Entretien de M. Franck Riester, ministre du commerce extérieur et de l'attractivité, avec BFM Business le 1er septembre 2021, sur le commerce extérieur de la France.

Intervenant(s) :

  • Franck Riester - Ministre du commerce extérieur et de l'attractivité

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Texte intégral

Q - C'est Franck Riester, le ministre délégué chargé du Commerce extérieur et de l'Attractivité de la France, qui est avec moi ce matin, bonjour Franck Riester.

R - Bonjour.

Q - Alors, vous avez vu, hier, Bruno Le Maire qui dit que le commerce extérieur est l'angle mort de la politique économique française. Cela n'a rien contre vous, non ?

R - Non, non, mais il a raison, le commerce extérieur, finalement, c'est le résultat d'une politique économique.

Q - 22 ans de déficit commercial !

R - Oui, c'est parce qu'on réindustrialise un pays, parce que le pays est compétitif, parce qu'on a une politique commerciale qui est moins naïve, parce qu'on accompagne bien les entreprises, que, in fine, on a notre commerce extérieur qui s'améliore, et c'est exactement notre stratégie, on joue sur ces quatre leviers-là : le levier de la compétitivité, d'où la transformation du pays depuis 2017, d'où la baisse des impôts de production...

Q - La flat tax.

R - La flat tax pour les revenus du capital, pour faire en sorte que des investisseurs investissent en France, et ils investissent tous les jours un peu plus dans notre pays, que notre pays ait le meilleur écosystème de développement des entreprises.

Q - Alors, on le voit avec le baromètre de l'attractivité, on monte sur le podium au fur et à mesure, mais pourquoi est-ce qu'on n'exporte pas davantage ?

R - Mais on exporte, il y a une dynamique de l'exportation, jamais, en France, il n'y a eu autant d'entreprises exportatrices, 132.000.

Q - C'est vrai. Le problème c'est on a encore plus importé qu'on a exporté, mais bon !

R - Oui, c'est vrai. Donc, l'attractivité du pays, c'est le fruit de cette politique de compétitivité, c'est la deuxième année, en 2020, que la France est en tête, en Europe, des pays les plus attractifs pour les investissements étrangers. Et donc ça, ce n'est pas le fruit du hasard, c'est le fruit des réformes voulues par le Président de la République.

Le deuxième axe, l'industrialisation du pays, la réindustrialisation du pays, donc il faut miser sur les secteurs d'avenir, donc il faut aider les entreprises à investir, donc il faut repenser les chaînes de valeur pour relocaliser des industries, et c'est au coeur du projet et de la stratégie industrielle de la France.

Le troisième levier, c'est la politique commerciale. On est en pleine revue stratégique de notre politique commerciale européenne pour qu'elle soit moins naïve, pour qu'on protège mieux nos entreprises de la concurrence déloyale d'un certain nombre de pays, et qu'on ait des leviers pour être plus présents à l'international, par exemple la réciprocité : on va avoir un instrument qui va être voté pendant la présidence française de l'Union européenne, qui permettra de fermer, à nos marchés publics, les produits d'entreprises qui sont dans des pays qui n'ouvrent pas leurs propres marchés publics à nos entreprises européennes, voyez...

Q - Mais vous vous rendez compte, Franck Riester, qu'il a fallu attendre 20 ou 30 ans pour qu'il y ait cette clause en Europe ?

Q - Il a peut-être fallu l'arrivée d'un Président de la République qui connaît le business, qui est décidé à améliorer la compétitivité du pays, à améliorer la politique commerciale européenne, d'avoir un leadership qui permet de faire bouger les lignes en Europe, pour qu'on ait des résultats, et c'est, je dois le dire, Emmanuel Macron. Et le dernier levier...

Q - J'ai une question presque philosophique avant le dernier levier, ce n'est pas... on n'a pas trop abîmé l'Europe, justement, à cause de cette naïveté... ?

R - Si, bien sûr.

Q - Ça fait longtemps qu'on dit qu'il n'y a pas de réciprocité, que ce n'est pas normal, les appels d'offres d'entreprises publiques aux Etats-Unis ?

R - Mais vous savez pourquoi, Christophe Jakubyszyn ? C'est parce qu'il y a un certain nombre de pays qui ont peur qu'en affirmant leur souveraineté européenne il y ait des représailles commerciales. Le contentieux BOEING-AIRBUS est très révélateur. On a réussi à avoir ce moratoire de 5 ans sur les taxes américaines sur les vins et spiritueux français et sur l'aéronautique, pour deux raisons. D'abord et avant tout parce qu'on a affirmé notre souveraineté, on a appliqué nous aussi des taxes aux Américains. Beaucoup de pays nous disaient, "vous, Français, vous êtes irresponsables, vous allez créer de la tension commerciale", j'ai dit non, on va simplement se faire respecter.

Q - Et ça a marché, on est respecté aujourd'hui ?

R - Bien sûr, on est respectés, puisque regardez, le contentieux s'est soldé par le haut, et la deuxième raison c'est l'arrivée de Biden aussi !

Q - D'ailleurs +22 ou 23% les exportations de vins français !

R - Bien sûr, mais oui, donc cela montre que quand on baisse les tarifs douaniers, on développe les échanges internationaux, mais pour cela il faut affirmer notre souveraineté, il a fallu convaincre les Allemands, il a fallu convaincre les pays du Nord, les scandinaves, qui sont contre toute idée d'affirmation de la souveraineté par peur de créer des tensions commerciales, eh bien il faut une main ferme, une main ouverte, une main de négociations, mais il faut aussi une main ferme. L'Europe est puissante, c'est le plus grand marché du monde, on doit l'assumer, on doit en être fier, et on doit dire à nos partenaires qu'on a envie de faire du business, qu'on est une Europe ouverte, mais une Europe qui refuse, à partir de maintenant, les pratiques déloyales de nos compétiteurs et que nous voulons être simplement respectés comme des partenaires à part entière.

Q - Alors, il y a une autre pratique déloyale qui est un peu invisible, c'est l'importation de carbone dans notre pays. Là encore il n'y a pas vraiment une taxe carbone - il ne faut pas dire taxe, je ne sais pas comment on dit - une compensation carbone...

R - Un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières.

Q - Voilà, ça c'est le politiquement correct.

R - Non, non, c'est le nom technique.

Q - On en est où au niveau européen ?

R - On avance, on avance, c'est un dossier très complexe, mais c'est un dossier qui est essentiel. On veut que nos entreprises décarbonent leur outil industriel...

Q - Mais on importe des produits qui sont non-décarbonés.

R - Exactement, donc qu'est-ce que cela crée ? Cela crée des fuites carbone, c'est-à-dire qu'on a des entreprises qui délocalisent, et on a de toute façon des produits, qui sont sur le marché, qui sont produits par des pays qui justement ont des outils moins décarbonés, donc c'est mauvais pour le climat, donc il faut trouver un système qui protège nos entreprises et qui incite les autres pays à être dans la même dynamique ambitieuse pour lutter contre le réchauffement climatique.

Q - C'est pour quand, Franck Riester ?

R - C'est au coeur de la présidence française de l'Union européenne. L'idée c'est, à partir de 2023, 2024, de pouvoir le mettre en oeuvre, avec la possibilité, - on discute cela au niveau européen, - de peut-être se donner deux ans à blanc pour permettre que les entreprises s'adaptent. Mais il y a encore beaucoup de travail, beaucoup de travail de conviction en interne de l'Union européenne, beaucoup de travail de conviction, de partage et d'échange, avec les filières de production d'acier et de production d'aluminium, de ciment, puisque ce sont les secteurs concernés, pour que vraiment il n'y ait pas de trou dans la raquette du dispositif, notamment pour les exportations. Et puis, dernièrement, convaincre nos partenaires internationaux, les Américains, les Chinois, que ce n'est pas un dispositif...

Q - Des taxes douanières déguisées.

R - Ce n'est pas un dispositif de protectionnisme, mais c'est vraiment un outil pour le climat...

Q - Ils sont convaincus les Chinois, les Américains, quand vous leur dites ça ?

R - Non, il faut les convaincre, les Etats-Unis sont dans un processus aussi de création d'un dispositif d'incitation des entreprises à décarboner leur outil industriel, et bien évidemment le sujet très important, c'est avec les Chinois. Nous sommes mobilisés, les Européens, les Américains, pour essayer de convaincre les Chinois de la pertinence de ce dispositif. Je ne vous dis pas que ça va être une chose facile, il va falloir beaucoup d'énergie, beaucoup d'initiatives politiques, le Président de la République en fait un sujet prioritaire, et on va tous se mobiliser pour cela.

Q - "C'est au résultat du commerce extérieur que l'on mesure la puissance d'une nation", c'est encore ce que disait Bruno Le Maire, hier, vous êtes d'accord avec lui ?

R - D'un point de vue économique, bien sûr.

Q - On a trop misé sur les services, il faut réindustrialiser ?

R - Bien sûr, on a besoin de continuer d'être bons sur les services, mais vous voyez..

Q - Mais pourquoi, pourquoi il y a... l'agriculture, l'industrie, les services ?

R - Mais parce que pendant des années on n'a pas eu une politique de compétitivité qui était suffisamment ambitieuse, parce qu'on avait par exemple, un impôt de solidarité sur la fortune qui a empêché la transmission d'entreprises industrielles intermédiaires, familiales, d'année en année, de génération en génération, comme en Allemagne et en Italie. Aujourd'hui, en Italie il y a 220.000 entreprises qui exportent, il y en a 300.000 en Allemagne, et notamment des entreprises industrielles, parce qu'en Allemagne, en Italie, ils n'ont pas eu la politique, mauvaise en termes de compétitivité, qu'on a eue en France, parce qu'on n'a pas vraiment eu de stratégie filière affirmée avec des accompagnements suffisamment puissants dans l'investissement, dans la recherche, dans l'innovation pendant des années en France. Ce qui change, aujourd'hui, vous allez avoir avec le projet de plan d'investissement dans les secteurs d'avenir....

Q - 20 à 30 milliards ?

R - Oui, on a besoin de cela. Les filières ont besoin de cela pour les accompagner sur les secteurs d'avenir.

Q - Cela sera présenté quand ? La semaine prochaine ?

R - Dans les jours ou semaines qui viennent, mais c'est à court terme parce que c'est nécessaire d'aller encore plus loin que le plan de relance. Et le dernier levier que je n'ai pas évoqué, mais que je veux évoquer parce que cet après-midi on a un conseil stratégique de l'export...

Q - De l'export, oui. Parce que, tout à l'heure, on avait Bruno Bouygues qui était sur ce plateau et qui a été beaucoup aidé dans son entreprise qui fait notamment des connecteurs pour les batteries, des machines pour réparer les carrosseries, des éléments de soudure. Il dit : moi, j'ai besoin des chèques export qui m'ont été donnés pendant la crise, de manière exceptionnelle, il faudrait pouvoir les prolonger. Est-ce que vous allez le faire ?

R - Oui, tout à fait. Nous avons pris la décision, avec Jean-Yves Le Drian et Bruno Le Maire, de prolonger les dispositifs du plan de relance export, parce que nous avons besoin, c'est le quatrième levier, d'améliorer mieux l'accompagnement, d'améliorer l'accompagnement des entreprises internationales. C'est la création de la Team France Export en 2018 : toutes les énergies fédérées autour de l'accompagnement des entreprises.

Business France, Bpifrance, les chambres de commerce et d'industrie, les régions, tous les syndicats professionnels, les comités de filière mobilisés dans la Team France Export, et avec des moyens...

Q - Bruno Bouygues nous disait : le problème de la France, c'est qu'on n'arrive pas à chasser en meute à l'export.

R - Oui, bien sûr. Et donc c'est un message que j'envoie en permanence aux entreprises : travailler ensemble, les grands groupes, les PME, les ETI, les entreprises qui sont des entreprises de droit local mais détenues par des Français qui sont une richesse formidable pour nos entreprises qui exportent parce qu'ils connaissent le pays, parce qu'ils ont des réseaux professionnels dans le pays. Travailler ensemble, toute cette équipe France business à l'international doit travailler ensemble, en meute. C'est l'idée du Team France Export, c'est la mission qu'ont les ambassadeurs que nous avons réunis, avec Jean-Yves Le Drian, pendant deux jours. On leur a fait passer ce message très important d'animer cette communauté économique à l'international pour le déploiement de notre économie à l'international. Et le plan de relance export voulu par le Président de la République, par Bruno Le Maire, par Jean-Yves Le Drian et moi-même, pour accélérer cette conquête à l'international de nos entreprises va être prolongé jusqu'à juin 2022.

Q - Donc le "quoi qu'il en coûte" pour l'export, ça continue ?

R - Oui, parce que c'est prioritaire, et donc ce n'est pas du "quoi qu'il en coûte", c'est du sur-mesure, et nous allons continuer de donner les moyens à la Team France Export d'accompagner les entreprises. Et le message aux entreprises, c'est "osez l'international ! C'est le moment, soit d'y aller si vous n'y êtes pas, soit d'accélérer votre présence à l'international." Les relais de croissance, ils sont à l'International.

Q - Oui. Pour tous les chefs d'entreprise, notamment des PME, qui nous écoutent et qui ne sont pas forcément au courant des dispositifs, vous pouvez nous redire qu'est-ce que c'est le chèque relance export ? Qu'est-ce que je peux financer avec ce chèque du gouvernement ?

R - Tout ce qui vous permet d'avoir une démarche de déploiement à l'international comme, par exemple, d'aller sur des salons, y compris des salons virtuels. On mise beaucoup sur le virtuel parce qu'il y a encore des contraintes de déplacement. Donc c'est la création d'e-vitrines sectorielles où on met le paquet pour inciter les entreprises à venir sur ces e-vitrines sectorielles, dans les vins et spiritueux, dans les cosmétiques, dans l'agroalimentaire ; d'être plus présents sur les plateformes B to B, ces places de marché avec des corners français sur lesquels on va investir beaucoup.

Q - Les grands salons internationaux.

R - C'est des financements par exemple de traduction de sites Internet, traduction de documentations...

Q - Oui. Cela coûte très cher, la traduction !

R - Oui. Traduire en chinois toute une documentation soit numérique, soit physique, cela coûte beaucoup d'argent. Eh bien, on met de l'argent, des chèques, plusieurs milliers d'euros.

Q - On s'adresse à qui pour avoir ces chèques ?

R - Il faut voir la Team France Export de sa région. Ce sont soit les équipes de la CCI, soit les équipes de Business France qui sont avec les régions aux côtés des chefs d'entreprise pour exporter. C'est le moment d'aller à l'international. Les marchés sont très dynamiques et il y a des moyens lourds pour vous accompagner.

Q - Tout cela prorogé donc jusqu'au 30 juin 2022. Merci, Franck Riester, ministre du commerce extérieur, d'avoir été l'invité de Good Morning Business.

R – Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 septembre 2021