris, a rappelé que son organisation veillerait à ce que les choses se déroulent de la sorte.

Q - Ce Conseil national suit-il le modèle de l'Assemblée constituante de 1789 ?

R - Non. D'autres expériences du même type ont déjà eu lieu en Afrique : dans une période de crise, on met en place un "conseil de transition". Tout le problème est de savoir comment celui-ci est composé.

Un comité militaire de transition a donc été mis en place, présidé par l'un des fils d'Idriss Déby, le général Mahamat Déby, avec un gouvernement civil - dans les conditions que je viens d'indiquer. La situation reste très fragile, mais il faut garder la ligne que j'ai indiquée, et que partage l'Union africaine.

Au Mali, un processus électoral a été engagé, dans le cadre des instances de transition. Un nouveau gouvernement est en cours de formation. Sa composition devrait être connue dans les jours à venir, sans que la transition soit remise en cause. Il y a un président de transition, Bah N'Daw - qui était aussi à Paris hier -, un Premier ministre et une junte militaire. Tous s'inscrivent dans un processus qui devrait déboucher sur un retour des civils et un processus électoral démocratique. Les élections devraient avoir lieu aux mois de février et de mars 2022. Le processus se déroule de manière encourageante ; il faut espérer qu'il aboutisse.

L'autre sujet, concernant le Sahel, est évidemment la sécurité. À la fin du mois de juin, une réunion de la conférence de soutien en faveur de la Coalition pour le Sahel se tiendra à Bruxelles. C'est un rendez-vous important, qui rassemble soixante partenaires internationaux - dont les Européens -, y compris des bailleurs, autour de la volonté de développer la sécurité dans la région.

L'un des objectifs est d'organiser un surge civil, dans le cadre du pilier 3 des accords de N'Djamena, dont je vous ai parlé à plusieurs reprises. Il s'agit de faire en sorte que les territoires sensibles repris aux groupes terroristes soient revitalisés, avec la réintroduction d'un service public minimum - dans les domaines de l'éducation, des services sociaux et sanitaires, mais aussi de la sécurité, avec des forces de police. On n'y est pas encore mais les pays les plus sensibles, notamment le Niger - j'ai rencontré hier soir le nouveau président du pays, Mohamed Bazoum - et le Burkina Faso trouvent que les choses progressent. Ainsi, dans la zone de Tillabéri, à la frontière entre le Niger et le Burkina Faso, où des groupes terroristes, entre autres choses, taxaient les populations, et qui vient d'être libérée grâce à une intervention militaire, l'enjeu est de faire en sorte que les écoles rouvrent, que les jeunes trouvent une activité, etc. Nous avons identifié plusieurs zones de ce type sur lesquelles nous essayons de concentrer les efforts.

Il y a parfois des motifs de satisfaction. Ainsi, au Soudan, la transition se déroule bien. En septembre 2019, une révolution a libéré ce pays de la dictature qu'il subissait depuis trente ans. Une architecture de cohabitation entre militaires et civils a été élaborée. Sur l'initiative de la France, une conférence d'appui à la transition s'est ouverte, en présence du chef de l'Etat soudanais et du Premier ministre, Abdallah Hamdok. La France a consenti un prêt-relais pour aider le pays à rembourser ses arriérés au FMI. Nos partenaires américains et britanniques ont assuré qu'ils contribueraient également. En outre, nous avons décidé d'annuler notre créance envers le Soudan, la plus importante parmi les membres du Club de Paris - elle s'élève à 5 milliards de dollars. Les autres acteurs ont indiqué qu'ils se joindraient à notre initiative.

Le Soudan est un pays extrêmement important. Autrefois à l'origine d'actions terroristes, il est en train de devenir un exemple. Il est possible qu'un pays sorte d'une longue dictature et engage un processus démocratique, et que ce changement soit accompagné par les pays développés. Nous espérons que cela durera, les acteurs semblant déterminés à ce que la transition se poursuive. Il était très important que ces décisions soient prises à Paris et que la France soit à l'initiative.

Le sommet sur le financement des économies africaines s'est tenu hier à Paris. Une mobilisation importante a eu lieu autour des vaccins et du financement de la sortie de crise. Les pays africains, surendettés et sans capacité de création de liquidités, ne peuvent pas mettre en oeuvre des plans de relance. Il faut d'abord briser le cycle du surendettement. Des mesures avaient déjà été prises par le G20 en novembre : un moratoire avait été prononcé et la dette de certains pays annulée. La création de droits de tirage spéciaux, à hauteur de 650 milliards de dollars, avait également été annoncée, dont une partie était affectée à l'Afrique - 33 milliards, ce qui était insuffisant. Il a été convenu hier de réallouer ces droits de tirage de manière à atteindre 100 milliards de dollars au bénéfice du continent - pour que la reprise se matérialise en Afrique, les besoins de financement sont estimés à 285 milliards. Ces mesures s'accompagneront d'un dispositif de financement de l'entrepreneuriat africain. L'Afrique reçoit moins de 3% des investissements directs : il faut mobiliser tous les instruments pour "dérisquer" les activités, en ciblant les phases les plus cruciales, notamment l'amorçage des projets.

En ce qui concerne les vaccins, j'ai beaucoup entendu parler de la proposition américaine de lever la protection intellectuelle. Nous sommes d'autant plus favorables à cette idée que nous l'avions déjà formulée il y a plusieurs mois dans le cadre du dispositif Access to COVID-19 Tools Accelerator (ACT-A), lancé à notre initiative. On lit ainsi dans la charte adoptée lors du Forum de Paris sur la paix : "Nous encourageons [...] les transferts de technologies et les licences de propriété intellectuelle volontaires ainsi que la mutualisation des brevets". Je tiens à le rappeler, car certaines des choses que j'entends m'irritent... Cela peut se faire au sein de l'OMC ; nous sommes d'ailleurs en train d'agir en ce sens. Certes, la question doit être traitée, car le vaccin est un bien public mondial, mais les facteurs bloquants se situent à d'autres niveaux.

D'une part, il faut lever les restrictions d'exportation. Les chaînes d'approvisionnement mondiales doivent désormais fonctionner librement. À cet égard, nous attendons des Etats-Unis qu'ils autorisent l'exportation des produits de base entrant dans la composition des vaccins. J'observe que dans cette affaire l'Union européenne a été très ouverte : nous exportons autant que nous consommons - et nous sommes les seuls à le faire. La question de la formation est également importante. Il faut mobiliser des ressources humaines pour permettre les transferts de technologie, qui prennent généralement plusieurs mois.

C'est une priorité qui a été affichée hier lors du sommet sur le financement des économies africaines. Il faut produire des vaccins à ARN en Afrique. Des projets sont d'ailleurs en cours.

Je me rendrai demain à Dublin avec le secrétaire d'Etat Clément Beaune. Nous y manifesterons notre volonté de voir les Britanniques respecter intégralement le protocole irlandais. Nous avons déjà dit à ces derniers qu'ils devaient respecter l'ensemble de leurs engagements, aussi bien en ce qui concerne ce protocole que l'accord de commerce et de coopération (ACC). Si tel n'était pas le cas, nous mettrions en oeuvre les mesures restrictives et discriminatoires prévues dans les accords.

Je voulais aller à Dublin plus tôt, mais les conditions sanitaires ne le permettaient pas. Je serai reçu par le Président de la République.

L'initiative du Président Biden, dont Antony Blinken nous avait fait part, est intervenue au moment du G7 à Londres. Très bien, faisons en sorte que le vaccin soit un bien commun mondial ! Mais commençons par assurer la liberté d'exportation des composants ! L'objectif est de produire le plus vite possible des vaccins à ARN en Afrique. La question des investissements permettant de construire les unités est en train d'être réglée. Mais lorsque les usines de fabrication de vaccins verront le jour en Afrique du Sud, au Sénégal - sans doute - et en Egypte - peut-être, elles devront disposer des produits de base nécessaires. C'est là l'enjeu principal.

(...)

Plusieurs d'entre vous sont intervenus sur le Proche-Orient. Je le répète, nous sommes déterminés à agir pour que la procédure que nous avons initiée auprès du Conseil de sécurité des Nations unies aboutisse. Les discussions sont en cours. La France prend ses responsabilités ; personne d'autre ne le fait.

La France était favorable aux accords d'Abraham, mais même cette dynamique peut être remise en cause si le conflit perdure. Je suis donc très préoccupé du risque de régionalisation du conflit. C'est une raison supplémentaire pour aboutir à la cessation des hostilités, et la France joue pleinement son rôle dans le processus.

Sans doute les Etats-Unis se sentent-ils moins directement concernés que par le passé car leurs priorités ont changé - crise iranienne, relations avec la Chine, etc. Mais ils sont membres du Conseil de sécurité, et sont notre allié. Il faut donc également que nous parlions avec eux.

Je le répète également, mais tout le monde l'aura bien compris, le Hamas est pour nous une organisation terroriste, contrairement à l'Autorité palestinienne, organisation responsable - d'ailleurs, nous tenons aussi le PKK pour une organisation terroriste.

À moyen terme, qu'en est-il de la situation israélo-palestinienne ? La France, comme l'Union européenne, dialogue toujours dans le même cadre depuis dix-huit ans et les instances des Nations unies ont repris ces orientations : deux Etats ; des frontières sûres et reconnues ; Jérusalem comme capitale ; les frontières de 1967 comme élément de négociations ; la sécurité des deux peuples. Si quelqu'un veut défendre d'autres options - Etat unique ; statu quo ; pourrissement -, qu'il le dise !

Il faut désormais aboutir à une définition plus concrète des principes susmentionnés. Seuls des gestes de confiance, de part et d'autre, permettront d'enclencher la dynamique, mais l'instabilité politique, tant du côté palestinien qu'israélien, complexifie la situation. Le processus électoral palestinien doit donc être reconnu, respecté et mis en oeuvre et la situation politique israélienne clarifiée - la perspective d'une cinquième élection législative en deux ans est bien le symptôme d'une crise politique... C'est d'ailleurs de cette façon que le processus s'était enclenché lors des accords d'Oslo, à la fin de la présidence Clinton.

Pour finir sur ce sujet, nous évoquons bien entendu la nécessité de mesures humanitaires rapides dans le cadre de nos discussions aux Nations unies.

Nous nous préoccupons de la vaccination des Français de l'étranger et souhaitons qu'ils puissent bénéficier des dispositifs de vaccination dans les pays où ils vivent. C'est le cas dans quatre-vingts pays, bien identifiés.

Selon les chiffres qu'on m'a fournis, 200.000 Français sont domiciliés dans des pays où aucun vaccin n'est accessible. Nous allons leur apporter une solution. Pour répondre à une situation d'urgence en Inde, nous avons envoyé près de 5.000 doses du vaccin Moderna à Delhi, Bombay, Pondichéry et Chennaï. Jean-Baptiste Lemoyne s'est rendu à Madagascar pour valider l'envoi de 6.000 doses affectées à la communauté française, et la vaccination a commencé depuis plus d'une semaine. Nous avons également envoyé des doses à Djibouti, aux Philippines, au Tadjikistan et nous allons le faire dans les jours qui viennent en Moldavie, en Ethiopie, au Népal et au Soudan. Nous faisons le nécessaire, en fonction de la situation sanitaire que les postes nous signalent.

Au Brésil, où 11.000 Français résident, la situation est complexe mais nous tentons de la régler : hormis le fait que nos relations avec les autorités brésiliennes ne sont pas des plus chaleureuses - j'en ai fait les frais -, le vaccin Moderna n'y est pas autorisé. Nous tentons d'y envoyer des vaccins Pfizer, mais rencontrons des difficultés logistiques. En outre, nous devons prendre en considération la situation épidémiologique très compliquée, liée au variant brésilien.

Nous sommes particulièrement attentifs à toutes les situations, et aux cas particuliers signalés par nos concitoyens ou par les parlementaires représentant les Français de l'étranger. Enfin, les Français vivant à l'étranger qui viendront cet été en France pourront se faire vacciner.

Dans l'Indo-Pacifique, nous souhaitons à la fois promouvoir nos propres intérêts, mais aussi garantir la stabilité et la paix, préserver le multilatéralisme et renforcer nos partenariats stratégiques. Le Président de la République a développé cette stratégie lors du discours de Garden Island et nous partageons cette logique avec nos amis australiens et indiens. Pour la première fois, nous avons institué, à New Delhi, un dialogue ministériel trilatéral que nous avons poursuivi à Londres, le 4 mai. Il s'agit de développer des actions très concrètes : lutte contre la pollution plastique dans l'océan Indien, projets solaires ou liés à l'hydrogène décarboné, sécurité maritime et lutte contre la pêche illégale, protection de la biodiversité, etc. Le triptyque fonctionne et il est particulièrement novateur. En outre, le France est membre de la Commission de l'océan Indien (COI), qu'elle présidera à partir de demain, mais aussi partenaire et membre de plein droit de l'Association des Etats riverains de l'océan Indien (IORA).

Si, avec les Australiens et les Indiens, nous ne prenons pas cette place, d'autres la prendront. C'est pourquoi nous avons souhaité que l'Union européenne se dote d'une stratégie indo-pacifique. Ce sera un objectif de la présidence française du Conseil de l'Union européenne en 2022.

Je ne dresserai pas la liste des actions, mais sachez que le plan de soutien pour les Français vivant à l'étranger s'élève à 220 millions d'euros et comprend trois volets : médical, scolaire et social. Il a reçu un accueil très favorable de nos compatriotes. Nous avons donc été au rendez-vous de la solidarité pendant la crise.

Concernant la Birmanie, nous sommes particulièrement vigilants et actifs, tout comme l'Union européenne. Nous avons contribué à la mise en oeuvre de sanctions au niveau européen, dont un premier train en mars contre les onze individus responsables du coup d'Etat et le commandant en chef des forces de sécurité, et un second, ciblant non seulement des individus mais également, pour la première fois, des conglomérats militaires. Que signifient ces sanctions ? Les avoirs de ces entreprises et citoyens birmans sont gelés dans toute l'Union européenne ; ils ont interdiction de se déplacer ; nous avons suspendu tout soutien budgétaire aux programmes gouvernementaux désormais aux mains des militaires. Nous souhaitons sanctionner les responsables du coup d'Etat, tout en épargnant la population civile et les plus vulnérables. C'est une ligne de crête.

Nous avons poursuivi nos efforts aux Nations unies, et apporté notre soutien le 9 avril à une consultation publique sur la situation en Birmanie en présence de l'opposition institutionnelle, le Comité représentant l'Assemblée de l'Union (CRPH), que nous continuons de soutenir. La France ne reconnaît pas les régimes, elle reconnaît les Etats. Cela signifie que la Birmanie existe pour la France, même si elle est dirigée par une junte. Nous nous appuyons également sur l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) pour faire pression sur les différents acteurs afin que ce coup d'Etat aboutisse à une solution pacifique. Je me suis entretenu à plusieurs reprises avec mes homologues indonésien, malaisien, singapourien, thaïlandais.

Lorsque l'Union africaine soutient l'action de la France au Tchad, est-ce la Françafrique ? Les trois principes que j'ai évoqués dans mon propos liminaire sont aussi respectés par l'Union africaine. Il faut donc que le processus démocratique se mette en place et nous appuyons ceux qui le mettent en place et préservent l'intégrité du Tchad. Ne pas préserver cette intégrité, c'est nous mettre en danger car le pays est au carrefour de toutes les menaces : celle venue de Libye, celle de Boko Haram - les territoires autour du lac Tchad étant régulièrement l'objet d'actes terroristes - et la menace du Sahel. Les pays voisins du Tchad sont d'ailleurs très préoccupés. La situation est toujours volatile mais il faut que le processus aille à son terme selon les modalités prévues : dix-huit mois de transition, un Conseil de transition, un dialogue national inclusif. Si ces engagements ne devaient pas être respectés, la France s'opposerait au processus.

Monsieur le Député, je ne suis pas d'accord avec vous concernant le Liban - cela arrive ! Essayez donc de tenir les mêmes propos devant la communauté libanaise. La population libanaise est extrêmement attachée à la France, du fait de notre histoire, notre culture et notre langue communes. Elle attend même trop de la France. Lorsque je rencontre la population civile, ou les responsables, je les enjoins de se prendre en main. S'ils souhaitent le soutien de la communauté internationale, il faut qu'ils fassent des réformes et s'engagent dans la lutte contre la corruption. Il faut appeler un chat un chat. C'est désormais aux autorités libanaises et aux responsables politiques de se doter de l'outil politique adéquat pour aboutir. La population libanaise, elle, est extrêmement favorable à notre action et aux réformes.

(...)

Certains propos m'épatent ! J'ai rappelé les conditions exceptionnelles du décès du Président Déby, au pouvoir depuis trente ans. La Constitution tchadienne prévoit qu'en cas d'empêchement du Président de la République, c'est le président de l'Assemblée nationale qui assure la transition. Dans la mesure où celui-ci renonce, parce que le pays fait face à une invasion extérieure et qu'il est en état de guerre, que pouvons-nous faire ? Je serais heureux de connaître votre réponse. Et lorsque les Tchadiens désignent un général pour essayer de sauver la situation militaire, devons-nous valider cette nomination ? N'est-ce pas cela, la Françafrique ? En revanche, il convient d'être extrêmement vigilant sur les engagements pris pour la transition, que l'Union africaine appuie, et sur lesquels tout le monde est d'accord. Ça, ce n'est pas la Françafrique, c'est le respect du pays.

Je sais que votre avis est différent, mais j'aimerais que vous me disiez comment nous devons procéder, ou comment les Tchadiens doivent-ils faire, pour ne pas tomber sous le coup de l'accusation de rétablissement de la Françafrique ! Il n'y a pas davantage de "jurisprudence" sur la filiation. Je ne sais pas où vous êtes allé inventer cela ! Nous sommes attachés au respect de la démocratie - c'est autre chose.

La France succédera aux Comores à la présidence de la Commission de l'océan Indien à partir de demain. Il s'agira de décliner un agenda de coopération de proximité avec nos partenaires, et les conclusions que vous avez évoquées seront évidemment intégrées dans le partenariat du sud-ouest de l'océan Indien. Ce partenariat spécifique qui nous associe aux pays voisins est un outil essentiel dans cette zone sensible.

Nous sommes engagés dans un processus de négociation de la proposition de résolution avec les membres du Conseil de sécurité des Nations unies, en particulier les Etats-Unis. Nous espérons aboutir à un résultat, mais les discussions ont débuté seulement aujourd'hui.

Le rôle des diasporas n'a pas été oublié lors des discussions au sommet de financement des économies africaines. Plusieurs membres de diasporas y sont intervenus et le Président de la République a souligné son importance à plusieurs reprises. La question sera à nouveau abordée lors du sommet Afrique-France, reporté en raison de la situation sanitaire au mois d'octobre, à Montpellier.

Le risque d'extension régionale du conflit au Proche-Orient est le principal sujet d'inquiétude. On commence à voir des départs de roquettes depuis le sud du Liban et des déstabilisations potentielles à partir de la Syrie : c'est très préoccupant. J'espère que le bon sens et la responsabilité vont revenir au centre du jeu, sans quoi la situation pourrait devenir dramatique. Il y a eu d'autres situations conflictuelles ces dernières années, mais jamais les risques n'ont été aussi grands.

C'est vrai, il est nécessaire d'entretenir une relation spécifique avec Djibouti. La France y est vraiment présente, à la hauteur de l'importance que lui accorde le Président Ismaïl Omar Guelleh. Il est exact qu'il y a de la concurrence avec les Chinois, mais aussi avec les Japonais et les Américains. Etant donné la situation géographique de ce pays, il peut attirer les investissements, voire les convoitises. Mais nous sommes bien placés pour en faire un hub de la présence française dans l'ensemble de la région.

La France a multiplié par cinq sa contribution au Partenariat mondial pour l'éducation pour la période 2018-2020. Cela montre la force de notre engagement, en particulier sur la place de l'éducation des filles. Ce sujet sera d'ailleurs abordé lors du Forum Génération Egalité qui se tiendra très prochainement ; nous souhaitons aussi en faire un sujet majeur lors du sommet du G7 de juin prochain. Je ne peux pas encore préciser les montants que nous mobiliserons en faveur du Partenariat mondial pour l'éducation, mais nous sommes décidés à être de nouveau au rendez-vous pour la période 2021-2025 et nous marquerons notre présence lors de la conférence de reconstitution de ses ressources.

Le sujet de la TTF a été abordé lors du débat sur le projet de loi de programmation relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales. Je suis très attentif au respect des engagements pris lors de la création de cette taxe, mais d'autres contraintes s'imposent aussi à nous. Je demeure très ouvert à la discussion sur ce point.

Nous suivons avec beaucoup d'attention la situation à Ceuta, qui rappelle l'actualité de la question migratoire, et nous sommes évidemment favorables à un retour rapide à la normale. Le Maroc est un partenaire crucial de la France et de l'Union européenne, notamment face au défi migratoire. La coopération qui existe en la matière entre le Maroc et l'Espagne permettra, je l'espère, d'endiguer les flux irréguliers en Méditerranée occidentale et de prévenir les drames humains qui y sont souvent associés. En tout état de cause, l'Union européenne et les Etats membres ont mobilisé des fonds importants pour soutenir les efforts du Maroc dans ce domaine. Je suis convaincu que le partenariat entre le Maroc et l'Espagne pourra reprendre sereinement après cette période un peu compliquée.

Pour les économies africaines, l'enjeu est bien que les règles d'endettement soient les mêmes pour tous. Il est aussi d'atteindre le niveau de mobilisation financière nécessaire pour mettre en oeuvre des plans de relance. Les droits de tirage spéciaux y contribueront. Il faut éviter que ne reprenne le cycle de surendettement, qui conduit à limiter la souveraineté des Etats africains. La Chine a beaucoup prêté pour financer des infrastructures en Afrique, mais bien des Etats se rendent compte que lorsqu'ils ont des difficultés à rembourser, ces infrastructures sont en quelque sorte prises en otage. Le cadre commun de traitement des dettes africaines par le G20 et les initiatives annoncées hier devraient permette d'aboutir à un New Deal de la relation économique et financière avec les pays africains.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 mai 2021