Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, à Europe 1 le 21 juillet 2021, sur l'espionnage par le Maroc via le logiciel espion Pegasus de journalistes et de membres du gouvernement et le passe sanitaire.

Texte intégral

Q - Tout d'abord bien sûr, ces révélations dans le cadre de l'enquête d'un consortium de médias internationaux sur le logiciel espion Pegasus produit par la société israélienne NSO. Après des soupçons sur des journalistes français espionnés par le Maroc, une nouvelle information paraît donc, ce soir, dans le journal "Le Monde", des numéros de téléphone des membres du gouvernement figurent sur les listes révélées, même celui du président Macron, celui de l'ancien Premier ministre Edouard Philippe. Concrètement, Franck Riester, cela veut dire que le Royaume du Maroc a pu aspirer l'ensemble des données contenues dans leurs téléphones ; comment réagissez-vous, ce soir ?

R - Ecoutez, si les faits sont avérés, ces faits sont évidemment très graves et toute la lumière doit être faite. C'est ce que va faire la justice puisqu'une enquête est ouverte par le parquet de Paris, comme vous le savez ; mais évidemment, ce sont des faits qui sont très graves, et nous verrons les conséquences de cette affaire. Mais ce qui est très clair, et une nouvelle fois on en a un exemple, ici, c'est que nous devons, collectivement, mobiliser beaucoup d'énergie pour faire en sorte que le cyberespace soit un espace où les droits qui s'appliquent dans le monde physique s'appliquent aussi dans le cyberespace.

Q - Cela veut dire quoi, Franck Riester ?

R - Cela veut dire qu'aujourd'hui dans le cyberespace, il y a des opportunités formidables, mais des menaces considérables ! Des menaces en matière de protection de la vie privée, en matière d'atteinte à des informations confidentielles, d'espionnage, de cyber-attaques, de rançons qui sont organisées par un certain nombre de cybercriminels, d'incitations à la haine. Bref, il y a toute une série de menaces très graves que nous devons absolument appréhender ; la désinformation aussi, on l'a vu dans un certain nombre de cas. Ce doit donc être l'une de nos priorités à la fois nationale, européenne et internationale de veiller à ce que le cyberespace, comme l'espace physique, ait des règles, que ce ne soit pas la jungle, que ce ne soit pas une zone de non-droit.

Q - Mais ces révélations, ces attaques venant d'un pays ami, est-ce que cela vous surprend ?

R - Ecoutez, j'attendrai de voir exactement ce qu'est la réalité des faits. Bien évidemment que ces faits sont graves s'ils sont avérés, et nous verrons, le moment venu, les réponses diplomatiques auxquelles il faudra procéder. Mais, au-delà de cet exemple, vraiment c'est le défi considérable qu'il y a devant nous pour nos sociétés démocratiques, pour nos libertés individuelles et collectives que d'appréhender avec beaucoup de force cette problématique-là.

D'ailleurs le Président de la République l'a vu depuis longtemps : rappelez-vous cet appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace, dans le cadre du Forum de Paris, fin 2018, avec aujourd'hui des travaux en cours, réunissant des Etats, des ONG, des acteurs de la société civile, avec des comptes rendus des groupes de travail qui seront apportés dans le cadre du Forum de Paris, en novembre 2021.

Donc, vous voyez que depuis longtemps le Président de la République a pris à bras-le-corps cette problématique, il y a l'appel de Christchurch, aussi, sur la question de la haine en ligne. Vous le voyez, il faut se mobiliser.

Q - Je reviens, Monsieur le Ministre, à ces révélations ce soir toutes chaudes, brûlantes, on vient bien sûr d'en parler dans le journal de 18 heures. Vous êtes ministre du commerce extérieur, vous êtes au Quai d'Orsay, la France se positionne parmi les premiers investisseurs étrangers au Maroc. Peut-on imaginer des sanctions économiques ?

R - Non, écoutez, nous n'en sommes pas du tout là ; il faut que la justice passe, il faut que la lumière soit faite. Encore une fois, si les faits sont confirmés, les faits sont très graves, et nous verrons les conséquences à donner, le moment venu.

Q - Finalement, les ministres ne sont-ils pas assez vigilants ?

R - Nous avons des procédures très strictes qui sont mises en place, avec des téléphones sécurisés, avec des communications, quand il s'agit d'informations très confidentielles, qui sont faites d'appel fixe par un système très sécurisé. Nos mails sont cryptés quand ce sont des mails confidentiels. Après, effectivement, chacun peut avoir son téléphone personnel pour communiquer au quotidien. Mais nous avons des procédures très strictes, à la fois avec des téléphones sécurisés, portables ou fixes, et des mails cryptés.

Q - Il y a ce lien particulier, historique, avec le Maroc ; certains pourraient même dire une certaine porosité entre les administrations françaises et marocaines. Cela va être compliqué de réclamer, de dire quelque chose au Maroc ?

R - Non, la France affirmera sa souveraineté comme elle le fait quand c'est nécessaire. Mais encore une fois, la réponse devra être proportionnée et adaptée à l'étendue de ce qui sera démontré par la justice.

Q - Tout de même, si jamais ces révélations sont bien vraies, on est bien loin de cette image sympathique et accueillante d'un pays touristique qu'on aime, nous, en France ?

R - Chaque pays a des dispositions de défense de ses intérêts sur le cyberespace. C'est légitime. Mais cela doit être encadré et les pratiques doivent être absolument régulées ; régulées, quand il s'agit d'atteintes très claires à la souveraineté d'un Etat autre, notamment un Etat ami. Et cela nécessite, dans l'avenir, au-delà de ce que je vous ai dit, au niveau international, de continuer l'effort de protection de notre souveraineté dans le cyberespace. Les moyens sont mis d'une façon plus importante pour lutter contre tous les types de criminalité sur le cyberespace. Il faudra continuer d'investir de plus en plus massivement pour nous protéger, pour protéger les intérêts supérieurs de la Nation, pour protéger les professions qui doivent être protégées. Je rappelle quand même qu'il y a des politiques qui sont apparemment concernés par cette surveillance, mais il y a aussi des journalistes, des avocats. Quand on est attaché aux valeurs démocratiques, quand on est attaché à la liberté de la presse, on sait que ces professions ont des protections toutes particulières. Donc, nous devons veiller, à travers des investissements, aussi, dans la protection de ce cyberespace, à protéger ces professions-là, qui sont si importantes à nos démocraties.

Q - Autre sujet, ce soir, Frank Riester, le projet de loi sur le passe sanitaire a été présenté, aujourd'hui, en commission, il sera débattu dès demain au Parlement. On le sait, il ne fait pas l'unanimité, notamment auprès des restaurateurs qui vont devoir contrôler leurs clients à partir du 1er août. Ils disent qu'ils ne sont pas policiers. Vous comprenez leur position, ou pas ?

R - Ce que je vois, c'est que nous sommes face à une quatrième vague très violente. Vous avez vu les chiffres d'aujourd'hui : 18000 nouveaux cas ; plus 150 pour cent, en une semaine, de nouveaux cas. C'est du jamais vu dans les trois premières vagues. Donc, si on veut ne pas retrouver les mêmes contraintes de confinement, de couvre-feu, que nous avons dû prendre dans les trois premières vagues, si on veut tenter d'éviter ces mesures, il faut absolument faciliter et favoriser la vaccination. Nous avons un moyen d'empêcher la circulation du virus : c'est le vaccin. Et s'il y a des atteintes, que ces atteintes ne soient pas trop graves. Alors, nous devons absolument veiller à recourir au maximum possible au vaccin. Et si on veut éviter la fermeture des restaurants, il faut laisser la possibilité à ceux qui sont vaccinés, d'aller dans ces restaurants. Donc, nous disons aux restaurateurs que l'on comprend ces contraintes supplémentaires. Mais, franchement, ce sont des contraintes limitées par rapport à ce que seraient les contraintes si on devait fermer ces restaurants à court terme.

Q - De nouvelles manifestations sont prévues, le week-end prochain, contre l'entrée en vigueur des nouvelles mesures. Ils étaient 115000, le week-end dernier, dans les rues du pays. Vous craignez qu'elles prennent de l'ampleur, ces manifestations anti-vaccin ?

R - Je ne le souhaite pas. Mais nous sommes dans une démocratie, contrairement à ce que disent parfois ces mêmes manifestants. Nous ne sommes pas dans une dictature, ils ont le droit de manifester, de dire ce qu'ils pensent, à condition que cela ne soit pas des insultes, que cela ne soit pas des incitations à la haine. Et on a vu que certains avaient des propos inadmissibles, odieux, ignobles, que nous condamnons avec beaucoup de force.

Pour autant, nous sommes dans une grande démocratie où la liberté de s'exprimer est garantie, la liberté de manifester est garantie. Nous verrons quel sera le nombre de manifestants qui seront mobilisés. Mais nous le redisons, je le redis très clairement : c'est pour protéger nos compatriotes, c'est pour faire en sorte de lutter contre la circulation de ce virus, et que la liberté des uns s'arrête à la liberté des autres, et s'arrête aussi quand il s'agit de la vie des autres. Nous ne pouvons pas continuer d'avoir des personnels dans le système de santé, dans les hôpitaux, qui ne se vaccinent pas, vu le risque qu'ils font prendre à celles et ceux qui sont fragiles dans ces établissements-là. Et nous devons faire en sorte de permettre à ceux qui sont vaccinés, qui font la démarche de se vacciner, de pouvoir garder la liberté d'aller dans un certain nombre de lieux, faute de quoi, nous serons obligés de fermer ces lieux-là. Ce n'est pas ce que nous souhaitons.

Q - Dernier point, très rapidement, tous les signaux économiques sont au vert. L'INSEE table sur 6% de croissance pour 2021. Est-ce que le variant Delta peut venir tout gâcher, finalement ?

R - C'est une des raisons aussi pour lesquelles il faut se vacciner, pour se protéger de ce variant-là, c'est pour préserver la croissance, la dynamique de croissance que nous observons, une des plus fortes de l'Union européenne. Je le rappelle, une prévision de 6% en 2021, c'est absolument considérable. C'est le fruit des décisions qui ont été prises depuis 2017, de transformation du pays, et de protection de tout notre outil économique pendant la crise, appuyé avec le plan de relance. On a, aujourd'hui, le fruit des résultats des politiques qui sont conduites par le Président de la République depuis maintenant trois ans.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 juillet 2021