Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, à France Inter le 27 mai 2021 sur la politique économique du gouvernement face à la crise sanitaire.

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Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Nicolas DEMORAND.

LEA SALAME
Bonjour.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Léa SALAME.

NICOLAS DEMORAND
Depuis une semaine, et la première phase de déconfinement, les commerces, les lieux de culture et les terrasses ont rouvert, on a pu renouer avec un semblant de vie normale, même si, jusqu'à aujourd'hui à Paris, la météo ressemblait plus à la Toussaint qu'à celle d'un joli mois de mai. Vous avez déclaré il y a quelques jours que nous, Français, surprendrons les Européens pour notre croissance, la France a une économie solide. Dites-nous, Bruno LE MAIRE, sur quoi se fonde cette optimisme, on a connu des revers avec cette épidémie, des rebonds, ne faudrait-il pas être nettement plus prudent ?

BRUNO LE MAIRE
Je reste prudent, puisque nous n'avons pas révisé notre prévision de croissance, que nous maintenons à 5 %, alors même que la Commission européenne, par exemple, nous place en tête des pays de la zone euro, avec l'Espagne, avec 5,7 % de croissance, donc je reste prudent. Mais les indicateurs sont très bien orientés, l'investissement des entreprises redémarre, la confiance des entrepreneurs est à son plus haut depuis le début de la crise, quand vous prenez les chiffres de consommation, prenez juste l'habillement, au cours des derniers jours de la semaine passée nous avons eu une augmentation de 90% des dépenses d'habillement par rapport à la même période de 2019. Donc, oui, l'économie française redémarre, elle redémarre vite, elle redémarre fort, parce que France Relance se déploie très bien, les 100 milliards d'euros du plan de relance se déploient très bien, on en a déjà dépensé plus d'un tiers, donc c'est considérable, nous sommes allés vite dans le décaissement de la relance, et nous continuerons à avancer vite. La deuxième raison c'est évidemment que nous avons fait tout le travail nécessaire, avec le président de la République, depuis 2017, pour avoir un environnement économique attractif, notamment les réformes fiscales, les baisses d'impôts qui poussent à la consommation et qui soutiennent les entreprises. Et puis la troisième raison, pour laquelle le redémarrage aujourd'hui est puissant, c'est que nous avons protégé…

LEA SALAME
C'est que les Français ont envie de consommer.

BRUNO LE MAIRE
Alors ça, ça joue évidemment beaucoup, mais je crois que ce qui se joue le plus c'est que pendant plus d'1 an nous avons protégés les salariés, les compétences, les savoir-faire, les entreprises, donc tout ça était sous cocon, mais prêt à redémarrer parce qu'il n'y a pas eu de destruction massive, ni d'emplois, ni d'entreprises.

LEA SALAME
Mais alors, est-ce que vous avez joué les cassandres l'année dernière, Bruno LE MAIRE, vous disiez encore il y a quelques mois qu'on vivait la pire crise depuis 129, la pire crise est déjà terminée, est-ce que vous regrettez un excès de pessimisme il y a six mois quand aujourd'hui vous nous dites qu'en fait la crise est quasiment terminée ?

BRUNO LE MAIRE
Je m'en tiens aux faits qui sont, comme disait un autre responsable politique…

LEA SALAME
Têtus.

BRUNO LE MAIRE
Têtus. Les faits c'est que nous avons enregistré en 2020 un chiffre de récession qui est le plus important depuis la Deuxième Guerre mondiale et comparable à ce qui s'était passé en 1929, c'est-à-dire un choc sur l'économie réelle d'une gravité qui n'a pas d'équivalent dans notre Histoire récente. Mais ce qui n'a pas d'équivalent non plus, dans notre Histoire récente, c'est la force de la protection économique que nous avons apportée, c'est le Fonds de solidarité pour les petites entreprises, c'est l'activité partielle pour les salariés, c'est les prêts garantis par l'Etat pour les plus grandes entreprises, c'est les exonérations de charges, nous avons apporté un soutien massif à l'économie, et c'est la première fois en fait, dans l'Histoire européenne, quand vous regardez les décennies passées, que collectivement nous prenons cette décision de dépenser des dizaines de milliards d'euros pour protéger l'économie, et à l'heure où je vous parle, ce qui est, je crois, le plus important à dire, c'est que ce choix économique, stratégique, qui a été fait par la France, par tous les autres Etats européens, c'était le juste choix, le seul choix responsable, et c'est celui qui nous permet de redémarrer.

LEA SALAME
Donc la crise est terminée ?

BRUNO LE MAIRE
Donc la crise, aujourd'hui, est en train de passer derrière nous, avec une seule réserve qui justifie ma prudence, c'est que ça dépend de la montée en puissance de la vaccination, et je voudrais une nouvelle fois appeler chacun à se faire vacciner, parce que la seule difficulté que nous puissions avoir devant nous c'est une reprise de la pandémie à l'automne, je ne suis pas spécialiste de cette question, et si je me refuse à réviser la croissance à 5 % pour 2021 c'est qu'il reste encore cet inconnu de la rentrée de 2021, donc je voudrais appeler chacun à continuer à respecter les gestes barrières et à se vacciner.

NICOLAS DEMORAND
Bruno LE MAIRE, un mot encore puisqu'on parle de consommation, à quelle date auront lieu les soldes d'été, avez-vous aujourd'hui une date à nous donner, ça a été tranché ?

BRUNO LE MAIRE
On a beaucoup échangé avec Alain GRISET, le ministre en charge des PME, avec les représentants des commerçants, avec les grandes enseignes, alors je sais que beaucoup de petits commerces disent il faut retarder les soldes, ce que je constate c'est que…

LEA SALAME
Aujourd'hui elles sont prévues au 23.

BRUNO LE MAIRE
Elles sont prévues au 23 juin, l'année dernières on les avait repoussées à la mi-juillet, le résultat n'avait pas été probant, et donc je pense qu'il est plus sage, surtout au regard du regain de consommation actuel, de ne pas décaler exagérément la date des soldes, elles étaient prévues le 23 juin, je propose qu'elles soient décalées au 30 juin, Alain GRISET confirmera cette date dans les prochains jours, mais il me semble qu'il ne faut pas trop les décaler, pour profiter justement de ce rebond de la consommation des Français.

LEA SALAME
Les soldes auront lieu donc le 30 juin, les soldes d'été commenceront le 30 juin prochain. La consommation repart donc, vous nous le dites, vous êtes confiant sur le fait de dire qu'elle sera durable, est-ce pour cette raison que vous abandonnez l'idée, que vous vous évoquiez encore il y a quelques semaines quand vous étiez là, de faciliter les donations du vivant que les grands-pères, que les pères, que les mères, que les grands-mères, puissent donner de l'argent aux jeunes, est-ce que cette idée est définitivement abandonnée, est-ce qu'elle était politiquement inassumable, où vous en êtes de ça ?

BRUNO LE MAIRE
Non, elle est écartée pour le moment, ce n'est pas une question politique, c'est d'abord une question économique. Je regarde la réalité de la situation, et comme je le fais depuis le début de la crise, j'adapte nos décisions à la réalité de la situation économique. Quelle était notre crainte il y a un peu plus de 2 mois ? c'était que la sur-épargne des Français, très importante, plus de 160 milliards d'euros, ne soit pas dépensée, et que les Français, au moment du déconfinement, adoptent une attitude très prudente en matière de consommation, ce n'est pas le cas, au contraire, et tant mieux, ils consomment, ils sortent, ils retrouvent le goût à la vie normale, et nous tous je pense que nous avons la même attitude, nous sommes heureux de ce retour à la vie normale, donc il n'y a pas de raison, dans ces circonstances-là…

LEA SALAME
Il n'y a pas besoin de faciliter les donations.

BRUNO LE MAIRE
Il n'y a pas de raison, dans ces circonstances-là, d'aller plus loin que ce qui existe, mais je veux rappeler le dispositif qui existe, aujourd'hui des grands-parents peuvent, jusqu'à hauteur de 35.000 euros, donner de l'argent leurs petits-enfants, je les invite à le faire, parce que ça soutiendra leurs petits-enfants et ça soutiendra les jeunes, les parents peuvent faire la même chose à raison de 100.000 euros par enfant, sans aucune taxe, sans aucun impôt, je les invite à le faire également, non seulement ça soutiendra la consommation, mais ça aidera les jeunes qui ont été, selon moi, les plus frappés par cette crise économique et cette crise sanitaire.

NICOLAS DEMORAND
On entend la tonalité optimiste de vos propos ce matin Bruno LE MAIRE, mais vous présentez tout de même un budget rectificatif qui comprend 15 milliards d'euros de nouvelles aides ciblées, c'est beaucoup d'argent, moins que les 100 milliards déjà débloqués au coeur de la crise sanitaire. Est-ce qu'on pourrait dire que c'est un budget d'atterrissage, un budget qui conduit vers la fin du « quoi qu'il en coûte » ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, c'est le bon mot, c'est effectivement un projet de loi de finances de transition, qui doit nous faire passer de la période de crise économique et de protection totale, à un retour à la vie économique normale, et dans la vie économique normale les entreprises fonctionnent sans le soutien de l'Etat. L'économie française n'a pas vocation à être placée en permanence sous perfusion, et à un moment donné il faut sortir du " quoi qu'il en quoi ".

LEA SALAME
Quand ?

BRUNO LE MAIRE
Nous sommes arrivés à ce moment et nous le faisons, nous sommes arrivés à ce moment de la sortie du « quoi qu' il en coûte », mais nous le faisons progressivement, tout simplement parce que certains secteurs continuent à rencontrer des vraies difficultés, certains secteurs redémarrent et ont besoin de cet accompagnement financier, un restaurant qui rouvre, il faut qu'il puisse embaucher, donc on maintient le paiement d'une partie des charges pour l'Etat, il faut qu'il fasse des achats de fournitures, donc on maintient le Fonds de solidarité, on sait qu'il va ouvrir avec des jauges qui vont être plus réduites, il va ouvrir d'abord qu'en terrasse, donc on prend en compte cette perte de chiffre d'affaires, et d'ici la fin du mois d'août nous ferons un point définitif sur la situation du monde économique, et nous verrons quelles sont les toutes dernières aides qu'il faudra maintenir.

LEA SALAME
Donc en septembre probablement ce sera la fin définitive du « quoi qu'il en coûte », à part quelques exceptions, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
Nous ferons le point, le rendez-vous c'est la fin du mois d'août, là aussi j'avance étape par étape, parce que si nous avons réussi à gérer cette crise économique de manière, je crois satisfaisante, pour les salariés comme pour les entrepreneurs, c'est qu'à chaque fois nous avons fait le point, nous avons adapté les dispositifs, et nous avons anticipé. D'ailleurs je tiens à préciser que dans ce mouvement de reprise économique, qui est puissant, et qui est satisfaisant pour tous, il reste des points de vigilance, qui étaient d'ailleurs assez inattendus, on nous a dit il va y avoir des vagues de faillites, non, aujourd'hui on ne les voit pas, et nous anticipons des dispositifs pour prévenir ces faillites. En revanche nous voyons deux difficultés majeures, la première c'est le recrutement, beaucoup de secteurs ont du mal à recruter, le bâtiment, les travaux publics, la restauration, l'hôtellerie, donc ça doit nous amener, avec Elisabeth BORNE, à accélérer les dispositifs de formation et de qualification dans ces domaines-là, et deuxième difficulté le prix des matières premières, parce que comme ça redémarre très fort, également en Chine, et également aux Etats-Unis, sur beaucoup de matières premières, le bois, l'acier, l'aluminium, on voit qu'il y a des tensions qui sont fortes.

NICOLAS DEMORAND
On a des questions au standard sur le sujet.

LEA SALAME
Vous le disiez, le patron du MEDEF, vous confirmez ce que dit Geoffroy ROUX de BEZIEUX, qui pense qu'il n'y aura pas de mur de faillites, qu'il y aura des gens qui vont déposer le bilan, mais il n'y aura pas, aux mois de septembre et d'octobre, des dizaines de milliers de faillite, il n'y en aura pas ?

BRUNO LE MAIRE
Il peut y en avoir, et c'est bien pour cela que nous prévoyons, la semaine prochaine, d'annoncer avec le garde des Sceaux, Eric DUPOND-MORETTI, des dispositifs pour mieux repérer les entreprises en difficulté, les accompagner plus rapidement, et restructurer leur dette dans des délais beaucoup plus rapides, nous voulons traiter chaque difficulté de cette reprise. Ces périodes de transition sont toujours des périodes délicates à gérer, ça suppose de mettre en place des nouveaux dispositifs, il y a cet accompagnement des entreprises en difficulté pour restructurer rapidement leur dette, et puis il y a une mesure, qui est très technique, mais qui pour les entrepreneurs est très importante, c'est le déplafonnement de ce qu'on appelle le carry-back, qui permet de reporter sur un exercice les pertes que l'on a faites au cours des exercices passés pour payer moins d'impôts, c'est un soutien très important à la trésorerie des entreprises, il était plafonné à 1 million d'euros, nous l'avons déplafonné.

NICOLAS DEMORAND
S'il n'y a pas de mur des faillites, Bruno LE MAIRE, faut-il s'attendre à un taux de chômage qui dépasserait les 8,5 %, c'est-à-dire son niveau à la fin du premier trimestre 2021 ?

BRUNO LE MAIRE
Ça reste un enjeu pour moi très important, et je voudrais profiter de votre antenne pour lancer un appel aux entrepreneurs, un appel aux patrons de PME, d'entreprises qui redémarrent, pour celles qui le peuvent, nous nous en sortirons, de cette crise, que collectivement, que tous ceux qui peuvent embaucher embauchent, que tous ceux qui peuvent donner un stage aux jeunes donnent un stage aux jeunes, que tous ceux qui peuvent profiter de la prime à l'apprentissage, et ils le font tous globalement, le fassent également.

LEA SALAME
Sur les stages, c'est un enfer pour les jeunes.

BRUNO LE MAIRE
Mais je le sais bien.

LEA SALAME
Cette année les entreprises répondent " protocole sanitaire " chaque fois qu'on demande un stage, tous les jeunes vous diront ça.

BRUNO LE MAIRE
Tous les jeunes me disent déjà cela, je le vois dans mon entourage, je le vois dans mon entourage familial, dans mon entourage amical, des jeunes qui sont en Bac pro, qui ont 18, 19 ans, je me souviens d'une jeune fille que j'ai rencontrée il y a 3 jours dans une réunion de famille et qui me disait, " voilà, je suis en Bac pro, j'ai envoyé 100 CV pour avoir un stage, y compris à 100 kilomètres de chez moi, je n'ai pas une seule réponse ", donc je voudrais vraiment que tous collectivement nous nous disions il faut jouer le jeu, il faut embaucher, et il faut se poser la question de la répartition des fruits de la croissance, si la croissance revient, elle doit bénéficier à tous les Français, à tous les salariés, sans exception.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 mai 2021