Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 2 le 26 mai 2021, sur la Biélorussie, le conflit israélo-palestinien et le coup d'Etat au Mali.

Texte intégral

Q - Bonjour Jean-Yves Le Drian

R - Bonjour

Q - Est-ce que vous avez des doutes sur le fait que la Biélorussie ait agi avec l'assentiment, avec l'accord de Moscou ?

R - On ne peut pas en être certain. J'imagine que l'initiative a été prise de manière autonome, mais je constate aussi que l'absence de réaction de la Russie...

Q - De condamnation ?

R - ...vaut caution. Et si d'aventure le Président Poutine voulait se démarquer du Président Loukachenko, il le dirait. Au contraire, il semble bien qu'on banalise cet événement, qui est un événement très grave.

Q - Justement, est-ce qu'il y avait des membres des services russes à bord de cet avion ?

R - Je vois qu'on le dit, je n'en suis pas convaincu pour l'instant, et donc c'est l'enquête qui le dira.

Q - Ce serait grave ?

R - Ce serait encore plus grave. Mais vous savez, il y a des complicités entre le Biélorussie et la Russie, des complicités historiques, des complicités géographiques, des complicités idéologiques, le même autoritarisme, la même volonté de tuer la société civile. Bon, ces complicités-là, elles se manifestent aussi dans des relations très intimes sur la politique extérieure et sur la relation des services secrets.

Q - Et face à cela, l'Europe hausse le ton ?

R - Très fort.

Q - Cette fois-ci, très fort ?

R - Très fort et très bien. Je trouve d'abord très fort parce que l'ensemble des mesures qui ont été prises sont des mesures très significatives, à la fois contre des individus et contre des entités. Le fait, par exemple, que les compagnies d'aviation biélorusses ne pourront plus venir sur l'espace aérien - sur l'espace aérien, pas uniquement dans les aéroports, sur l'espace aérien européen -, c'est une mesure très forte. Vous savez, dans ces cas-là, il faut toucher au portefeuille. Il faut toucher au portefeuille des individus, et depuis l'élection truquée du mois d'août dernier, il y a eu près d'une centaine d'individus biélorusses, dans la proximité de M. Loukachenko, M. Loukachenko lui-même, qui sont soumis à des sanctions.

Q - Cela ne l'a pas arrêté.

R - Oui, mais cela a tout de même... quand on touche au portefeuille, ça marche toujours.

Q - Je vous pose la question parce que le Président de la République lui-même a expliqué, à l'issue du Conseil européen, qu'il y avait une efficacité relative de ces sanctions prises à l'échelle européenne, il dit : il faut même repenser notre manière d'agir. Il a annoncé donc une enquête indépendante sur cette affaire, et il a annoncé aussi un rapport qui serait remis, en juin, avec cette idée de changer de stratégie, vis-à-vis notamment de la Russie. Cela veut dire quoi ?

R - Oui, et il a dit aussi, dans la même conférence de presse, que les mesures prises rapidement et efficacement par l'Union européenne, qui s'appliquent dès aujourd'hui - parce qu'Air France dès aujourd'hui applique ces mesures -, que ces mesures-là allaient faire mal. Et je pense qu'elles vont faire mal, à la fois aux individus, mais aussi aux entités biélorusses qui commercent avec l'Europe, parce que, finalement, la force politique de l'Europe, c'est l'importance de son marché. Un marché de 450 millions d'habitants, il faut marquer de l'intérêt, tout de même, il faut regarder un petit peu l'efficacité des actions d'exportation. Et donc, là, la Biélorussie va être condamnée à l'isolement. C'est difficile pour elle.

Q - Qui peut recadrer Poutine, Jean-Yves Le Drian ?

R - D'abord, il y a un peuple russe. Et il y a une relation entre le Président Poutine et son peuple. Cela ne nous concerne pas directement, sauf que nous sommes en appui de la société civile, on l'a montré au moment de l'affaire Navalny ; et puis que, sans doute, nous sommes arrivés à un moment de vérité dans la relation avec la Russie.

Q - Cela veut dire quoi ? C'était l'expression du chef de l'Etat hier, je n'ai pas compris.

R - J'avais eu l'occasion de vous dire ici, il y a un mois, que l'on constatait une triple dérive de la Russie : une dérive autoritaire interne, une dérive d'intimidation externe, et finalement, la complicité avec la Biélorussie en est une preuve supplémentaire, et puis, la volonté d'intrusion, pour essayer de miner les démocraties européennes.

Q - Cela fait beaucoup.

R - Cela fait beaucoup. Et en même temps c'est notre voisin. Alors, il faut gérer cette contradiction et cette difficulté. C'est un voisin parfois insupportable, mais c'est notre voisin. Et donc, là, le fait que le Conseil européen ait demandé hier à ce que l'on fasse une grande mise au point de la relation avec la Russie est, je crois, un acte très important qui va d'ailleurs marquer, je pense, l'entretien qui aura lieu entre le Président Biden et le Président Poutine, le 16 juin prochain, à Genève. Ce sera une grande première. Mais je ne suis pas sûr qu'avec ce qui vient de se passer en Biélorussie, le Président Poutine arrive en position de force.

Q - Cela veut dire ?

R - Eh bien, cela veut dire que l'affaire de Biélorussie a inondé l'opinion publique mondiale par sa gravité. C'est tout de même énorme. C'est un kidnapping en plein ciel, c'est une prise d'otages en plein ciel, c'est une piraterie des temps modernes. Tout cela n'est pas acceptable pour l'ensemble de la communauté internationale. Et donc, le fait d'arriver pour discuter avec le Président Biden avec ce handicap, ce n'est pas très favorable pour lui.

Q - Est-ce que vous craignez pour la vie de Roman Protassevitch comme vous craignez pour la vie de Navalny ?

R - Nous demandons très fortement que M. Protassevitch soit libéré, ainsi que son épouse. Ce qui est absolument insupportable, dans cette affaire, c'est que c'est l'Union européenne qui est visée, puisque M. Protassevitch était exilé en Europe, son épouse aussi, que la compagnie concernée est une compagnie européenne, que les passagers étaient européens, que c'était un vol européen. Donc, c'est une situation extrêmement grave.

Q - On peut aller sur les plateaux télé et dire : il faut qu'ils soient libérés ?

R - Oui.

Q - Et puis, on peut l'exiger plus fermement. Est-ce que vous avez bon espoir à l'heure où l'on se parle que la France, que l'Europe sera entendue sur la demande de libération ?

R - Je constate que lorsque l'on fait des pressions de type financier, quand je vous ai dit tout l'heure : quand on touche au porte-monnaie, cela peut marcher, ce sont des mesures qui peuvent donner au Président Loukachenko l'opportunité de commencer un dialogue avec la société civile et avec son opposition en Biélorussie, mais il faut la pression de tous les Européens pour cela. Et la force des Européens, c'est d'être unis dans cette affaire.

Q - Il y en a un qui est toujours au pouvoir, grâce à Vladimir Poutine, c'est Bachar El-Assad. Il y a des élections, aujourd'hui, en Syrie, des élections pour un nouveau mandat. Des élections jouées d'avance ?

R - Oui. C'est un non-événement, dans la mesure où l'on sait que ces élections ne sont pas de vraies élections, qu'une seule partie des Syriens va contribuer à ce scrutin, et que par ailleurs, il y a énormément de Syriens qui sont déplacés, qui ne voteront pas ; énormément de Syriens qui sont réfugiés, qui ne voteront pas ; donc c'est un leurre.

Q - On parle du Proche-Orient. Antony Blinken veut reconstruire le lien avec les Palestiniens et défendre Israël, ce sont les mots qu'il a utilisés. Il a demandé un plan au Congrès de 75 millions de dollars pour les Palestiniens. Est-ce que cela va dans le bon sens ? Et est-ce que vous considérez que le plus dur est derrière nous ?

R - Ah non. Ce qu'il y a d'acté, heureusement, c'est le fait qu'il y ait le cessez-le-feu. Je dois dire d'ailleurs que l'Egypte y a contribué beaucoup. Et je crois que c'est le seul pays qui parle à la fois avec le Hamas, avec l'Autorité palestinienne et avec Israël.

Q - Vous voulez dire que ce n'est pas les Etats-Unis ?

R - Les Etats-Unis aussi, bien sûr ! M. Blinken est là-bas. Mais ils ont ensemble bien avancé, la France aussi, puisque, ici, le Président de la République a reçu le Président Sissi, et a eu une discussion avec le Roi de Jordanie, qui est le garant des lieux saints, il y a quelques jours, nous avons aussi contribué au Conseil de sécurité à ce que tout cela avance. Alors, maintenant, je retiens une leçon majeure de cette crise, c'est que pendant quelque temps, peut-être même plusieurs années, on a considéré que le conflit israélo-palestinien allait se calmer tout seul, était sorti des radars. Ce n'était pas la préoccupation principale. Eh bien, on s'est trompé : l'histoire est revenue avec beaucoup de fracas et de violence. Et donc, il faut engager un processus politique, au-delà des mesures humanitaires indispensables.

Q - Avec une solution à deux Etats ? Vous y croyez toujours ?

R - Il n'y en a pas d'autre.

Q - Un mot sur le Mali. Au Mali après le coup d'Etat, le Premier ministre et le Président de transition ont arrêtés. Vous demandez leur libération. La situation n'est plus sous contrôle, sur place ?

R - Le Conseil de sécurité va se réunir tout à l'heure à notre demande sur le sujet. Il est inacceptable que le Président de la transition, M. N'Daw, et que le Premier ministre M. Ouane soient aujourd'hui emprisonnés dans une garnison. Et donc, il y a une médiation qui a été initiée par les pays africains du voisinage, qui a commencé aujourd'hui. J'espère qu'elle aboutira. Si elle n'aboutit pas, nous prendrons des sanctions contre tous ceux qui empêchent le processus de transition de se développer, pas uniquement nous, mais aussi les Etats africains ; l'ensemble des acteurs, parce qu'il y a une transition qui doit aboutir au mois de mars, il faut qu'elle aille jusqu'à son terme.

Q - Il y a un otage français au Sahel, il s'appelle Olivier Dubois, est-ce que vous avez des preuves de vie ?

R - Il y a un otage français au Sahel qui est un journaliste. Vous savez que j'ai affaire à ces enjeux d'otages depuis longtemps et j'ai toujours été de la plus grande prudence. Je ne me suis jamais exprimé sur le sujet et cela a permis les libérations.

Q - Cela ne veut pas dire que vous n'agissez pas ?

R - Je vous ai dit ce que je devais dire.

Q - Merci beaucoup, Jean-Yves Le Drian.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 mai 2021