Extraits d'un entretien de Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec CNews le 15 juillet 2021, sur l'épidémie de Covid-19, le plan climat de l'Union européenne et l'amende donnée à Google par l'Autorité de la concurrence.

Texte intégral

Q - Je reçois ce matin Franck Riester. Bonjour, Franck Riester.

R - Bonjour.

Q - Ministre délégué au commerce extérieur et à l'attractivité. On va parler évidemment de la crise du Covid : c'est reparti, le nombre de cas journaliers du Covid a doublé en une semaine, 8800 cas, ces dernières 24 heures, contre 4000, il y a une semaine, est-ce que vous êtes inquiet ?

R - Oui, nous sommes inquiets, concentrés, mais c'est vrai qu'il y a une accélération de la circulation de ce fameux variant Delta et qu'il fallait donc prendre des décisions. Les décisions qui ont été prises sont bonnes, c'est un bon équilibre entre protection et liberté, mais on a déjà eu des vagues de virus, on sait comment ça se passe, et il faut endiguer l'accélération de la circulation du virus, le plus tôt possible ; et pour ce faire, aujourd'hui, on a une arme, c'est le vaccin. Donc, il faut vacciner massivement. Aujourd'hui, c'est possible, les vaccins sont disponibles, les centres partout en France sont présents, il y a une mobilisation de tout le monde, des collectivités, des bénévoles, du secteur médical, de l'Etat, tout le monde est mobilisé pour vacciner. Et donc les décisions qui ont été prises sont bonnes, parce que la liberté est importante, c'est un de nos principes fondamentaux, c'est une des valeurs essentielles, un des principes de notre République, mais la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres, et s'arrête aussi où la liberté des uns met en danger la vie des autres, et c'est pour cela que cet équilibre est le bon, on demande à tous les soignants, toutes celles et ceux qui sont en contact avec des personnes âgées ou fragiles, d'être vaccinés, et deuxièmement, de favoriser celles et ceux qui ont fait le choix du vaccin, pour avoir accès à un certain nombre de services, l'accès aux spectacle, ou l'accès aux restaurants et aux cafés.

Q - Est-ce qu'on met véritablement la vie des autres en danger quand on transmet le Covid à quelqu'un qui a 25 ans, 20 ans ?

R - Oui, c'est une maladie qui peut être mortelle, y compris pour les jeunes, c'est une maladie où, au-delà d'être mortelle, qui peut, pour beaucoup de gens, avoir des conséquences très lourdes, j'ai moi-même eu, pendant deux mois, le Covid dit long, je peux vous assurer que ce n'est pas une petite affaire, et on le voit, avec des conséquences, dont on ne connaît pas encore la totalité des répercussions sur l'état de santé de nos compatriotes. Donc, il faut préserver, protéger, nos compatriotes de cette maladie, qui peut être mortelle, y compris pour les jeunes.

Q - Le gouvernement met en place, donc un pass sanitaire, pour aller au restaurant, aller dans les centres commerciaux, un isolement obligatoire, également, cela veut dire que dès qu'on est positif, on doit s'isoler, il devrait y avoir, donc, un arrêté préfectoral qui vous oblige à vous isoler, comment est-ce que vous allez faire pour que cela ne casse pas la reprise économique, j'imagine une entreprise où il y a plusieurs cas positifs qui s'isolent et qui sont obligés de s'isoler ?

R - Il faut aller se faire vacciner, c'est l'appel général, mobilisation générale, pour aller se faire vacciner. C'est à la fois l'intérêt individuel de nos compatriotes et c'est une démarche de civisme. Après, effectivement, d'une façon pratique, il va falloir organiser les choses dans les entreprises, dans les familles, c'est ce qui est, dans les jours qui viennent, à caler. Mais on comprend bien que s'il y a des gens qui sont positifs, qui ont le Covid positif, et qui sont donc malades, il faut les isoler pour ne pas qu'ils contaminent d'autres.

D'autres pays ont su le faire, d'autres pays ont su mettre en place ce type de protection pour endiguer la circulation du virus, parce que, encore une fois, si jamais cette circulation du virus n'est pas stoppée, eh bien, on sera obligé d'aller encore plus loin dans des mesures que nous avons prises, dans les vagues précédentes, y compris des mesures de couvre-feu ou de confinement. Donc, c'est pour éviter cela que nous prenons ces mesures.

Q - Qu'est-ce que vous dites à ceux qui crient à la "dictature sanitaire", comme ceux qui ont manifesté hier dans certaines villes de France ?

R - Je dis que ce n'est absolument pas le propos, nous sommes dans une grande démocratie, qui donne la liberté à nos compatriotes, à partir du moment où cette liberté n'est pas au détriment de la liberté des autres, et n'est pas au détriment de la vie des autres. Voilà, c'est simple, c'est clair, et franchement, vous savez, j'ai l'occasion de beaucoup voyager, dans mes fonctions de ministre du commerce extérieur, on a la chance d'être dans une grande démocratie où les libertés individuelles et collectives sont assurées. Mais face à ce danger sanitaire majeur pour notre pays, nous devons prendre des décisions, parfois...

Q - Et ça, cela passe par une restriction de la liberté ?

R - La démocratie, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'autorité, et là, en l'occurrence, il faut prendre des décisions, et ce sont les bonnes décisions qui ont été prises. Et on a vu que le Président de la République dans ces moment-là, dans ces moments de crise savait prendre les bonnes décisions, dans l'intérêt général.

Q - Il y a un député européen qui n'a rien d'un dangereux révolutionnaire, François-Xavier Bellamy, qui est député européen Les Républicains, il écrit dans "Le Figaro" de ce matin une tribune. Il écrit "c'est tout notre modèle de société qui est aujourd'hui menacé par le pass sanitaire, qu'on doit montrer à tout bout de champ, qui peut prétendre qu'un tel dispositif permet de retrouver la liberté ?" Lui, ce qu'il dit, c'est qu'en gros, il faudrait vacciner uniquement les personnes qui sont fragiles, et pas toute la population.

R - Oui mais, vous savez...

Q - On touche à notre modèle de société ?

R - La pandémie a effectivement bouleversé notre modèle de société, et elle bouleverse le modèle de société dans le monde entier. Je veux dire, on a été confinés pendant des semaines, voire des mois, il y a eu des couvre-feux, on n'était pas habitué, personne en France n'aurait imaginé vivre de telles situations, donc oui, cette pandémie a bousculé nos modèles. Là, ce qu'on dit, c'est que, nous avons la possibilité d'éviter de se retrouver dans cette même situation grâce au vaccin. Et on a beaucoup de chance en France, d'avoir un accès facile au vaccin. Croyez-moi, là aussi, quand vous voyagez en Afrique, quand vous voyagez dans un certain nombre de pays en développement qui nous disent "mais donnez-nous des vaccins, on a envie de se faire vacciner, pourquoi on n'a pas accès, nous aussi, dans ces pays-là, au vaccin ?", et quand en France, il y a la possibilité de vacciner, il y en a certain qui disent non, qui ne se protègent pas eux-mêmes et qui font prendre des risques aux autres, donc, on leur dit "écoutez, très bien, vous avez la liberté de ne pas vous vacciner, mais, à ce moment-là, eh bien, vous n'empêchez pas les autres d'aller au restaurant ou au café, parce que si on ne prend pas ces décisions-là on sera peut- être obligé à nouveau de refermer les restaurants, les cafés, les lieux de culture, n'empêchez pas ceux qui ont fait le choix du vaccin d'avoir accès toujours à ces services."

Q - Mais vous comprenez ces craintes, quand on touche à la liberté, qu'on ne revienne jamais en arrière ?

R - Non, non, mais ça, ça je suis très vigilant sur les libertés, vous savez, je fais partie d'une famille politique de droite, qui s'appelle Agir, qui est absolument fière de ses valeurs de droite, de liberté, d'humanisme et de ses valeurs européennes, et la liberté, pour nous, est absolument cardinale. Mais là, il ne s'agit pas de remettre en cause d'une façon définitive la liberté de nos compatriotes. Il s'agit de les protéger et d'éviter que les contraintes difficiles qu'on a dû prendre dans le passé ne se reproduisent. Et donc, c'est une grande oeuvre, pour la liberté justement, que de se faire vacciner, et que d'obliger celles et ceux, qui notamment soignent, de se faire vacciner, parce qu'on protège ainsi les plus fragiles.

Q - Franck Riester, vous êtes ministre délégué au commerce extérieur, vous dépendez de Bercy, le plan climat de Bruxelles, la fin de la vente des voitures essence et diesel en 2035, la France préférait 2040 pour gagner un peu de temps, des taxes sur le carbone, le prix de l'essence va augmenter en France ?

R - Non. Alors, la question... d'abord je ne fais pas partie du ministère de l'économie et des finances, mais du ministère....

Q - Mais du Quai d'Orsay.

R - ...de l'Europe et des affaires étrangères, petite précision, deuxièmement, c'est évidemment une grande avancée pour l'Europe que d'avoir ce grand, on dit paquet climat, c'est-à-dire cet ensemble de dispositions qui seront amenées à être votées, pour favoriser la lutte contre le réchauffement climatique, c'est une avancée majeure, avec un certain nombre de mécanismes qu'on demandait depuis longtemps, nous en France, comme par exemple ce mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, cette taxe carbone aux frontières, qui permet de lutter contre le dumping climatique ; ça c'est vraiment des choses qui vont dans le bon sens, tout ce qui concerne l'augmentation du prix carbone, tout ça va dans le bon sens, mais par contre, c'est clair, il faut un accompagnement. Il faut un accompagnement pour faire en sorte qu'il n'y ait pas de conséquences économiques graves pour les secteurs économiques concernés, qu'il puisse y avoir une transition accompagnée.

Et puis, deuxièmement, qu'il n'y ait pas de conséquence sociale. On l'a vu avec la crise des Gilets jaunes, on voit la conséquence que peut avoir des décisions rapides et unilatérales, sans accompagnement, sur celles et ceux qui ont le plus de difficultés à joindre les deux bouts. Donc, il est clair qu'il faut, là aussi, un accompagnement. Et c'est ce qu'on a dit à l'Union européenne, attention sur ces dispositions de taxe sur les transports, taxe sur les habitations, attention dans la mise en oeuvre, et on sera très vigilant.

Q - La France voulait la fin des voitures thermiques en 2040, on a perdu l'arbitrage...

R - Oui, alors, on continue de dire attention, il faut quand même prendre en compte...

Q - C'est une petite perte de souveraineté ?

R - Non, il faut prendre en compte la question des véhicules hybrides rechargeables qui est quand même une avancée en matière d'émissions à gaz à effet de serre.

Q - Donc thermiques et électriques ?

R - Voilà, thermiques et électriques. Donc, ces discussions vont commencer au niveau de l'Union européenne. Ce qu'il faut retenir d'abord, c'est une grande avancée de l'Europe en direction de la lutte contre le réchauffement climatique. C'est un combat essentiel.

Regardez les évolutions climatiques, on ne voit tous les jours les conséquences du réchauffement climatique. Il faut prendre des décisions, les décisions sont prises. Maintenant, il faut les ajuster pour que les conséquences négatives soient le plus possible limitées.

Q - Parce que la fin du thermique en 2035, la fin de l'essence et du diesel, ça peut fragiliser notre industrie automobile, je pense à Stellantis, Renault. On met beaucoup moins de temps à fabriquer une voiture électrique. Ça nécessite moins d'emplois.

R - Oui. à la fois on met en place des mesures d'amélioration de la compétitivité du pays. Je rappelle que la France en 2019 et 2020 est le pays le plus attractif en matière d'investissements étrangers, notamment en Europe ; ce qui montre que les mesures pour améliorer la compétitivité du pays ont des résultats. Et puis, deuxièmement, dans le plan de relance, on met le paquet sur l'accompagnement de notre outil économique dans sa décarbonation, et notamment le secteur automobile avec ce qu'on fait en matière d'accompagnement sur la création d'usines de batteries électriques. Il faudra à accompagner aussi le secteur métallurgique, notamment les fonderies qui font des pièces pour les moteurs thermiques, parce qu'il y a moins de besoins de ces types de pièces pour les moteurs électriques par rapport au moteur thermique.

Donc, on voit bien que la France va être mobilisée pour accompagner la transition vers les voitures électriques ou d'autres types de voitures qui peut-être demain seront sans émissions de carbone. Je pense, par exemple, aux voitures hydrogène. Donc, notre réponse c'est de la compétitivité pour notre pays, des investissements en accompagnement des entreprises pour assurer la transition.

Q - Je voulais vous parler également de Google. qui va devoir passer à la caisse, payer une amende de 500 millions d'euros, décision de l'Autorité de la concurrence. C'est vous qui aviez initié cette procédure, quand vous étiez à la culture, ministre de la culture. En clair, la France reproche à Google de ne pas payer assez ce qu'on appelle les éditeurs de presse et sociétés de presse qui écrivent les articles en se faisant de l'argent. C'est-à-dire quand on tape un mot-clé sur un moteur de recherche, il y a des articles qui arrivent, Google gagne de l'argent grâce à ces articles, mais ce n'est pas eux qui les payent.

R - Exactement. Donc, vous avez des organes de presse qui paient des journalistes, qui font des articles et ces articles sont ensuite sur Google, ou sur Internet, et c'est Google qui tire les revenus de ces articles, via la publicité qu'elle met pour la lecture de ces articles, pour faire simple. Et donc on dit simplement depuis maintenant plusieurs années : il faut que, en gros, le gâteau soit partagé. Il y a eu une loi européenne que la France a été la première à transposer, - je m'en suis personnellement occupé - qui est la création d'un droit voisin au droit d'auteur pour les éditeurs de presse et les agences de presse. Cette loi européenne qui a été transposée dans le droit français oblige Google à payer ce qu'elle doit payer aux éditeurs de presse, sauf qu'elle refusait d'appliquer la loi. L'autorité de concurrence lui a dit une première fois "il faut que vous négociiez avec les éditeurs de presse parce que vous devez les rémunérer tel que le précise la loi" ; ils ne l'ont pas fait et donc là ils viennent d'être sanctionnés lourdement, Google vient d'être sanctionné lourdement pour non-respect de l'injonction de négocier d'une façon...

Q - Cela a mis du temps.

R - Oui. Cela a mis du temps mais enfin, non, cela n'a pas mis beaucoup de temps. La loi a été créée en 2019 et dès 2021...

Q - Mais Google a mis du temps à rentrer dans le rang.

R - Oui. Google a mis du temps et n'a pas négocié de bonne foi avec les éditeurs de presse, à la fois parce qu'il a manqué de transparence sur les revenus qu'il tirait de ces articles. Ils n'ont pas pris toute la presse, ils n'ont pris que la presse politique et générale, ils n'ont pas pris le reste de la presse. Bref, ils ont négocié d'une façon qui n'était pas de bonne foi a jugé l'Autorité de la concurrence.

C'est un signal très fort qui est envoyé à Google et plus largement à toutes celles et ceux sur Internet, sur ces plateformes qui utilisent des articles de presse, qui utilisent la compétence des journalistes au service de leur propre rémunération et sans partager les résultats du chiffre d'affaires des publicités.

Q - Il faut leur taper fort sur la tête aux GAFAM pour qu'ils appliquent ces règles ?

R - Non, mais ce n'est pas histoire de leur taper fort sur la tête, c'est histoire qu'ils respectent la loi. Pour ce faire, on voit bien qu'il est nécessaire d'avoir effectivement des sanctions importantes. Ecoutez, tant mieux. On a aujourd'hui démontré, l'Autorité de la concurrence a démontré que la France faisait respecter la loi française, y compris à des acteurs internationaux qui parfois se croient tout permis.

Q - Qui est le plus fort entre un Etat et Google ? Je regardais la capitalisation boursière d'Alfabet, c'est la maison mère de Google, cette nuit, 1700 milliards de dollars, 1400 milliards d'euros quand le budget de l'Etat est aux alentours de 350 milliards d'euros.

R - Mais ce sont des entreprises qui apportent un service absolument considérable à nos compatriotes ; et donc, ils sont bien sûr les bienvenus en France, mais ils doivent respecter la loi française. Ils doivent payer les impôts, d'où le combat qu'a mené Bruno Le Maire, qu'a mené le Président de la République pour cet impôt minimum et cet impôt payé dans les pays qui sont les générateurs des revenus de ces entreprises-là. C'est un combat qui avance, vous avez vu au conseil des ministres du G20 que les choses avancent pour cette fiscalité minimum des grandes entreprises et de la fiscalité qui est rattachée au lieu d'accès à ces services.

Et deuxièmement, il faut qu'ils appliquent la totalité des lois françaises, à commencer par cette loi, la loi qui crée un droit voisin au droit d'auteur pour les éditeurs de presse, qui est une loi très importante pour l'avenir de la presse.

(...)

Q - Franck Riester, ministre déléguée au commerce extérieur et à l'attractivité, merci.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 juillet 2021