Interview de Mme Marlène Schiappa, ministre de la citoyenneté, à RTL le 1er juin 2021, sur les féminicides et les dérives sectaires.

Texte intégral

ALBA VENTURA
Bonjour Marlène SCHIAPPA.

MARLENE SCHIAPPA
Bonjour.

ALBA VENTURA
Début mai à Mérignac, Chahinez, 31 ans, est tuée par son compagnon de plusieurs coups de feu avant d'être brûlée vive en pleine rue. Le 23 mai, à Hayange, c'est Stéphanie, 22 ans, qui est poignardée à mort par son conjoint, elle aussi en pleine rue. Dans les deux cas, il y a eu des plaintes et des condamnations, comme en Dordogne, où le forcené de Lardin-Saint-Lazare, un ancien militaire, vient d'être arrêté, enfin, il faisait l'objet de quatre condamnations pour des violences sur son ex-compagne. Le Grenelle contre les violences faites aux femmes, que vous avez porté, Marlène SCHIAPPA, c'était il y a plus d'un an et demi. On a l'impression que pas grand-chose s'est amélioré, c'est si long, Marlène SCHIAPPA, de mettre en place des mesures de lutte contre les violences, contre les féminicides, c'est si long ?

MARLENE SCHIAPPA
Radical et féminicide, oui, c'est long, d'ailleurs, aucun pays au monde n'a réussi à ce stade à éradiquer les violences conjugales, les anthropologues disent que c'est un phénomène qui existe depuis l'Antiquité, mais avec le Grenelle des violences conjugales, enfin, on a réussi à mettre autour de la table plusieurs personnes, plusieurs corps, qui ne travaillaient pas suffisamment ensemble, on a parlé de la police et de la justice notamment, des associations, des soignants, et à prendre des mesures qui sont fortes, je rappelle qu'on a fait baisser…

ALBA VENTURA
Ce n'est pas ce qu'on voit, là, dans ces exemples…

MARLENE SCHIAPPA
Alors, deux choses. 1°) : on a fait baisser en 2020 le nombre de féminicides, peut-être suite aux confinements, mais peut-être aussi suite aux mesures du Grenelle des violences conjugales. Mais deuxième chose, vous savez, moi, ça fait maintenant depuis que je suis adolescence que je lutte contre les violences conjugales, et ce que j'observe, c'est qu'en fait, on fait face à des personnes qui sont parfois déterminées à tuer, quand vous avez quelqu'un qui a un bracelet électronique, qui l'arrache pour aller tuer son ex-compagne, quand vous avez quelqu'un qui met deux coups de fusil dans les genoux, et qui brûle vive en place publique son ex-femme, vous avez des gens qui n'ont que faire de la justice, et qui n'ont que faire des sanctions, il y a un fort sentiment d'impunité. Et moi, je m'insurge qu'en 2021, il y ait des hommes qui considèrent, certains hommes, qui considèrent qu'ils ont droit de vie ou de mort sur leur femme ou leur ex-femme.

ALBA VENTURA
Le ministère de l'Intérieur a lancé à deux reprises des missions d'inspection, je le disais, pour Hayange, et puis, pour Mérignac, alors vous dites : on travaille mieux entre justice et police, il n'empêche, à Hayange, la plainte de Stéphanie n'a pas été transmise au Parquet, ce qui a permis le retour au domicile conjugal du meurtrier, et la justice n'a pas cru bon d'informer à l'inverse le commissariat du retour de cet homme chez lui. Donc, là, ça ne marche pas, et on a appris que la plainte de Stéphanie a été noyée au milieu de 700 dossiers au commissariat, 700 dossiers…

MARLENE SCHIAPPA
C'est évidemment absolument terrible, et je veux avoir une pensée bien sûr pour les enfants de ces femmes, et à la mémoire de ces femmes qui ont terminé leur vie dans des circonstances absolument horribles. Ce que je veux vous dire, c'est qu'avec Gérald DARMANIN, nous avons donné une consigne très claire, cette consigne, elle ne souffre aucun arrangement, c'est que 100% des plaintes soient prises, qualifiées, transmises au Parquet, prises, parce qu'on ne veut pas de refus de plaintes, pas de disqualifications, de déqualifications de plaintes en main courante, qualifiées, parce qu'il faut bien dire que ce sont des violences conjugales, même quand ce sont des menaces, des injures, violences conjugales, et ensuite transmises au Parquet pour que la justice puisse s'en saisir, et vous voyez, vous me disiez : les choses n'avancent pas, souvenez-vous, il y a 4 ans, au moment du meurtre d'Alexia DAVAL, quand j'ai dit que c'était un féminicide, j'ai subi les moqueries de tous les commentaires, disant que ce mot n'existait pas, maintenant, dès lors qu'il y a un féminicide, la société se soulève, et Justice et Intérieur, deux fois en deux semaines, nous avons lancé des inspections conjointes, parce que nous disons que c'est anormal que ces choses-là se passent, et que ça ne doit pas se passer comme ça.

ALBA VENTURA
Alors, des inspections et des instructions, vous disiez, claires, avec Gérald DARMANIN, on a appris d'ailleurs cette nuit par une dépêche AFP qu'une note confidentielle du directeur central de la sécurité publique a été envoyée à tous les commissariats, donc demande de recenser tous les dossiers de violences conjugales, de résorber sans délai le stock des dossiers en cours, et d'adresser sans délai au Parquet de plaintes et mains courantes. Donc, ça y est, enfin, il y a des instructions claires depuis hier soir.

MARLENE SCHIAPPA
Ce n'est pas depuis hier soir, pardon, mais, comme je vous le disais, on fait face à des gens qui sont déterminés à tuer, donc le gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir, le gouvernement ne peut pas tout, tout seul, moi, j'avais, avec Edouard PHILIPPE, à l'époque, lancé ce Grenelle des violences conjugales, et certains nous disaient : les violences conjugales, c'est une fatalité, on n'y arrivera pas, etc., moi, je pense que c'est un sujet primordial, le président de la République en a fait la grande cause de son quinquennat, il a fallu attendre 2017 pour que la question de l'égalité femmes/hommes et de la lutte contre les violences conjugales soit une priorité politique, eh oui, avec Gérald DARMANIN, nous voulons combler les trous dans la raquette, faire en sorte que toute femme qui franchit la porte d'un commissariat soit protégée. Et je me permets de donner l'adresse : " arrêtonslesviolences.gouv.fr ", où vous avez des policiers et des gendarmes, avec cette plateforme, financée par le ministère de l'Intérieur, qui permet d'alerter sur des violences conjugales 24 heures sur 24 et 7 jours 7.

ALBA VENTURA
Hier, l'ancien patron du GIGN confiait à Thomas SOTTO que le nombre des interventions avait nettement augmenté au premier trimestre. C'est ce que dit l'actuel patron du GIGN et du Raid…

MARLENE SCHIAPPA
C'est vrai…

ALBA VENTURA
C'est le confinement qui fait péter les plombs, pardon de le dire comme ça ?

MARLENE SCHIAPPA
Eh bien, moi, j'ai toujours dit depuis le début du confinement qu'il y aurait un phénomène de décompensation avec, y compris des violences en direction des femmes, j'ai publié un rapport pour la Fondation Jean-Jaurès sur les impacts de la pandémie sur les droits des femmes à l'échelle mondiale, et bien évidemment, il va de soi que le confinement a un impact négatif, je peux vous dire qu'il y a eu d'ailleurs une hausse de 42% des signalements, et on a des régions dans lesquelles cette hausse, elle est la plus forte, la région PACA, les Hauts-de-France et l'Ile-de-France, ce sont les trois régions dans lesquelles cette hausse est la plus forte.

ALBA VENTURA
Pourquoi dans ces trois régions ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, c'est multifactoriel, il y a un certain nombre de phénomènes, notamment, ce que je veux dire, c'est que, on a une hausse effectivement des violences, on a aussi une hausse des signalements, et moi, je veux vraiment ce matin, à votre micro, remercier les témoins, parce qu'on a de plus en plus de témoins qui appellent les forces de l'ordre pour protéger leur voisine, leur collègue de bureau, une personne de la famille, et ça, c'est fondamental.

ALBA VENTURA
42 % donc des hausses de signalements, je reviens juste un instant à l'affaire de Lardin-Saint-Lazare avec ce forcené, là, en Dordogne, quatre condamnations pour violences, il était armé jusqu'aux dents, dès lors qu'il y a une plainte pour violences, est-ce qu'on peut retirer son arme à un mari ou à un ex ?

MARLENE SCHIAPPA
Ah oui, vous voyez, vous me posiez la question sur le Grenelle des violences conjugales, c'est moi qui avait ajouté dans les mesures du Grenelle des violences conjugales le fait qu'on puisse retirer son arme à un conjoint violent…

ALBA VENTURA
Mais lui, il y a quatre condamnations, et il était encore armé jusqu'aux dents.

MARLENE SCHIAPPA
Eh bien, maintenant, on peut, je ne sais pas quelles sont les années de ses condamnations, et c'est bien pour ça qu'on lance une inspection pour que chacun puisse faire la lumière sur cette affaire, mais avec le Grenelle des violences conjugales, nous avons pris une loi qui dit que maintenant, on peut retirer les armes dès la plainte, et avec le ministre de l'Intérieur, nous avons adressé une circulaire pour rendre cela obligatoire, maintenant dès qu'une femme dépose une plainte pour des violences conjugales, la question doit lui être posée avec la grille d'évaluation du danger : est-il armé à votre connaissance ? Si la réponse est oui, l'arme lui est retirée, je rappelle que l'arme à feu, c'est le premier mode opératoire de féminicides en quantité.

ALBA VENTURA
Et les bracelets électroniques, parce que vous l'évoquiez tout à l'heure, il y en a 1.000, paraît-il, en fonction, mais il n'y en a que 47 qui sont utilisés.

MARLENE SCHIAPPA
Mais ça, pour moi, c'est un scandale, c'est-à-dire, c'est la même chose pour les téléphones Grave Danger, quand j'ai été nommée, partout sur le terrain, on me disait : on n'a pas assez de téléphones Grave Danger, et à la chancellerie, on me disait : mais attendez, on finance énormément de téléphones Grave Danger…

ALBA VENTURA
Où ça coince, au ministère de la Justice ?

MARLENE SCHIAPPA
J'avais découvert qu'ils étaient dans les placards, je ne veux pas blâmer tel ou tel, parce que, Eric DUPOND-MORETTI est très volontaire sur cette question, et d'ailleurs, lui-même a dit la même chose que moi, c'est-à-dire : ces bracelets n'ont pas vocation à rester dans des tiroirs, donc il faut qu'il y ait des décisions de justice, il faut qu'il y ait des décisions qui soient prises et qui soient attribuées et mises en service.

ALBA VENTURA
Il y a un autre dossier qui prend de l'ampleur, ce sont les affaires de complotisme, de survivalisme, on l'a vu avec le gourou à l'origine…

MARLENE SCHIAPPA
Oui, qui sont parfois très liés d'ailleurs.

ALBA VENTURA
Très liés à quoi ?

MARLENE SCHIAPPA
Avec les violences conjugales.

ALBA VENTURA
Oui, tout à fait. On l'a vu hier dans le journal Le Parisien Aujourd'hui En France avec cette scientifique, ancienne généticienne, respectée, qui est maintenant une figure des antivax, on le voit avec les discours de Jean-Marie BIGARD, de Francis LALANNE, juste, d'abord, c'est quoi le survivalisme ?

MARLENE SCHIAPPA
Eh bien, alors, il y a deux choses différentes, il y a quelque chose qui est légal, c'est-à-dire, une personne qui dit : on ne sait jamais, s'il se passe quelque chose, je fais des stocks, et je me prépare, donc ça, c'est parfaitement légal, et ensuite, vous avez des dérives sectaires, dans mon ministère, je suis chargée de la lutte contre les dérives sectaires, et on voit que vous avez un certain nombre de personnes qui sont des survivalistes, qui s'entraînent dans des stages complotistes, qui sont parfois liés à des mouvances d'extrême droite, et qui, là, s'organisent, sous la forme, comme une dérive sectaire, et parfois, c'est lié aux violences conjugales, je pense, par exemple, à ce monsieur qui avait tué les trois gendarmes à Ambert, et qui était…

ALBA VENTURA
Dans le Puy-de-Dôme…

MARLENE SCHIAPPA
C'était une intervention pour des violences conjugales, ils sont arrivés, ils ont découvert un survivaliste, surarmé et suréquipé.

ALBA VENTURA
Et comment on les repère, et on peut lutter ?

MARLENE SCHIAPPA
Bien sûr, alors, moi, j'ai nommé à la tête de la Miviludes, qui est la mission de lutte contre les dérives sectaires, une magistrate, et j'ai confié au Conseil d'orientation, que j'ai installé, dans lequel, il y a notamment Georges FENECH, qui est un ancien député LR, et que je remercie d'avoir accepté de mettre ses compétences au service de la Miviludes et de cette lutte. Je leur ai confié la mission de cartographier les mouvances survivalistes, et de pouvoir mieux agir, là aussi, j'ai envoyé une circulaire aux préfets pour leur demander de faire des signalements à la justice systématiquement, je rappelle qu'il y a 90.000 enfants à l'heure actuelle qui sont aux prises avec des groupes qui sont des mouvances sectaires.

ALBA VENTURA
Marlène SCHIAPPA, une justice d'exception pour les individus radicalisés, comme l'a proposée Guillaume PELTIER au Grand Jury, RTL, vous estimez qu'il faut se poser la question ?

MARLENE SCHIAPPA
Non, je crois que c'est honteux, en fait, pardon de le dire comme ça, mais je crois qu'il y a un axe maintenant avec LR, entre LR et le RN, et on décide que, comme il y aurait des dysfonctionnements dans la justice, dans l'Etat de droit, eh bien, ils se disent qu'ils ne vont pas améliorer la justice ou améliorer le fonctionnement de l'Etat de droit, mais simplement l'annihiler, cette proposition, elle avait été mise en place sous Vichy, on peut le rappeler, faire deux minutes de lien historique pour voir où Guillaume PELTIER prend ses inspirations.

ALBA VENTURA
Mais vous voyez bien, il y a un an, le Conseil constitutionnel censurait une proposition de LREM, donc de vos troupes, qui instaurait des mesures de sûreté, et le gouvernement avait dû prendre le relais avec un projet de loi qui arrive d'ailleurs aujourd'hui à l'Assemblée, donc on voit bien qu'on a du mal à lutter contre ces terroristes.

MARLENE SCHIAPPA
Bien sûr, parce qu'il y a un équilibre entre la préservation des libertés, d'une part, et la lutte contre le terrorisme, d'une part, mais c'est une lutte résolue que nous menons avec Gérald DARMANIN, et je peux vous dire que nous avons pris énormément de mesures très volontaristes et très courageuses, mais également constitutionnelles, je crois que l'Etat de droit, il est fondamental, chacun doit pouvoir se défendre.

ALBA VENTURA
Merci beaucoup Marlène SCHIAPPA.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous.

YVES CALVI
Marlène SCHIAPPA, qui annonce 100% de plaintes prises, qualifiés et transmises au Parquet pour les femmes victimes de violences et qui remercie par ailleurs les témoins qui seraient de plus en plus nombreux à signaler ces violences.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 2 juin 2021

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