Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire aux affaires européennes, avec France Info le 7 septembre 2021, sur les vaccins contre le coronavirus, le plan de relance européen et l'Union européenne face aux talibans et aux réfugiés afghans.

Texte intégral

Q - Le cinéma français a perdu l'un de ses plus grands acteurs avec la disparition de Jean-Paul Belmondo. Pour vous, il était qui, Belmondo, quel rôle dans votre vie d'amoureux du cinéma, ou simplement d'amateur de cinéma ?

R - C'est quelqu'un, je pense, comme beaucoup de personnes, avec qui on a un peu vécu, qui était dans nos familles ; moi, c'est quelqu'un que mes parents avaient beaucoup suivi, une quarantaine d'années. Pour ma génération, il était déjà une forme de référence, quelqu'un qu'on a en partage, avec qui on dîne, d'une certaine façon, en regardant la télévision. Et puis, quand on y pense, on se souvient tous d'une musique de film, "Le Professionnel", de cascades, je pense à "L'Homme de Rio", que j'ai l'impression d'avoir vu une vingtaine de fois sur l'écran de ma télévision. On a tous un peu de Belmondo...

Q - On l'a vu deux, trois fois...

R - Voilà, et surtout, il a fait partie de ces rares personnes qui ont pour différentes générations, en traversant les modes, incarné la France, un esprit, un panache, un humour, une élégance, incarné la France pour les Français, incarné d'ailleurs la France à l'étranger. On voit le nombre d'hommages qui sont rendus même en dehors de France aujourd'hui. Il y avait un style qui demeure, et je crois même pour les plus jeunes, il est quelque chose qui restera avec nous.

Q - Voilà, et je rappelle qu'une cérémonie nationale aura lieu, après-demain, aux Invalides, à Paris.

Q - Clément Beaune, depuis le début du mois, une troisième dose de rappel de vaccin contre le Covid est administrée aux résidents des EHPAD, mais aussi aux plus de 65 ans, qui se sont fait vacciner il y a plus de six mois. Est-ce qu'on a assez de doses aujourd'hui pour tout le monde ?

R - Oui, on a assez de doses, et si on devait étendre encore cette vaccination de troisième dose, on a aussi assez de doses pour l'élargir à une population plus importante si cela devait être nécessaire. Je veux être rassurant là-dessus : nous avons en Europe, en France, massivement des doses de vaccin aujourd'hui. On a beaucoup critiqué l'achat européen de doses de vaccin. Je rappelle que c'est l'Union européenne qui a commandé dans le monde le plus de doses de vaccin. On a déjà des contrats qui nous permettent de sécuriser plus de deux milliards de doses de vaccin, on en a encore signé cet été.

Q - Qu'est-ce qu'on va faire de deux milliards de doses de vaccin ?

R - Alors, d'abord, on l'a pris - c'est comme ça qu'on doit aussi gérer une crise - en anticipant, et quand on a signé de nouveaux contrats, par exemple au mois de juin, avec presque deux milliards de doses supplémentaires, pour 2022 et 2023 avec Pfizer, c'était pour faire face à toutes les situations. On est prêt...

Q - C'est-à-dire, qu'est-ce qui peut nous arriver de pire qu'aujourd'hui ?

R - Eh bien, je ne sais pas vous le dire aujourd'hui, mais on a vu malheureusement que ce virus nous a réservé souvent de mauvaises surprises, il y a eu de nouvelles vagues épidémiques. On ne savait pas, il y a quelques mois, qu'il faudrait sans doute un rappel vaccinal avec une troisième dose. Donc, on a la capacité de faire face à ces situations, donc c'est important. Et puis, en Europe, on est d'ores et déjà, et on le sera encore dans les mois qui viennent, le continent qui donne et qui exporte le plus de doses dans le monde. Parce qu'il faut rappeler cette vérité simple, nous ne sortirons pas de cette pandémie tant que le monde entier ne sera pas vacciné...

Q - Justement, aujourd'hui, on injecte une troisième dose en France, dans plusieurs pays riches, mais l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé, insiste pour dire que ces doses de rappel, elles ne sont pas nécessaires, et que l'urgence, c'est surtout de donner des premières doses aux pays les plus pauvres.

R - L'OMS est dans son rôle. Elle dit, tant mieux, parce que c'est une organisation internationale, multilatérale : n'oubliez pas les pays qui aujourd'hui ont parfois un taux de vaccination de 1 ou 2%...

Q - Elle dit même un petit peu plus que ça ; elle dit : donnez d'abord avant de donner la troisième dose.

R - Oui, mais, j'insiste, c'est ce qu'on a fait. Alors, d'abord, je distingue deux choses, sur l'avis scientifique, parce que c'est important. On ne fait pas la troisième dose comme ça, parce que ça fait plaisir. Il y a un avis de la Haute autorité de santé, c'est à partir de ce moment-là que le déploiement de la troisième dose, pour certains publics, plus de 65 ans, ou des personnes en risque, a été lancé depuis début septembre. Donc c'est fondé sur un avis scientifique.

Et puis, ce que dit l'OMS, c'est en effet "donnez des vaccins le plus possible, le plus vite possible, à des pays qui n'en ont pas". C'est ce que fait l'Europe, on nous l'a reproché au début, parce que nous, nous n’avons jamais, à la différence même des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, eu d'interdiction d'export. L'Europe aujourd'hui a exporté plus de 700 millions de doses de vaccin dans le monde. C'est insuffisant, mais vous disiez pourquoi on a des milliards de doses de contrat, aussi parce qu'on...

Q - Quand vous dites exporter, ça n'inclut pas que les pays les plus pauvres ?

R - Non, vous avez raison...

Q - Combien de ces 700 millions ont été donnés aux pays pauvres, aux pays en voie de développement ?

R - C'est 700 millions d'exports. Dans ces exports, vous avez raison, il y a des contrats commerciaux, effectivement, et c'est 200 millions de doses qui vont être données d'ici la fin de l'année 2021 par les pays de l'Union européenne...

Q - 200 millions de doses données à la fin de l'année - les derniers chiffres qu'on a eus, mais peut-être qu'ils sont trop vieux et que vous allez nous en donner un autre, ce matin -, c'était qu'on en avait livré 18 millions de ces 200 millions de doses promises On est début septembre, il reste quatre mois, en gros, pour boucler ; comment on va de 18 millions à 200 millions en 4 mois ?

R - C'est un peu plus aujourd'hui...

Q - On est à combien aujourd'hui, de données ?

R - On est effectivement autour d'une vingtaine de millions de doses données...

Q - Donc, on n'est pas en avance.

R - Non, on n'est pas en avance, mais le don de doses va se faire massivement maintenant. Nous avons par exemple un contrat - on a même engagé un contentieux, vous le savez, contre AstraZeneca -, les doses de vaccins AstraZeneca, elles sont utilisées pour ce mécanisme international Covax...

Q - Le problème du vaccin AstraZeneca, c'est qu'en France, il était réservé aux plus de 55 ans, donc les pays pauvres sont souvent des pays plutôt jeunes. Donc, on va leur donner un vaccin qu'ils ne peuvent pas forcément administrer à une partie de leur population, ce qui est quand même un peu embêtant...

R - Mais, non, pardon, il faut quand même dire...

Q - Ou alors, ils ne respectent pas les mêmes règles qu'en France... ?

R - D'abord, il y a des autorités sanitaires qui peuvent varier d'un pays à l'autre, on a fait preuve d'une grande prudence en France. Il y a même des pays européens qui l'utilisent pour des personnes plus jeunes. Et puis, il faut dire les choses de manière honnête, il y a urgence. Et donc, il ne s'agit pas d'administrer un vaccin dangereux à une quelconque personne que ce soit, où que ce soit dans le monde, mais il y a une balance entre les risques et les bénéfices. Quand vous avez des pays où il n'y a pas de système de santé, où la pandémie se développe massivement, où il n'y a pas de protection, c'est mieux d'avoir un vaccin qui protège, même s'il y a toujours un peu de risques, mais qui protège ; et le vaccin AstraZeneca, il protège, et il fera partie, parmi d'autres, de ces dons internationaux qui aident à cette solidarité, et qui vont protéger en Afrique notamment.

Q - Un mot sur le prix de ces vaccins. Les laboratoires Pfizer et Moderna ont augmenté le prix de leurs vaccins cet été, parce qu'ils l'ont adapté aux variants. Est-ce que vous confirmez ces informations, et c'est une augmentation de quel ordre ?

R - Alors, je ne peux pas vous le confirmer, parce qu'il y a encore des discussions en cours qui sont menées par la Commission européenne, au nom des pays européens, avec les grands laboratoires.

Q - Donc, le Financial Times, quand il a dit que par exemple le vaccin Pfizer allait passer de 15,50 euros aujourd'hui à 19,50 euros, c'est la bonne fourchette ou il va trop vite ?

R - Je pense que l'ordre de grandeur est le bon, je ne peux pas vous le dire aujourd'hui...

Q - Ça fait quand même une sacrée hausse, ça fait 25% de plus par dose...

R - Alors, d'abord, encore une fois, les négociations ne sont pas terminées, et j'insiste là-dessus : les contrats que signe l'Union européenne aujourd'hui, ça, je peux vous l'affirmer, ce ne sont pas les mêmes contrats que ceux qu'on a signés. On nous a reproché, et parfois, il faut le reconnaître, on n'a pas été parfait...

Q - Je n'ai pas compris, pardon...

R - Les contrats qu'on a signés précédemment, on nous a reproché parfois d'avoir été trop naïfs. Je ne crois pas que c'était le cas, mais ces contrats, ils peuvent être améliorés. Pourquoi ? Dans les contrats nouveaux qu'on signe avec Pfizer par exemple, on exige que toute la production soit faite en Europe, tous les composants, 280 composants du vaccin - ce sera indiqué dans les contrats - seront produits en Europe. On exige des délais de livraison plus contraignants, avec des sanctions financières plus précises, des calendriers de livraisons qui seront aussi plus ramassés, si je puis dire, pas trimestriels, mais mensuels, pour qu'on ait de la prévisibilité plus grande.

Donc, ce ne sont pas les mêmes contrats. On a plus d'exigences, on pourra contrôler mieux ce que font les laboratoires. Et puis, ça, c'est encore en discussion, on demande aussi aux laboratoires d'avoir des vaccins, que la recherche continue, et qui seront adaptés le mieux possible aux variants.

Q - Tout ce que vous venez de dire, est-ce que j'aurai le droit d'aller le vérifier, de consulter, d'aller à Bruxelles et de consulter les contrats qui n'avaient pas été publiés la première fois ?

R - Je me bats pour cela...

Q - Vous savez, la formidable, la pièce, une belle grosse pièce, que cela a mis dans la machine à complot...

R - Je l'ai dit, je crois, Marc Fauvelle, ici-même, je pense...

Q - Vous le souhaitez, la France défendra le fait que ces contrats soient publics ?

R - Je défends la transparence de ces contrats, en effet. Et je vais vous dire deux choses. Parce qu'il faut être concret sur la transparence - ce n'est pas un slogan -, il faut que ces contrats, ils soient, le moment venu - parce qu'il y a une négociation, il y a des secrets industriels, médicaux, c'est normal qu'on protège -, une fois que la négociation est faite, cela doit pouvoir être vérifié avec peut-être quelques informations confidentielles, le moins possible. Et je pense que les députés européens notamment, on est dans une démocratie européenne aussi, vérifient tous, quelle que soit leur sensibilité politique, ces contrats. Cela n'a pas été parfaitement le cas sur la première vague de contrats...

Q - Mais pas les citoyens ? Les députés, mais pas les citoyens ?

R - Et je pense qu'on peut les rendre publics complètement dans un deuxième temps. Mais je vais vous dire, c'est pour ça que je dis que ce n'est pas seulement un slogan, si je mettais des milliers de pages de contrats sur cette table, moi, je ne serais pas, je crois, vous non plus, capable de vous dire spontanément...

Q - Je crois que vous avez fait la même réponse la dernière fois, vous vous souvenez, du traité sur la Constitution européenne...

Q - C'est trop technique...

Q - Il y a de ça, il y a une quinzaine d'années, comme les Français s'étaient passionnés pour les 1500 pages, je crois, de mémoire, de ce traité, et on débattait de la moindre virgule, du moindre paragraphe. Faisons confiance à l'intelligence des citoyens...

R - Mais je suis d'accord, je suis d'accord. Mais je crois aussi au débat démocratique, à ce que la presse en dira, et je crois aussi à l'évaluation collective, c'est-à-dire, je pense qu'il serait très utile qu'un organe comme la Cour des comptes fasse une évaluation, - cela n'empêche pas que ce soit public pour tous- , des contrats, pour nous dire si on a bien ou pas bien négocié.

Je vous dis juste une dernière chose là-dessus. C'est important, on nous a dit parfois : vous avez été radin dans la première vague, parce qu'on a payé - et c'est vrai - à produit égal moins cher que, par exemple, les Britanniques. Tant mieux, parce que c'était un avantage de le faire en commun en Européens. Donc on défendra nos intérêts, y compris financiers dans ces négociations, soyez-en sûr, et ce sera transparent.

(...)

Q - Une toute petite question sur la crise sanitaire, Clément Beaune, est-ce que l'Europe fait aussi des stocks de médicaments, d'éventuels traitements contre le Covid, des médicaments qui existeraient déjà aujourd'hui pour soigner d'autres maladies et qu'on mettrait de côté, au cas où ils donnent de bons résultats ?

R - Alors, il y a des contrats qui sont aussi en cours de discussion, par la Commission européenne...

Q - Et qui sont secrets eux aussi ?

R - Non, pas qui sont secrets eux aussi, mais qui, à ma connaissance, je vous dis l'état de mes connaissances, n'ont pas abouti aujourd'hui à des achats communs de médicaments.

Q - Un mot sur le plan de relance. Le premier versement du plan de relance européen a été versé le mois dernier, sur les 40 milliards d'euros promis, que devait recevoir la France, nous avons reçu près de 5 milliards pour le moment. Quand va-t-on toucher le reste de l'argent ?

R - D'ici l'an prochain, par tranches successives. On a reçu une première tranche de 5 milliards d'euros cet été. Il y a 10 pays européens qui ont aujourd'hui produit leur plan de relance ; il a été discuté entre les Etats européens. Et donc, première tranche de 5 milliards d'euros. On aura les 40 milliards d'euros, même un peu plus, garantis par l'Union européenne, puisque notre plan de relance a été accepté par l'ensemble de nos partenaires européens.

Q - Est-ce que c'est vrai, Clément Beaune, que cet emprunt nous aurait coûté moins cher si la France avait directement emprunté sur les marchés, seule, sans passer par l'Union européenne ? C'est ce que disent plusieurs économistes français.

R - Oui, alors, quand vous regardez les taux d'intérêt auxquels la Commission européenne, qui au total a emprunté déjà un peu plus de 40 milliards d'euros pour plusieurs pays européens, on a un taux d'intérêt qui est quasiment égal, et même sur certains titres de dette, inférieur au taux français ; et pour tous les autres pays d'ailleurs, un taux commun européen qui est inférieur à ceux auxquels ils empruntent. Ne serait-ce qu'avec cet argument, je crois qu'on a une bonne raison de continuer notre emprunt européen.

Mais, je vais vous dire, le plan de relance ce n'est pas seulement ça. On compte bien, ce plan de relance, le faire rembourser par des ressources européennes nouvelles : taxe sur les grandes entreprises du numérique...

Q - Elle a été gelée cette taxe sur les grandes entreprises du numérique.

R - Cette taxe sur les entreprises du numérique, il y aura une proposition de la Commission d'ici le mois d'octobre, elle a été internationalisée. C'est-à-dire qu'il y a une discussion qui n'est plus seulement européenne, comme vous le savez, qui se tient au niveau international, puisque les Etats-Unis ont rallié la position européenne. Donc, tant mieux si la taxe est encore plus large qu'une taxe seulement européenne. Mais cela peut constituer des ressources, qu'on appelle des ressources propres, des ressources européennes, qui permettront de rembourser cet emprunt. On ne lâchera pas ce combat.

Q - À quelle échéance ?

R - Ça sera un des sujets qu'on traitera sous la présidence française de l'Union européenne, il y aura une proposition législative...

Q - A partir de janvier 2022.

R - A partir de janvier 2022...

Q - Ça c'est pour la présidence française, pas pour la taxe.

R - Tout à fait. Il y aura une proposition législative avant la fin de l'année. On en discutera, et cela sera une des priorités de notre présidence française de l'Union européenne, premier semestre 2022. Et l'objectif - le Parlement européen, la France, le défendent -, c'est qu'on ait les premières taxes qui permettent de rembourser le plan de relance à partir de 2023.

(...)

Q - Clément Beaune, Emmanuel Macron, comme la chancelière allemande Angela Merkel, appelle à poursuivre les discussions avec les Taliban pour permettre l'évacuation des Afghans qui veulent fuir le pays car ils se sentent en danger. On en est où des discussions avec les Taliban, aujourd'hui ? Est-ce que vous avez des informations ?

R - Alors, je suis très prudent sur ce sujet, parce qu'évidemment il y a, pour le coup, c'est assumé, forcément de la confidentialité. Il faut être très clair sur la ligne : il n'y a pas de contact politique, de reconnaissance d'un gouvernement taliban. Les Taliban, qui ont pris le pouvoir par la force, semblent aujourd'hui installer, de fait, un pouvoir, un gouvernement, composer un gouvernement à Kaboul. Dans les conditions que l'Europe, comme les Etats-Unis d'ailleurs, a toujours mises pour avoir des discussions, il y a le fait d'avoir un gouvernement qui associe d'autres représentants politiques. Ce n'est pas le cas, aujourd'hui, je ne sais pas si cela sera le cas un jour.

Tant que cela ne sera pas le cas, il ne peut pas y avoir une quelconque reconnaissance d'un pouvoir militaire brutal, islamiste, à Kaboul.

Q - Ils doivent reconnaître par exemple, enfin faire entrer dans ce gouvernement, par exemple, les alliés du fils du commandant Massoud ? C'est une des conditions aujourd'hui ?

R - L'Europe a posé un certain nombre de conditions pour avoir des contacts.

Q - Qui ne sont pas remplies pour l'instant ?

R - Qui ne sont pas du tout remplies pour l'instant.

Q - Donc, il n'y a aucun contact entre aucun membre de l'Union européenne et des représentants talibans ?

R - Il y a, pour plusieurs pays européens, un certain nombre de contacts qu'on appelle "opérationnels", pour répondre exactement à ce que vous dites, ce qui est notre devoir et notre volonté, c'est-à-dire d'essayer - ce n'est plus le cas, vous le savez, parce qu'on a dû suspendre les opérations - mais d'essayer de rouvrir des voies de passage, aériennes ou autres, pour que des personnes qui sont aujourd'hui justement menacées par le régime taliban, des femmes, des journalistes, des artistes, des gens qui ont parfois encore travaillé pour des pays européens, puissent quitter le pays et être reconnus à l'asile.

Q - Mais l'ONU estime que près de 500.000 afghans pourraient quitter le pays dans les prochains mois. Est-ce que l'Union européenne envisage de mettre en place un accord de répartition entre les pays pour les accueillir, ces réfugiés ?

R - Alors, on n'en n'est pas là, mais je ne veux pas qu'il y ait, là non plus, de fantasme migratoire. Ceux qui nous disent : on va avoir des millions d'Afghans qui vont débarquer chez nous et voler notre pain, honnêtement ce n'est ni sérieux, ni décent, parce qu'aujourd'hui...

Q - Oui alors comment est-ce qu'on se protège contre les flux migratoires irréguliers, comme le disait le Président de la République ?

Q - Sur le fantasme migratoire, c'est Emmanuel Macron qui a expliqué qu'il y aurait des flux importants irréguliers.

R - Non, il n'a pas dit ça. Il a dit : le moment venu, il faudra organiser. Il ne s'agit pas que tout l'Afghanistan vienne en Europe, je crois que cela ne serait pas l'intérêt du pays lui-même...

Q - Mais il a dit qu'il faudrait se protéger contre ces flux.

R - Oui, mais l'urgence aujourd'hui, il l'a dit aussi, il l'a dit je crois très clairement, c'est de protéger ceux qui ont besoin d'être protégés parce qu'ils sont en danger. Et aujourd'hui, au moment où on parle, le danger, ce n'est pas tellement que des millions de personnes quittent l'Afghanistan. Le danger, c'est que des personnes qui auraient droit à l'asile, qui ont besoin de protection, ne peuvent malheureusement pas quitter le pays ; et on doit les accueillir et essayer de rouvrir un droit de passage.

(...)

Q - Toujours avec le secrétaire d'Etat aux affaires européennes, Clément Beaune. Sur ce dossier de l'Afghanistan, Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national, propose qu'on crée dans les pays limitrophes de l'Afghanistan, des camps humanitaires, de très gros camps, qui seraient pour des durées longues, sans doute une trentaine d'années, pour accueillir ces réfugiés. Est-ce que cela vous semble être, même venant d'elle, une bonne piste ?

R - Avec Marine Le Pen, il y a toujours une forme d'ambiguïté. S'il s'agit d'avoir des camps ou des lieux d'accueil humanitaire, organisés par le Haut-commissariat des réfugiés des Nations unies, en aidant les pays, parce qu'il y a déjà beaucoup d'Afghans qui sont dans les pays limitrophes, pourquoi pas.

Q - C'est un peu ce qu'on fait aujourd'hui avec la Turquie qui accueille sur son territoire plus d'un million de Syriens, dans des pays, qui sont gérés dans ces conditions.

R - Oui, il y a beaucoup de pays. Par l'ONU souvent, par le Haut-commissariat aux réfugiés, en effet, nous avons dit d'ailleurs que nous augmenterions notre contribution, le Président l'a annoncé, au HCR, pour que dans des conditions humanitaires, humaines, des gens soient accueillis. Parce que je pense d'ailleurs que c'est toujours mieux, plutôt que de risquer via des passeurs, de faire des milliers de kilomètres avant d'arriver en Europe, que les gens qui ont un espoir de rentrer un jour dans leur pays -puisque le souhait des Afghans, ce n'est pas de venir voler notre pain, c'est de retourner librement dans leur pays - qu'ils ne soient pas trop loin, qu'ils soient dans les pays limitrophes.

Si c'est une façon de dire : nous n'avons rien à faire, nous n'avons aucun devoir, nous n'accorderons l'asile à personne, je n'y souscris évidemment pas. Et je pense que nous avons une responsabilité pour les gens qui ont travaillé pour nous, et nous avons un devoir qui est dans notre Constitution d'ailleurs, qui est notre pacte commun, d'accorder l'asile aux Afghans ou à d'autres, qui risquent leur vie en matière de liberté, de prendre notre part. L'un n'exclut pas l'autre.

Si c'est une façon polie d'habiller le refus de l'asile en France, là, je ne suis évidemment pas sur cette ligne.

Q - En matière d'asile, justement, Clément Beaune, il y a un pays européen, le Danemark, qui a adopté une loi en juin, lui permettant d'ouvrir des centres pour demandeurs d'asile, en dehors de l'Union européenne, donc sur le même principe qu'évoquait Marc, et sur l'idée de Marine Le Pen. Concrètement, vous, cette idée de traiter les demandes d'asile en dehors de l'Union européenne, elle vous choque, ou pas ?

R - Là, c'est de la communication un peu cynique, pardon, que fait notre partenaire danois. Parce que d'abord, je dis de la communication, parce que les Danois ont dit "on va faire traiter les demandes d'asile, par exemple au Rwanda", même quand les demandeurs d'asile n'ont aucun lien avec le Rwanda.

Q - Oui, ils envoient les demandeurs d'asile là-bas, peu importe l'origine.

R - D'abord, à ma connaissance, ils n'ont signé un accord avec personne, et ils ne mettent pas en oeuvre ce mécanisme. Par ailleurs, sur le fond, l'idée que l'on va renvoyer dans des pays qui sont déjà en difficulté, souvent, parce qu'on parle de pays africains, qui sont déjà en difficulté démographique, migratoire, de sécurité, qu'on va, si je puis dire charger encore leur barque, en leur disant "ce n'est pas nous qui traitons l'asile, c'est vous". Et puis peut-être un jour on accueillera les gens avec l'idée de ne jamais les prendre, je ne pense pas qu'on les aide beaucoup, et je ne pense même pas qu'on s'aide, nous Européens, parce que pourquoi les...

Q - Mais alors, que fait l'Union européenne ? Le Parlement danois l'a adopté...

R - Pardon, pourquoi les gens viennent dans l'Union européenne ? Parce qu'ils souffrent chez eux, parce qu'ils cherchent un meilleur destin, une meilleure vie économique, politique, etc. Si, en Afrique, on ne résout pas les problèmes, cela continuera. Donc, qu'il y ait des critères d'accueil, je l'admets, tout le monde n'a pas vocation à avoir l'asile en Europe, d'Afghanistan ou d'ailleurs. Croire que c'est en détournant le problème vers un autre pays africain, je crois que c'est une illusion.

Donc l'idée, c'est d'avoir des critères plus clairs et des procédures plus courtes, pour que les gens qui ont le droit à l'asile, l'aient vite, et les gens qui n'ont pas le droit à l'asile, soient reconduits plus rapidement (...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 septembre 2021