Interview de M. Sébastien Lecornu, ministre des outre-mer, à France Inter le 12 août 2021, sur l'épidémie de Covid-19 en Guadeloupe et en Martinique.

Texte intégral

HELENE ROUSSEL
" La crise sanitaire n'est pas derrière nous, on en a encore pour des mois ", a dit hier Emmanuel MACRON. La flambée des cas de Covid en Martinique et en Guadeloupe, des taux d'incidence jamais atteints encore en France, le retour du masque partout où le taux d'incidence dépasse les 200 cas pour 100 000, la troisième dose pour septembre ; on va parler de tout cela ce matin avec nos invités, avec vous aussi chers auditeurs, venez poser vos questions au 01 45 24 7000. A mes côtés, en studio, le professeur Serge ROMANA, généticien et chef du service d'histologie à l'hôpital Necker à Paris, signataire début août avec d'autres médecins ultramarins, d'une lettre ouverte pour inciter à la vaccination, on y reviendra. Autour de la table également, Gilles PIALOUX, bonjour.

GILLES PIALOUX
Bonjour madame ROUSSEL.

HELENE ROUSSEL
Vous êtes chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon, dans le 20ème à Paris, bienvenue à tous les deux. Messieurs, vous ne bougez pas, nous allons tout de suite en Guadeloupe, car nous avons en ligne avec nous le ministre des Outre-mer qui est sur place depuis mardi soir. Sébastien LECORNU, bonjour. Bonsoir pour vous.

SEBASTIEN LECORNU
Bonsoir pour moi, bonjour pour vous dans l'Hexagone.

HELENE ROUSSEL
Situation sanitaire extrêmement grave, dramatique en Guadeloupe et en Martinique, a répété hier Emmanuel MACRON. Sébastien LECORNU, je crois que vous avez passé vous-même une journée éprouvante dans les hôpitaux aujourd'hui, vous pouvez nous dire concrètement ce que vous avez vu, ce que vous avez pu constater vous-même sur place ?

SEBASTIEN LECORNU
Je pense qu'il faut effectivement mettre des chiffres ou des mots très très concrets. On a un taux d'incidence en Guadeloupe qui est de 1 900 malades pour 100 000 habitants. 1 900 malades, c'est un taux d'incidence qu'on n'a jamais connu depuis le début de la pandémie Covid. On a globalement 25 % de taux de positivité. Concrètement, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que vous avez un test PCR sur quatre qui est positif ; dans certains endroits de la Guadeloupe vous avez même un test PCR sur deux qui est positif. La troisième réalité c'est que malheureusement les patients qui se présentent dans les structures hospitalières, pour aller parfois malheureusement en réa, sont des patients beaucoup plus jeunes, de jeunes hommes, de jeunes femmes, des femmes enceintes, des enfants. On a une situation sanitaire extraordinairement complexe, elle s'explique évidemment par le variant Delta, elle s'explique aussi par un relâchement des mesures barrières ces dernières semaines, et puis elle s'explique aussi par une faible couverture vaccinale. Donc l'enjeu pour l'Etat, évidemment pour nous, c'est de faire face avant tout, faire face sur le terrain hospitalier, de permettre des renforts importants, 270 soignants sont arrivés de l'Hexagone pour renforcer les structures locales, 60 pompiers également sont venus de l'Hexagone…

HELENE ROUSSEL
Ça sera suffisant ? Ça sera suffisant ces renforts ?

SEBASTIEN LECORNU
En fait on va procéder à des réassorts de renforts, cela va sans dire. Ils sont arrivés pour 15 jours, avec Olivier VERAN, on est déjà en train de préparer les renforts des renforts, en fait, la relève en quelque sorte. L'objectif c'est d'augmenter les lits de réanimation ou les lits de médecine générale. Pour permettre à nos auditeurs de bien comprendre, la Guadeloupe est un archipel, en temps normal c'est 27 lits de réanimations. Au moment où je vous parle c'est 67. Lorsqu'on sera au week-end, on aura 12 à 15 lits supplémentaires, et nous sommes en train de bâtir un plan qui nous emmène à une cible entre 100 et 130 lits de réanimation, c'est-à-dire pratiquement 100 lits de plus qu'à l'accoutumée. Ça montre l'effort " extraordinaire ", que nous sommes obligés d'avoir pour une situation qui est complètement exceptionnelle, pour des taux d'incidence qu'on n'a jamais connus sur l'histoire, en tout cas dans l'histoire de la gestion de l'épidémie sur le territoire de la République.

HELENE ROUSSEL
Sébastien LECORNU, à propos des hôpitaux saturés, puis de ce rajeunissement des patients, nous avons ce matin sur France Inter le témoignage d'un urgentiste en Martinique qui parle d'une médecine de catastrophe. Les patients de plus de 60 ans, dit-il, ne sont plus admis en réanimation faute de places. Vous confirmez ?

SEBASTIEN LECORNU
Ce que je peux vous dire, c'est que les médecins, les confrères médecins de ce docteur qui témoigne, me disent également que la situation est extraordinairement difficile ici en Guadeloupe, et qu'au fond ce n'est pas un problème malheureusement de renforts, c'est un problème de pic de cette épidémie, c'est même plus un mur, on a anticipé tous les scénarios, on a mis énormément de moyens sur la table, comme jamais on a mis, mais le problème n'est même plus un problème de moyens, c'est qu'énormément de patients, tous non vaccinés, tous non vaccinés, se présentent au même moment, dans les centres hospitaliers. Vous savez, les premiers vaccins sont arrivés aux Antilles au début du mois de janvier, pour des raisons culturelles qu'on peut d'ailleurs très bien expliquer. Il ne faut pas stigmatiser nos concitoyens d'Outremer, il y a une résistance à la vaccination, c'est là où moi je lance un appel extraordinairement grave et solennel à nos concitoyens d'Outre-mer, je vous l'ai dit de nombreuses fois, à de nombreuses reprises depuis mon arrivée : il faut se faire vacciner. On paie un variant dangereux, avec une faible couverture vaccinale.

HELENE ROUSSEL
Dernière question Sébastien LECORNU, comme la Martinique, la Guadeloupe à son tour est reconfirmée strictement, annonce du préfet hier soir : plages, bars, restaurants fermés, retour des attestations. Au jour d'aujourd'hui il n'y a pas d'autre solution que le reconfinement ?

SEBASTIEN LECORNU
Alors, en fait la Guadeloupe était déjà reconfinée, on a juste…

HELENE ROUSSEL
Partiellement.

SEBASTIEN LECORNU
Oui, en fait, on a fermé les commerces non vitaux, c'est la vraie mesure nouvelle avec un certain nombre de jauges. On revient à la technique du confinement, parce que la saturation et le risque d'engorgement de l'hôpital public comme privé d'ailleurs, sont tels que le confinement reste évidemment la solution d'urgence de court terme. En fait, il faut dire les choses assez simplement : renforts hospitaliers + confinement = solution à la crise à court terme. Vaccination = solution aux crises qui vont venir à moyen et long terme. Il fallait malheureusement avancer sur ces deux jambes. Enfin, moi je suis assez bouleversé de ce que j'ai vu aujourd'hui. Je vis ça assez difficilement. Ça dépasse la politique et l'engagement ministériel classiques, ce que nous vivons, je dois bien vous avouer que ça me touche beaucoup.

HELENE ROUSSEL
Voilà, le ministre des Outre-mer, Sébastien LECORNU, depuis la Guadeloupe. Interview enregistrée tôt ce matin, décalage horaire oblige. Le ministre qui est attendu tout à l'heure en Martinique.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 août 2021