Interview de M. Sébastien Lecornu, ministre des outre-mer, à France Info le 4 juin 2021, sur la panne chez l'opérateur Orange qui a paralysé en grande partie les numéros d'urgence, l'épidémie de Covid-19 en Outre-mer, l'avenir de la Nouvelle-Calédonie et l'élection présidentielle de 2022.

Texte intégral

LORRAIN SENECHAL
Bonjour Sébastien LECORNU.

SEBASTIEN LECORNU
Bonjour, merci de m'accueillir.

LORRAIN SENECHAL
Je vous en prie. Merci à vous d'être là. On attend dans quelques instants une prise de parole du Premier ministre Jean CASTEX après une nouvelle réunion de crise. C'est toujours les suites, les conséquences de cette panne chez l'opérateur ORANGE qui a paralysé en grande partie les numéros d'urgence : le 15, le 17, le 18 et le 112. Trois décès sont en cours d'investigation pour voir s'ils sont liés ou non à cette panne et au retard que ça a pris dont un à La Réunion. Gérald DARMANIN, le ministre de l'Intérieur, parlait de deux décès suspects à La Réunion. Quel est le bilan que vous avez ce matin, Sébastien LECORNU ?

SEBASTIEN LECORNU
Alors les enquêtes sont en cours donc il faut être prudent. Enquêtes administratives, il y aura sans doute des enquêtes judiciaires et c'est bien légitime. Déjà avoir un mot quand même pour les victimes et les familles de victimes, parce qu'on égrène ces cas et il faut toujours garder une approche la plus humaine possible. Les premiers résultats de l'enquête administrative pour les décès à La Réunion font état d'une personne décédée en perte de chance - la formule est un peu malheureuse mais en tout cas c'est comme ça que techniquement elle s'établit - c'est-à-dire imputable à la défaillance de connexion et d'accessibilité aux services d'urgence. L'autre cas qui avait été évoqué hier par le ministre de l'Intérieur, la levée de doutes a été faite donc on part sur malheureusement une victime imputable de manière certaine. On verra si de nouveau l'enquête vient confirmer cela au moment où je vous parle.

LORRAIN SENECHAL
Une à La Réunion, une dans le Morbihan et il y a cet enfant de deux ans et demi en Vendée également.

NEILA LATROUS
A votre connaissance, il n'y a pas eu d'incident ailleurs dans les Outre-mer ou d'accident ailleurs ?

SEBASTIEN LECORNU
Au moment où je vous parle, je pense qu'on va aussi découvrir malheureusement un certain nombre de choses dans les heures et dans les jours qui viendront, mais non seulement la situation est revenue à la normale. On maintient les numéros longs par mesure de précaution et de tuilage pour s'assurer que tout est consolidé. Mais effectivement, on n'a pas d'autre bilan provisoire au moment où je vous parle.

LORRAIN SENECHAL
Mais c'est revenu à la normale a priori, y compris pour l'Outre-mer ?

SEBASTIEN LECORNU
C'est revenu à la normale depuis hier. Donc avec les décalages horaires, la journée fut normale, pour nous la nuit, dans la plupart des territoires d'Outre-mer.

LORRAIN SENECHAL
Et je précise que vous retrouvez la liste des numéros. Il y a un lien sur le site Internet de Franceinfo ou sur le ministère des Solidarités et de la santé.

NEILA LATROUS
Le patron d'ORANGE en tout cas, l'opérateur télécoms responsable du réseau, Stéphane RICHARD a présenté ses excuses hier. Ecoutez.

STEPHANE RICHARD, PRESIDENT-DIRECTEUR GENERAL DU GROUPE ORANGE
Je veux quand même saisir l'occasion que j'ai ici pour présenter les excuses d'ORANGE pour, je dirais, toutes les personnes qui ont été victimes de ce dysfonctionnement. Celles qui ont essayé d'appeler qui n'y sont pas arrivées et, a fortiori, celles qui peut-être en ont été plus directement touchées. Ce n'est pas un acte de malveillance, ce n'est pas non plus une erreur humaine parce que la commande était parfaitement classique et normale. C'est simplement un problème de programmation, un logiciel dans le système, dans l'appareil qui a entraîné ça.

NEILA LATROUS
Le patron d'ORANGE hier soir chez nos confrères de RTL. Ni erreur humaine, ni panne, ni même piratage don personne n'est responsable Sébastien LECORNU.

SEBASTIEN LECORNU
Ça, ça sera à l'autorité judiciaire, pardon de le dire, s'il y a des enquêtes. Ce n'est ni aux politiques, ni aux journalistes. Enfin, on vit dans un Etat de droit donc il y a un champ de la responsabilité pénale, il y a un champ de la responsabilité civile et il y a un champ de la responsabilité administrative. Je rappelle quand même qu'il y a des éléments de continuité de service public dont évidemment ORANGE est responsable. Donc là aussi, ne soyons pas dans l'émotion immédiate. Il faut surtout déjà accompagner les familles des victimes, pardon mais dire la vérité et continuer de faire droit à cette vérité parce que la plus belle des excuses c'est de dire ce qui s'est passé. Moi en tout cas, c'est comme ça dans ma culture que je que je fonctionne. Et ensuite, il faudra que le champ de responsabilité de chacun évidemment soit défini.

LORRAIN SENECHAL
Et ORANGE devra rendre des comptes ? C'est ce que disait Gérald DARMANIN, le ministre de l'Intérieur qui parle d'un dysfonctionnement grave et inédit. Ça veut dire quoi rendre des comptes ?

SEBASTIEN LECORNU
Rendre des comptes à la nation. Je pense que le Parlement se saisira aussi peut-être de cette question. Et puis rendre des comptes devant les autorités judiciaires qui seront qui saisies.

LORRAIN SENECHAL
Il faut donc une commission d'enquête parlementaire ?

SEBASTIEN LECORNU
Non, non. Mais de toute façon, je suis parlementaire mais étant ministre en ce moment, je ne suis donc plus parlementaire donc je n'ai pas à m'exprimer à la place du Parlement. Enfin une fois de plus, on ne vit pas… Il faut quand même dire nous auditeurs et téléspectateurs qu'on vit dans un pays dans lequel il y a des procédures, des mécanismes de responsabilité. L'autorité judiciaire a été saisie, je crois, dans au moins un des cas. Les enquêtes administratives sont également en cours. On n'est pas dans une non-réponse.

NEILA LATROUS
Mais il faudra faire évoluer éventuellement le système ? Permettre à des opérateurs privés de prendre le relais en cas de panne ?

SEBASTIEN LECORNU
En tout cas, je ne suis pas un expert des télécommunications. J'ai effectivement moi aussi posé un certain nombre de questions pour les territoires d'Outre-mer qui en plus, encore une fois, peuvent être dans une résilience au risque encore plus difficile que sur l'Hexagone. Imaginez une tempête de type Irma ou Maria comme on l'a connu au début du quinquennat avec un défaut, une panne majeure sur les services d'information de ce type. Ce serait absolument dramatique. Donc oui, il faut consolider le système, donner des garanties, peut-être le dupliquer. On sait qu'un certain nombre de fonctions par exemple dans les forces armées sont dupliquées au cas où, avec des systèmes de suppléance. Autant de pistes qui sont sur la table. Je suis, moi, pas un grand connaisseur de ces sujets.

NEILA LATROUS
Petite question sur les Outre-mer. Alors que le Sénat doit se prononcer sur l'expérimentation des numéros uniques d'urgence, fusion de tous les autres numéros, l'expérimentation va être testée d'ailleurs dans les Outre-mer ? Il y a des départements qui…

SEBASTIEN LECORNU
Je souhaite que ça soit possible. Je n'ai pas d'informations précises, pour être honnête, à vous communiquer ce matin. Nouvelles j'entends. Quand je dis précises, c'est nouvelles. Mais je souhaite qu'on puisse le faire, oui.

LORRAIN SENECHAL
En tout cas, vous le disiez, heureusement entre guillemets que cette panne ne s'est pas produite pendant un événement de type Irma ou Maria, les tempêtes qu'il y a eu. Et heureusement que les services des hôpitaux ont été un peu désengorgés ces derniers temps notamment à La Réunion et en Guyane où l'épidémie reste tout de même très importante, très forte. La situation est toujours préoccupante dans ces départements ?

SEBASTIEN LECORNU
En fait, elle est très contrastée. Mais en fait, à vrai dire, depuis le début de l'épidémie elle est très contrastée. Elle ne vit pas au même rythme que l'Hexagone d'ailleurs, ce qui d'ailleurs crée parfois beaucoup d'émotion dans les territoires d'Outre-mer. Parce que quand on explique ici qu'on parle de déconfinement, de réouverture de terrasses, malheureusement dans certains territoires les mesures de restrictions sont encore nombreuses. Puis inversement, quand les mesures de restriction étaient encore nombreuses ici - rappelez-vous Noël dernier - on a pu sauver une partie de la saison touristique, notamment à La Réunion ou aux Antilles. Au moment où je vous parle, la situation elle est tendue en Guyane. Elle est tendue mais elle est moins grave qu'elle n'était, il faut être précis sur ce que l'on dit.

LORRAIN SENECHAL
Ça s'améliore.

SEBASTIEN LECORNU
On a un taux d'incidence qui est autour de 350. La réalité, c'est qu'on a un variant de type brésilien qui est majoritaire désormais. Ce qu'on oublie aussi depuis l'Hexagone, c'est qu'évidemment les plateaux continentaux font des circulations du virus qui ne sont pas les mêmes. Pourquoi à Mayotte on a eu des taux d'incidence aussi importants il y a maintenant quelques mois ? Parce qu'on était pratiquement uniquement sur le variant dit sud-africain, ce qui est aussi désormais majoritaire à La Réunion, même si le taux d'incidence y est beaucoup plus bas. D'un mot, en ce moment on a des mesures de confinement en Guyane. D'ailleurs moi je veux vraiment avoir un message de fraternité avec les Guyanaises et les Guyanais parce que certaines communes de Guyane sont désormais confinées ou sous couvre-feu, en tout cas sous couvre-feu de manière certaine depuis plus d'un an. Donc imaginez ce que nos concitoyens vivent, il faut savoir l'entendre. La Guyane c'est grand comme le Portugal. Des frontières importantes avec le Surinam et le Brésil. Donc évidement la manière dont on traite la lutte contre l'épidémie ne se fait pas de la même manière que sur les autres territoires.

LORRAIN SENECHAL
Combien de temps encore ce confinement en Guyane ?

NEILA LATROUS
Le préfet avait annoncé qu'il reprendrait la parole aujourd'hui.

SEBASTIEN LECORNU
Exactement. Là, on est en train de clarifier les choses. La Haute autorité de santé, l'ensemble des autorités sanitaires seront amenées aussi à se prononcer sur le maintien du calendrier électoral. Parce qu'il y a les élections à la collectivité territoriale de Guyane à la fin du mois de juin, donc on va pouvoir lever un peu quelques doutes sur le calendrier dans ce week-end.

NEILA LATROUS
On le saura aujourd'hui ?

SEBASTIEN LECORNU
Dans ce week-end, entre maintenant et le début de la semaine prochaine. Nous serons amenés à faire des annonces. Pour les autres territoires, les choses vont mieux pour répondre définitivement à votre question. Suffisamment mieux pour nous permettre le 9 juin, donc la semaine prochaine….

LORRAIN SENECHAL
Mercredi.

SEBASTIEN LECORNU
De lever les motifs impérieux quand ce n'est pas déjà le cas, et de permettre aux personnes vaccinées d'accéder à ces territoires sans mesures d'isolement. Vous savez, ces septaines qui nous permettaient aussi de créer un sas de protection sanitaire. Ça ne sera plus le cas.

LORRAIN SENECHAL
Mais double vaccinés, ceux qui sont entièrement vaccinés. Une dose si on a déjà eu le coronavirus et deux doses si on ne l'a jamais eu.

SEBASTIEN LECORNU
Schéma vaccinal complet. Ça veut dire en clair les deux doses ou la dose quand on l'a eu, doublé de quinze jours de temps d'incubation qui permet au vaccin de faire de faire ses effets. Donc à partir de la semaine prochaine, on reprend une vie normale dans la relation entre ces territoires et l'Hexagone, singulièrement pour les personnes vaccinées. Pour les personnes non vaccinées, il faudra toujours avoir ces moments d'isolement.

LORRAIN SENECHAL
Et on va pouvoir se projeter sur l'été ou l'hiver austral concernant La Réunion et Mayotte dans un instant, juste après un coup d'oeil sur le fil info. (…)

NEILA LATROUS
A quoi va ressembler cet été 2021 ? Mercredi Emmanuel MACRON, en déplacement dans le Lot à Saint-Cirq-Lapolie.

EMMANUEL MACRON, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
Les vacances seront possibles cet été, et donc de pouvoir engager les réservations, de pouvoir vous organiser pour passer les vacances cet été et en particulier, j'ai envie de dire, en 2021 les vacances c'est en France.

NEILA LATROUS
« Les vacances, c'est en France » donc dans les Outre-mer. Vous dites aux Français : commencez à réserver, il n'y aura pas de changement de règles en tout cas cet été.

SEBASTIEN LECORNU
Alors évidemment, j'avais dit la même chose avant les vacances de Noël. On avait pu le faire, sans d'ailleurs reprise de l'épidémie dans les territoires concernés. Parce que, vous savez, nos concitoyens d'Outre-mer - et c'est bien légitime - sont toujours inquiets de voir aussi dans leur île la montée de l'épidémie de nouveau se voir constatée.

LORRAIN SENECHAL
En Martinique il y avait quand même une montée assez rapidement après les fêtes.

SEBASTIEN LECORNU
Qui n'était pas liée du tout à l'arrivée de touristes puisque lorsqu'on faisait le tracing, on s'apercevait que c'était souvent lié à des familles martiniquaises qui, malheureusement, n'avaient pas pris des précautions. Donc oui, pour répondre clairement à votre question, vacances bleu blanc rouge donc en Outre-mer à partir du 9 juin. J'ai d'ailleurs cru voir que quelques compagnies aériennes commençaient déjà à lancer des promotions. Donc moi j'appelle nos concitoyens, évidemment, à regarder les Outre-mer avec bienveillance. C'est la France, c'est donc aussi dans un système sanitaire qui sera complètement stabilisé et qui nous permettra d'avoir des vacances heureuses dans l'Hexagone, certes, mais aussi en Outre-mer.

NEILA LATROUS
Avec un pass sanitaire pour embarquer.

SEBASTIEN LECORNU
Alors comme je vous le disais tout à l'heure, il est clair qu'il y aura toujours une distinction entre personnes vaccinées et personnes non vaccinées. On peut complètement le comprendre. Il y aura toujours une vigilance sur les tests PCR à cause des variants dont je vous parlais parce que, pour le coup, c'est une spécificité en Outre-mer. Mais de fait, on pourra partir en vacances aux Antilles ou par exemple à La Réunion ou à Mayotte. Je suis malheureusement un peu plus réservé pour la Guyane au moment où je vous parle.

LORRAIN SENECHAL
Mais pour que ce soit bien clair, quand on n'est pas totalement vacciné ou alors qu'on n'a pas encore laissé passer quinze jours après la dernière dose, il y a une quarantaine à l'arrivée.

SEBASTIEN LECORNU
Il y a une période de septaine, d'isolement qui permet de constater que vous n'avez pas contracté le virus, et surtout que vous n'importez pas un variant qui n'existerait pas dans un sens ou dans un autre.

NEILA LATROUS
Sébastien LECORNU, qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans la vaccination dans les Outre-mer ? Comment vous expliquez les faibles taux à l'exception, peut-être, de Saint-Pierre-et-Miquelon ?

SEBASTIEN LECORNU
Il y a un défaut d'adhésion. On peut en vouloir aussi à quelques agités qui sont allés aussi faire peur avec des arguments complètement mensongers sur les réseaux sociaux, entraînant aussi un climat d'angoisse, et moi je condamne avec beaucoup de force cela parce que…

LORRAIN SENECHAL
Mais particulièrement dans les Outre-mer ?

SEBASTIEN LECORNU
Oui, bien sûr. Il y a quelques groupes qui sont allés sur les réseaux sociaux, dans les médias locaux parfois ne pas montrer l'exemple au bas mot et puis même, pire que cela entretenir un climat de défiance complètement infondé sur des critères ou des arguments scientifiques. C'est aussi parfois pour certains l'occasion de faire un peu de politique. Donc malheureusement ça crée aussi un retard. Et puis il est vrai que parfois les confinements ont été, pour le coup, moins lourds en Outre-mer que dans l'Hexagone, donc ça crée aussi une relation à l'épidémie qui peut être un peu différente. Je tiens à vous dire que, ça y est, ça démarre. Ça démarre fort. Notamment parce qu'aussi les règles de circulation aérienne conduisent à une - pardon ce n'est pas très heureux la formule que je vais avoir - mais une prime à la vaccination.

LORRAIN SENECHAL
Ça monte plus vite. Parce que, pardon, 20 % à pine à La Réunion de premières doses. Premières doses. C'est deux fois moins qu'en France. Et c'est un des taux les plus forts pour les Outre-mer.

SEBASTIEN LECORNU
Oui, c'est un des taux les plus forts pour les Outre-Mer. Pour l'ensemble des territoires d'Outre-mer ou plus, nous avons ouvert très, très tôt à des tranches d'âge beaucoup plus large que dans l'Hexagone. Donc ça fait maintenant depuis plusieurs semaines que la vaccination est possible pour les plus de 18 ans voire plus de 16 ans dans certains territoires. Mayotte, c'est chose faite. Il y a des doses, il y a des doses en grand nombre depuis le début. Le président de la République a, pour des raisons éminemment logistiques aussi, on s'est dit qu'on allait sécuriser les Outre-mer dans l'approvisionnement en doses. Systématiquement d'ailleurs globalement du PFIZER pour faire très vite.

LORRAIN SENECHAL
Plus efficace face aux variants qui circulent là-bas. C'est pour ça.

SEBASTIEN LECORNU
Oui, du MODERNA pour les plus petits territoires pour des raisons aussi logistiques. Typiquement Saint-martin ou Saint-Pierre-et-Miquelon. Voilà, les outils sont là, il faut désormais aussi que nos concitoyens adhèrent à cette vaccination. Ça les protégera.

NEILA LATROUS
Et c'est l'un de vos dossiers, la crise sanitaire dans les Outre-mer. L'autre grand dossier qui vous a occupé cette semaine, c'est le dossier calédonien avec une date : le 12 décembre, ultime référendum d'autodétermination. Pour la dernière fois, la question suivante sera posée aux Calédoniens : voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? D'ailleurs est-ce qu'on est sûr que ce sera cette même question qui sera posée ?

SEBASTIEN LECORNU
Oui, parce que pour le coup, la question a fait l'objet d'une validation et donc c'est la même question qui est posée trois fois. Peut-être d'un mot quand même, parce que quand on vit dans l'Hexagone on finit par ne plus très bien comprendre ce qui se passe à 16 000 kilomètres d'ici. La réalité, c'est que la France est encore engagée dans un processus de décolonisation. Alors quand je dis ça, on me regarde toujours en plus bizarrement mais ce sont les Nations unies qui l'encadrent donc c'est un processus qui est long. Qui malheureusement s'adosse à des événements dramatiques, on s'en souvient, dans les années 80 où le sang avait coulé d'ailleurs de toutes et dans lequel il y a eu deux grands accords. 88 : accords de Matignon-Oudinot ; 98, les accords de Nouméa qui définissaient un processus en droit qui permettait d'encadrer ce processus de décolonisation. Et donc il revient au quinquennat d'Emmanuel MACRON d'appliquer un accord que nous n'avons pas négocié mais sur lequel la France a donné sa parole. Donc il est bien légitime que la France la respecte, cette parole, et donc le premier référendum a eu lieu au début du quinquennat. C'est Edouard PHILIPPE qui s'était assuré que son organisation soit parfaite. Ce n'était pas gagné, c'était difficile, ça a fonctionné. Le deuxième référendum a eu lieu en octobre et peut-être au fond l'inconnu et la nouveauté par rapport à l'esprit des signataires de 98, c'est que les écarts de voix entre le oui et le non à cette indépendance, à cette question sur l'indépendance, sont des écarts beaucoup plus étroits qu'on ne le pensait. Donc ça nous conduit nous…

LORRAIN SENECHAL
56 % pour le no la première fois, 53 la deuxième fois.

SEBASTIEN LECORNU
Exactement. Et en fait si on met un chiffre, ça fait 8 000 voix d'écart sur un territoire dans lequel il y a 285 000 habitants. Et encore, ils ne sont pas tous électeurs, c'est le moins qu'on puisse dire. D'un mot ce qu'on a cherché à faire cette semaine, c'est consolider la fin de l'accord de Nouméa.

LORRAIN SENECHAL
Vous avez reçu toutes les forces en présence ici à Paris.

SEBASTIEN LECORNU
Oui.

LORRAIN SENECHAL
Sauf une partie des indépendantistes qui ont dit non et qui rejettent d'ailleurs ce matin la date du 12 décembre. Mais elle est confirmée, cette date.

SEBASTIEN LECORNU
Non, il faut prendre dans l'ordre. La grande partie des indépendantistes sont venus, parce que l'Union calédonienne est la force historique au sein du FLNKS. L'autre force tout aussi historique mais qui est l'UNI-PALIKA n'a pas fait le déplacement. Ça n'empêche pas un dialogue bilatéral entre le gouvernement, l'Etat et cette formation politique. 2/ La date du 12 décembre n'est pas consensuelle, mais ce n'est pas pour autant qu'elle n'est pas acceptée au sens ou c'est une compétence de l'Etat. Et dans l'esprit des partenaires de l'accord de Nouméa, il est clair qu'il revient au gouvernement de la République de définir la date et à lui seul. Après ils ont le droit évidemment, c'est bien légitime, de dire qu'ils n'auraient pas pris cette date. Néanmoins ce n'est pas une compétence partagée pour être précis là-dessus. Oui, une semaine de dialogue le jour, beaucoup la nuit aussi. Il faut bien le reconnaître. Pour essayer de s'accorder sur que veut dire le oui, que veut dire le non parce que curieusement, ça fait vingt ans qu'on a beaucoup travaillé sur la question, le corps électoral etc. On n'avait jamais travaillé sur ce que voulait dire le oui et le non. C'est un travail inédit.

LORRAIN SENECHAL
Justement, si on s'arrête deux minutes là-dessus…

SEBASTIEN LECORNU
Je vous en prie.

LORRAIN SENECHAL
Surtout pour que veut dire le oui à l'indépendance. A la limite c'est assez simple. Ça veut dire que la Nouvelle-Calédonie devient son propre pays, mais pour le non ça ne veut pas dire qu'on s'arrête là. Il va falloir ensuite définir quelle est la relation entre la France et la Nouvelle-Calédonie.

SEBASTIEN LECORNU
Ça n'est pas pour autant que le processus de décolonisation s'arrête être pour les uns. Pardon mais de l'autre côté, ils sont non indépendantistes mais enfin ils sont aussi très autonomistes, c'est-à-dire qu'ils défendent aussi une relation particulière. Enfin ça ne sera jamais un conseil régional avec une préfecture pour vous dire les choses de manière très concrète. Ça peut s'expliquer aussi. On est très, très, très, très loin de Paris. La Polynésie elle-même d'ailleurs a des règles d'organisation qui lui est propre. Ça, c'est le fruit aussi de notre histoire. Cette semaine, on a trouvé un chemin de convergence dans un dialogue très apaisé, très franc dans lequel des positions sont bien sûr figées, mais on a levé des doutes sur le oui et le non. Et surtout, j'ai pu et je remercie d'ailleurs l'ensemble des partenaires, le président de la République et le Premier ministre aussi qui m'ont permis de le faire parce que ce n'était pas chose aisée, mais définir un après. C'est-à-dire que là on avait quelque chose d'ultime et donc de stressant, de brutal. C'était que ce troisième référendum avait quelque chose de tellement ultime qu'on ne voyait pas le jour d'après. J'ai pu tracer un chemin avec les partenaires d'une période de transition, de convergence et de stabilité comme on l'a appelé, comme on a décidé de l'appeler tous ensemble, qui ira jusqu'au 30 juin 2023 sur lequel une consultation de projet - celle-ci, en fonction du oui et du non du 12 décembre prochain - sera amené à définir le lien de la Nouvelle-Calédonie avec la République mais aussi sur des questions internes aux territoires.

LORRAIN SENECHAL
Et tout le monde est embarqué sur ce chemin y compris les indépendantistes.

SEBASTIEN LECORNU
On a tracé un horizon. (…)

NEÏLA LATROUS
Retour à Paris avec le président rentré du Lot après 48 heures pour prendre le pouls des Français. Prendre le pouls, c'est l'expression qui a été utilisée par l'Elysée. On va entrer dans le détail de toutes les annonces, mais pardon Sébastien LECORNU, prendre le pouls, ça donne presque le sentiment que la France est malade, il y a un côté bilan de santé dans ce Tour de France des territoires ?

SEBASTIEN LECORNU
Non, pas bilan de santé, mais enfin je suis surpris que ça fasse débat pourrait être honnête. Je pense que les Français ils doivent halluciner de voir la classe politique commenter le fait que le président de la République française se rend en France. Reconnaissez quand même qu'il y a quelque chose d'un peu curieux. Je veux dire, d'ailleurs c'est assez amusant, parce qu'il serait resté à Paris, on dirait, enfin, les mêmes diraient qu'il est déconnecté, et puis quand il va en province, on dit qu'il fait campagne. Ça fait partie de la vie un peu politicienne. Je pense que ça n'appelle pas plus de commentaires.

NEÏLA LATROUS
Mais, pour son Tour de France tout de même, enfin prendre le pouls, ce côté, enfin on va au plus près, on pose un diagnostic, on écoute ce que les Français ont à nous dire, il se passe quoi derrière ? Le président va annoncer des mesures suite à ses échanges avec les Français ?

SEBASTIEN LECORNU
Mais il y a une réalité, enfin, tout le monde pense à l'élection présidentielle, mais on a bien tort, c'est que la réalité, il y a encore un temps utile pour faire des choses avant que la campagne ne démarre pour de bon. Nous ne sommes pas dans l'opposition. Que l'opposition débatte de la manière dont ils vont sélectionner leur candidat, etc., c'est bien leur affaire. Nous, jusqu'à la dernière minute, on est en responsabilité, enfin moi je ne suis pas entré au gouvernement il y a 4 ans pour commencer à être dans une période dans laquelle on ne ferait plus rien. Donc là, la crise Covid nous a beaucoup beaucoup contrariés, évidemment, et tout le monde le comprend j'imagine, mais dans notre capacité à transformer le pays ,et pour cause, c'était le mono-sujet et y compris pour nos concitoyens, c'est bien légitime, désormais grâce à la vaccination etc., on commence à être dans une pente descendante sur l'épidémie, il faut rester vigilant néanmoins, parce que ce n'est pas complètement terminé, et il est normal de reprendre le chemin de la transformation du pays, et donc pour cela de le faire aussi au plus près des Français…

LORRAIN SENECHAL
Alors, transformer le pays…

SEBASTIEN LECORNU
… c'est vrai pour le président, mais c'est vrai comme les ministres, comme les parlementaires, tout le monde doit aussi reprendre une vie sociale normale.

LORRAIN SENECHAL
Mais ça ne passe pas par reprendre la réforme des retraites là où vous l'aviez laissée, c'est ce que dit Emmanuel MACRON en tout cas.

SEBASTIEN LECORNU
Je crois, enfin là aussi il n'y a pas de d'étonnement. Est-ce qu'il y a nécessité de faire une réforme des retraites ? Oui. Enfin je veux dire, est-ce qu'après le Covid, alors qu'on n'a pas fait la réforme, le régime serait plus juste…

LORRAIN SENECHAL
Mais est-ce qu'il faut la faire avant la présidentielle ?

SEBASTIEN LECORNU
… serait plus équilibré financièrement, est-ce qu'on aurait davantage répondu à l'égalité entre les hommes et les femmes sur les pensions de retraite, etc. ? De toute évidence non, donc de faire la réforme a du sens. Si on raisonne juridiquement…

LORRAIN SENECHAL
On a besoin de la faire dans un an, de la faire avant un an ?

SEBASTIEN LECORNU
Attendez, si on raisonne juridiquement, au moment où je vous parle, la réforme est au Sénat suite à un 49.3 qui a été déposé par le gouvernement à l'Assemblée nationale. Que le président de la République dise, après tout ce qui s'est passé, on ne redémarre pas par le texte qui a été validé par un 49.3, au Sénat, directement, enfin, à l'Assemblée nationale, qui a … le texte au Sénat…

LORRAIN SENECHAL
C'est l'exécutif qui a forcé la main du législatif, c'est ça le 49.3.

SEBASTIEN LECORNU
Non, ce n'est pas forcer la main, c'est une disposition constitutionnelle reconnue dans notre loi suprême…

LORRAIN SENECHAL
Oui oui, mais…

SEBASTIEN LECORNU
Non mais il faut, je veux dire, après on s'étonne qu'il y ait de la tension dans le pays, le 49.3 ce n'est pas un artifice qui sort de nulle part, on n'est pas le premier gouvernement à l'utiliser, y compris pour de bonnes réformes dont tout le monde aujourd'hui imagine qu'elles sont bonnes. Non, en revanche de dire que c'est bien de reprendre dans le calme le discours et le dialogue avec l'ensemble des partenaires sociaux notamment, et les différentes sensibilités présentes au Parlement, ça me semble plutôt plein de bon sens.

NEÏLA LATROUS
Mais quand le chef de l'Etat dit : « Je ne peux pas gérer l'été en pente douce », qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'il faut s'attendre à des décisions importantes dès le mois de juillet ? Des annonces radicales, difficiles, voire impopulaires ?

SEBASTIEN LECORNU
Enfin, je pense qu'il y avait beaucoup de cynisme à se servir du Covid pour expliquer maintenant qu'il ne faut plus rien faire.

NEÏLA LATROUS
C'est-à-dire qu'il y aura des annonces « je ne peux pas gérer l'été en pente douce ».

SEBASTIEN LECORNU
Mais, je crois que c'est clair. Enfin, il est clair qu'il faut reprendre un chemin qui nous permette de… Alors attention, quand on dit transformer le pays…

LORRAIN SENECHAL
Sur les retraites ou sur d'autres…

SEBASTIEN LECORNU
Sur d'autres sujets aussi.

LORRAIN SENECHAL
D'autres sujets aussi, donc les retraites, et d'autres sujets.

SEBASTIEN LECORNU
Mais bien sûr, mais enfin, la société française elle a besoin de réponses sur un certain nombre de défis. Après, la manière de faire, moi qui ai organisé le grand débat national, qui suis élu local, qui passe beaucoup de temps dans mon territoire malgré tout, les ultra-marins comprennent pourquoi, parce que c'est important d'être enraciné…

LORRAIN SENECHAL
Et qu'on évoque comme un potentiel directeur de campagne l'an prochain.

SEBASTIEN LECORNU
La réalité, c'est que… oui, enfin, ça c'est commentaires, pardon, de journalistes. La réalité c'est que, pour qu'il y ait un directeur de campagne, il faudrait qu'il y ait une campagne, enfin bref, donc là-dessus aussi ça m'agace un peu de voir ces choses-là, moi je suis tout à ma tâche. Non, le vrai sujet c'est qu'il y a un besoin de transformation, la forme va compter beaucoup, et je pense qu'il ne faut pas faire n'importe quoi, parce qu'une partie de nos concitoyens sont quand même très très très secoués par la crise, moi je suis très frappé de voir chez moi à Vernon, il y a beaucoup d'opportunités liées à cet après-crise, notamment en Normandie, avec des gens qui ont des projets. Et puis à côté de ça il y a des gens qui sont très en décrochage, très angoissés. Et donc là, on a quand même une société…

NEÏLA LATROUS
Réformer sans brusquer ?

SEBASTIEN LECORNU
Oui, enfin je ne vois pas d'ailleurs ce que ça apporterait de brusquer, donc par définition je pense qu'il faut faire attention à la forme, moi en tout cas je suis attentif à ça, je pense que pour mon dossier calédonien, enfin ce n'est pas le mien, mais pour ce dossier calédonien je crois que la forme a été toute importante que le fond, il faut être respectueux, il faut être à l'écoute, néanmoins il y aurait une forme de cynisme et expliquer qu'on ne fera plus rien jusqu'à l'élection présidentielle, parce que ce n'est pas ce que demande le pays profondément.

NEÏLA LATROUS
Sébastien LECORNU, vous avez été exclu des Républicains en intégrant le gouvernement…

SEBASTIEN LECORNU
Ça ne m'a pas échappé, oui.

NEÏLA LATROUS
… vous venez des rangs de la droite, quel regard portez-vous sur la trajectoire depuis 4 ans de votre ancienne famille politique ?

SEBASTIEN LECORNU
J'ai répondu à quelques questions de vos confrères et consoeurs du Point sur le sujet, mais je suis assez à la fois dur et triste, parce que c'est une grande formation politique qui est héritière de quelque chose, enfin, c'était l'UMP de Nicolas SARKOZY et d'Alain JUPPE, c'était le RPR de Jacques CHIRAC, avant c'était bien sûr la grande formation gaulliste, en tout cas les racines sont là. Bon, entre les deux tours de la présidentielle avec Edouard PHILIPPE et les quelques-uns, Gérald DARMANIN, Thierry SOLERE, Bruno LE MAIRE, d'autres, on a quand même vu cette espèce de dérive de crise de valeurs, où on ne savait pas faire le choix entre Emmanuel MACRON et Marine LE PEN. Quand on a dit cela, on nous a dit : non non, ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. On voit bien que les départementales et les régionales c'est le début de la grande clarification, et elle est plutôt triste, parce qu'on a plutôt besoin, je vous dis comme je le pense, j'ai beau être ministre, on a plutôt besoin d'une opposition républicaine construite, solide, sur le terrain des valeurs, sur le terrain des idées, et cette espèce de dérive, il faut bien le reconnaître, elle est non seulement préoccupante, mais elle a quelque chose de triste pour la démocratie.

LORRAIN SENECHAL
Merci Sébastien LECORNU.

SEBASTIEN LECORNU
Merci à vous.

LORRAIN SENECHAL
Bonne journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 juin 2021