Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à l'Assemblée nationale le 14 septembre 2021.

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Circonstance : Audition devant la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale

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Texte intégral

Je suis très heureux de vous retrouver, après un mois d'août compliqué, durant lequel j'ai été régulièrement en contact avec votre président mais aussi avec les membres du bureau de votre commission, de celui de la commission de la défense et de celui de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. J'essaierai de répondre à un maximum de questions.

Nous assistons à un triple mouvement, de prise de conscience, de prise de responsabilité et de prise de décision, qu'accentuent les derniers événements de Kaboul. Avant d'y revenir, rappelons que notre allié américain, depuis dix ans, se recentre sur une définition plus ciblée, et donc limitée, de ses intérêts fondamentaux. Beaucoup de raccourcis ont été faits à ce propos ces dernières semaines. Ce recentrage n'est pas une nouveauté mais une évolution amorcée il y a dix ans donc, et constante sous les trois dernières administrations américaines. Souvenez-vous du retrait de l'Irak en 2011, de la fin du surge en Afghanistan la même année, du renoncement du président Obama, en 2013, à lancer une opération de frappe en réaction aux actions chimiques menées par le régime syrien, des coups d'éclat du président Trump. En miroir de cette évolution, on peut constater la place que prend désormais la compétition avec la Chine dans les préoccupations stratégiques des Etats-Unis.

Ce recentrage des Etats-Unis sur une définition plus étroite de leurs intérêts fondamentaux emportera des conséquences stratégiques et opérationnelles concrètes pour l'Europe. Ces conséquences, nous devrons les tirer en Européens, en nous demandant où sont, dans le monde actuel, nos intérêts propres, pour renforcer notre capacité à agir ensemble, en assumant pleinement nos responsabilités et en nous engageant davantage dans des zones où ces intérêts sont en jeu : l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient, une partie de l'Asie. Cette évolution sur la durée, qui s'est récemment accélérée, doit nous conduire à réapprendre la géographie, parce qu'elle est têtue et s'impose à nous. De là découlent nos efforts pour construire une relation transatlantique rééquilibrée avec des Européens plus capables et actifs. Nous aurons d'ailleurs l'occasion, prochainement si ce n'est aujourd'hui, d'évoquer avec vous la "boussole stratégique", sorte de Livre blanc de la défense et de la sécurité en Europe initié sous présidence allemande et qui devrait s'achever sous la présidence française, en février ou mars 2022.

Enfin, ni cette évolution stratégique de notre partenaire ni la crise afghane ne sonnent la fin de la relation transatlantique. La garantie fondamentale de sécurité qu'apportent les Etats-Unis à l'Europe, restée intacte, a été réaffirmée par le président Biden lors du dernier sommet de l'OTAN à Bruxelles. La relation transatlantique conserve tout son sens dans la lutte contre le terrorisme - d'où l'appui des Etats-Unis à la France et aux Européens au Sahel. Elle reste enfin un élément de la gestion de la compétition stratégique avec la Chine et la Russie. Ces sujets restent d'actualité et font l'objet de discussions dans le cadre de la préparation du nouveau concept stratégique de l'OTAN en vue du sommet de 2022, à Madrid. Le momentum est majeur et votre commission sera amenée à y réfléchir au cours des prochaines semaines.

Ces questions seront au coeur de la présidence française du Conseil de l'Union européenne et il conviendra d'affirmer en actes la souveraineté européenne, particulièrement dans le cadre de l'exercice de la boussole stratégique.

Revenons à l'Afghanistan. La première phase de nos opérations d'évacuation a été conduite par nos équipes à Kaboul et Abou Dabi, avec le concours de nos armées et le renfort des services de police, en lien étroit avec nos alliés américains et les Emirats arabes unis. Entre le 15 août, qui marque la chute de Kaboul, et le 27 août, jour où l'opération Apagan a pris fin, nous avons évacué près de 3000 personnes, dont plus de 2600 Afghanes et Afghans menacés parce qu'ils avaient travaillé à nos côtés ou qu'ils défendaient la liberté et le respect des droits. David Martinon et nos équipes ont agi avec beaucoup de sang-froid et de courage pour accomplir cette mission dans des conditions extrêmement compliquées. Ils ont été confrontés à de multiples difficultés variant d'un jour à l'autre, et à des situations dramatiques.

Pour ce qui est de nos exigences à l'égard du nouveau régime taliban, elles sont très nettes et nous avons été les premiers à les exprimer aussi clairement. À plusieurs reprises, les talibans ont déclaré qu'ils avaient changé, qu'ils n'étaient plus les mêmes que ceux qui avaient dirigé l'Afghanistan entre 1996 et 2001. Nous jugerons aux actes. Cinq appelleront particulièrement notre vigilance. Tout d'abord, les talibans doivent laisser aux Afghans qui le souhaitent la liberté de partir, quand l'aéroport de Kaboul sera à nouveau ouvert à la circulation civile. Deuxièmement, ils doivent rompre avec le terrorisme international sur leur territoire et renoncer à toute action ou tout lien ambigu à cet égard. Troisièmement, ils doivent laisser passer librement l'aide humanitaire portée par les organisations internationales, notamment les agences des Nations unies. Quatrièmement, ils doivent respecter les droits humains fondamentaux, en particulier ceux des femmes et des filles. Enfin, ils doivent permettre la formation d'un gouvernement de transition représentatif.

Ces points évoqués par la France ont été intégrés, d'une manière ou d'une autre, dans la résolution 2593 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 30 août. Ils ont été repris par les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne, qui se sont réunis une première fois en visioconférence, le 17 août, puis la semaine dernière à Ljubljana. Un consensus s'est dégagé sur ces sujets. Or, malgré toutes les déclarations, le compte n'y est pas. La composition du gouvernement de transition, qui compte parmi ses membres Sirajuddin Haqqani, au poste de ministre de l'intérieur, et le fils du mollah Omar, suffit à s'en convaincre : c'est un retour à la situation antérieure.

Concernant les mouvements de population que cette crise pourrait entraîner, je souhaite que l'Europe puisse faire face à la situation en renforçant la solidarité entre les Etats membres et en harmonisant leurs règles d'accueil afin que nous puissions accorder l'asile aux Afghanes et aux Afghans en péril qui demandent notre protection. Nous avons également rappelé la responsabilité de la communauté internationale à l'égard des mouvements de population qui se produiront, pour l'essentiel vers les pays voisins. Une conférence internationale s'est tenue hier, à Genève, autour du secrétaire général des Nations unies, pour mobiliser la communauté internationale autour d'une aide humanitaire à hauteur de la crise. Il faudra mobiliser les agences et les programmes des Nations unies, en particulier le Haut-Commissariat pour les réfugiés et le Programme alimentaire mondial. La France a annoncé qu'elle consentirait un effort de 100 millions d'euros pour faire face à l'urgence. Ces actions seront menées directement par les agences des Nations unies en Afghanistan ou dans les pays de la région qui seraient amenés à accueillir ces populations. Pour le moment, de tels mouvements ne sont pas constatés mais il n'est pas encore possible de circuler librement.

J'étais hier en déplacement au Qatar. Le Qatar aide les talibans à remettre en état l'aéroport de Kaboul, d'un point de vue technique mais aussi au niveau de la sécurité. Il continue par ailleurs à négocier avec les talibans, dans des conditions parfois tendues, un accord pour encadrer leur responsabilité dans la poursuite de l'exploitation. Ce lien a permis de reprendre les opérations d'évacuation. Hier matin, quarante-neuf de nos compatriotes et de leurs ayants droit ont pu quitter Kaboul. Ils ont été accueillis à Doha par les autorités qatariennes et nos équipes. J'étais présent. Nous avons affrété hier un vol pour les faire revenir en France. Nous organisons en ce moment un second vol qui devrait se dérouler dans les mêmes conditions, le plus rapidement possible, pour poursuivre le rapatriement de nos compatriotes et de leurs ayants droit, qui sont quelques dizaines à se trouver encore en Afghanistan. Seuls les ressortissants français sont autorisés à revenir actuellement, sauf exception.

Ce déplacement m'a également permis d'étudier en détail avec les autorités qatariennes les modalités d'organisation de nouvelles opérations d'évacuation, dès que possible, d'Afghanes et d'Afghans particulièrement menacés en raison de leurs engagements. Pour des raisons de sécurité, je ne peux vous en dire davantage. En tout cas, nous sommes, avec nos partenaires qatariens, pleinement mobilisés autour de cette hypothèse que nous souhaitons voir se concrétiser.

J'ai évoqué la mobilisation de la communauté internationale dans le domaine humanitaire. La question afghane fera inévitablement partie des discussions de l'Assemblée générale des Nations unies qui s'ouvre à New York lundi - sous une forme hybride, alors que la précédente, en septembre 2020, n'avait pu avoir lieu qu'en visioconférence, ce qui était très handicapant - et à laquelle je me rendrai pour la France.

Concernant la troisième dimension de notre réponse à la crise afghane, la dimension sécuritaire, notre priorité absolue est d'empêcher que l'Afghanistan ne redevienne un sanctuaire pour des combattants étrangers, une base arrière du terrorisme international. Pour cela, il faut des assurances claires sur la réalité de la rupture entre les talibans et Al-Qaïda. Or des doutes légitimes subsistent sur ce point, puisque Al-Zawahiri, qui a remplacé Ben Laden à la tête d'Al-Qaïda, avait prêté allégeance au mouvement taleb en 2016, reconnaissant le mollah Haibatullah Akhundzada, leader de la choura de Quetta, comme commandeur des croyants. Une autre source d'inquiétude réside dans le fait que des membres du réseau Haqqani, avec lequel Al-Qaïda a noué des connexions très importantes dans le passé, aient été nommés au gouvernement afghan.

Nous travaillons donc à accroître la pression à ce sujet avec l'ensemble de nos partenaires du P5, y compris la Russie et la Chine, car nous avons en la matière des intérêts convergents. Il faut aussi éviter que Daech ne tire profit de cette situation - un risque sous-estimé - grâce à une meilleure visibilité, en particulier à la suite de l'attentat du 26 août. Les talibans et la wilayat Khorassan de Daech s'affrontent sur le territoire afghan, en particulier dans l'est ; une résurgence de Daech est donc possible et nous devons être très vigilants à cet égard. Nous en parlerons avec nos homologues du P5, notamment russes et chinois, la semaine prochaine à New York.

La comparaison que certains commentateurs ont pu établir entre la situation de l'Afghanistan et celle du Sahel me paraît hors de propos. D'abord, le Sahel est notre frontière sud, alors que l'Afghanistan ne représente pas une frontière pour les Etats-Unis ; c'est donc aussi notre propre sécurité qui y est en jeu. Ensuite, les groupes terroristes actifs y restent une menace, pour la région comme pour nous. Ils se réclament maintenant de franchises internationales : Al-Qaïda pour le JNIM, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, qui opère notamment, mais pas uniquement, au nord du Mali ; Daech pour l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), notamment actif dans la zone des trois frontières - sachant que les deux filières se combattent par moments. Ces groupes terroristes n'ont jamais été au pouvoir dans le cadre d'un projet national, à la différence des talibans en Afghanistan.

De plus, la présence européenne et internationale au Sahel est marquée ; nous restons au Sahel même si nous engageons une transformation profonde de notre dispositif militaire pour plus de sahélisation, d'européanisation et de contre-terrorisme. Nos armées luttent au Sahel contre le terrorisme, elles forment et soutiennent des armées sahéliennes pour les aider à le combattre, mais elles ne sont pas engagées dans une mission de contre-insurrection comme les forces de l'OTAN ont pu l'être en Afghanistan. Par ailleurs, nous sommes au Sahel à l'invitation et à la demande de cinq Etats indépendants, autonomes et constitués, les membres du G5 Sahel, et les Nations unies y sont physiquement très présentes dans le cadre de la MINUSMA (mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali). Forte de 12.000 hommes, celle-ci est chargée de la stabilisation du territoire à la demande unanime des membres des Nations unies. Enfin, nous sommes tout à fait soucieux que notre présence au Sahel permette l'émergence de forces armées réellement autonomes, vouées à assurer la sécurité de leur propre territoire.

La donne est d'autant plus différente que le terrorisme au Sahel perdure. Nous parlerons plus tard de la question de savoir si l'Afghanistan représente ou non un échec, mais je rappelle que nous n'y sommes plus. C'est moi qui y ai engagé le retrait de nos forces, à la demande du président Hollande, en 2012. En effet la mission initiale de la force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) avait produit le résultat attendu. La FIAS avait été lancée en 2002 en application de l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord - activé pour la seule fois de son histoire - à la fois par solidarité et pour éradiquer la capacité de projection du terrorisme depuis le territoire afghan après le 11 Septembre - donc pour les mêmes raisons que nos frappes contre Daech après ses attentats depuis la Syrie et l'Irak. La riposte avait porté ses fruits : il n'y a pas eu depuis cette date d'action terroriste projetée vers quelque pays que ce soit à partir de l'Afghanistan. On ne peut pas en dire autant du Sahel.

Au Mali, la situation politique amène à suivre les événements avec une grande vigilance. Un grave recul s'est opéré lors du second coup d'Etat du 24 mai dernier. Des engagements ont été pris : le nouveau plan d'action du gouvernement adopté le 2 août sur proposition du président intérimaire, M. le colonel Goïta, reprend l'échéance du 27 février 2022 pour l'organisation de l'élection présidentielle afin de conclure la transition dans les dix-huit mois impartis, comme les autorités de transition s'y étaient engagées devant le peuple malien, la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), l'Union africaine (UA) et l'ensemble des partenaires du pays. La France, et pas uniquement elle, considère que ces engagements doivent et vont être tenus ; mieux vaut le rappeler régulièrement.

La situation politique et sécuritaire reste tendue. Nous avons relevé la libération de l'ancien président N'Daw et de l'ancien Premier ministre Moctar Ouane, en fonctions depuis le premier coup d'Etat, mais nous constatons par ailleurs des signes de durcissement du régime. Nous soutenons la mise en oeuvre du processus électoral, pleinement en phase avec l'UA et la CEDEAO, laquelle a réaffirmé sa position lors de son sommet du 8 septembre et délégué une mission pour s'assurer de la concrétisation du dispositif. Nous avons des interrogations sur l'application effective d'un calendrier précis de mesures à prendre pour préparer la séquence électorale dans les délais prévus. Nous, y compris la communauté internationale et les Nations unies, avons la même volonté que ce calendrier soit respecté afin d'entrer ensuite dans la période post-coup d'Etat.

Nous continuons par ailleurs à accorder une attention très soutenue au processus de l'accord d'Alger, dont nous estimons qu'il tarde à être mis en oeuvre. Les mouvements signataires se sont rapprochés les uns des autres et demandent toujours aux autorités l'organisation d'une réunion de haut niveau sur la reconstitution de l'armée malienne, selon le principe "désarmement, démobilisation, réintégration". Un nouveau représentant des Nations unies a été désigné en la personne de M. Wane ; l'Algérie, qui assure la présidence de la médiation internationale, a elle-même désigné un nouveau représentant - je m'en entretiendrai à New York la semaine prochaine avec le nouveau ministre algérien des affaires étrangères, M. Lamamra. Nous veillons à ce que le processus reprenne.

En somme, nous nous en tenons aux principes affichés, affirmés et réaffirmés par les autorités maliennes, mais nous avons quelques inquiétudes quant à leur volonté concrète de les appliquer. Nous sommes prêts à apporter notre aide technique pour le permettre.

Au Tchad, la situation est plus positive, alors même que nous pouvions craindre de grandes difficultés après la mort du président Déby. J'ai rencontré le président intérimaire, qui est l'un de ses fils - le général Déby - hier soir à Doha. Je ne peux que constater que la feuille de route de transition adoptée le 29 juillet dernier s'applique comme prévu, ce dont nous pouvons nous réjouir. Le calendrier politique va jusqu'à la tenue des élections législatives et présidentielle en septembre 2022 ; elles feront suite à un dialogue national inclusif qui s'apprête à commencer, dans lequel la place réservée aux membres de l'opposition, M. Kebzabo et M. Ahmat Alhabo, est un nouveau signe d'ouverture, et auquel participent aussi certains cadres politico-militaires de l'opposition de longue date, rentrés au Tchad. Au cours des prochaines semaines sera réuni le Conseil national de transition, une sorte d'Assemblée nationale provisoire dont l'organisation et le nombre de membres ont déjà été fixés ; c'est une étape importante. L'évolution est donc plutôt positive et conforme aux demandes de l'Union africaine. La menace terroriste reste par ailleurs présente : Boko Haram poursuit ses opérations autour du lac Tchad - en août, vingt-six soldats tchadiens y ont été tués dans une attaque.

En ce qui concerne le Burkina Faso, le président Kaboré a été réélu à l'automne dernier dans un climat apaisé ; son principal opposant a rejoint le gouvernement pour exercer des fonctions visant à la réconciliation nationale. Le président réorganise son appareil de sécurité et de défense au profit des forces de sécurité, un gros point faible du pays. Les conditions semblent donc réunies pour que les choses s'améliorent. La volonté se manifeste de donner au pays toute sa place au sein de la force conjointe du G5 Sahel et de soutenir les zones reconquises sur les territoires antérieurement occupés par des groupes terroristes. Nos relations avec le président Kaboré sont bonnes. Je n'ai donc guère d'interrogations à ce sujet.

S'agissant de la Guinée, nous avons condamné le coup d'Etat survenu le 5 septembre. La prise de pouvoir par la force est inacceptable. La CEDEAO, le président ghanéen Akufo-Addo actuellement à sa tête et l'Union africaine ont la même position, comme le haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Nous voulons le retour à l'ordre constitutionnel et la libération immédiate du président Alpha Condé. Cela étant, nous n'avions pas caché nos réserves quant au processus électoral qui s'était tenu l'an dernier ; j'en avais parlé dans cette enceinte, et j'en avais fait part au président Alpha Condé lui-même. Mais rien n'excuse un coup de force et celui-là ne répond en rien aux aspirations du peuple guinéen ni à ses difficultés, qu'il ne fait qu'aggraver. Nous souhaitons donc que le processus constitutionnel reprenne à l'initiative du nouveau président intérimaire.

En Tunisie, nous suivons la situation avec beaucoup d'attention, mais dans le respect de la souveraineté du pays. Le 25 juillet dernier, le président Saïed a invoqué l'article 80 de la Constitution lui confiant des pouvoirs exceptionnels et annoncé la suspension de l'Assemblée nationale et le départ du chef du gouvernement, M. Mechichi. Il est clair que la Tunisie doit relever d'importants défis qui demandent des réponses rapides de la part des autorités. Les réformes sont urgentes, attendues par le peuple. La situation sanitaire s'est heureusement améliorée grâce à l'accélération de la vaccination - nous nous sommes beaucoup mobilisés pour soutenir la Tunisie dans ce domaine pendant l'été. Afin de relever l'ensemble de ces défis, il nous semble que la nomination rapide d'un chef de gouvernement et des précisions sur les modalités de la transition sont souhaitables. Nous espérons le retour sans tarder à un cadre constitutionnel clair dans lequel un Parlement élu joue pleinement son rôle. Nous sommes en contact régulier avec les autorités tunisiennes : le Président de la République s'est entretenu avec son homologue et moi, à plusieurs reprises durant l'été, avec le mien, resté à son poste ; la coordination est tout aussi étroite avec l'Union africaine et le G7. Nous pensons important que nos partenaires tunisiens puissent retrouver l'esprit de dialogue qui les anime depuis dix ans afin de relever les grands défis auxquels ils sont confrontés.

Quelques mots, enfin, du déplacement en Irak des 28 et 29 août. Au-delà de la relation bilatérale que vous avez évoquée avec émotion, Monsieur le Président, en particulier notre relation avec le Kurdistan, cette réunion, tenue à l'initiative conjointe de l'Irak et de la France, associant le Premier ministre Al-Kadhimi et le président Macron, a permis d'asseoir à la même table des chefs d'Etat et de gouvernement selon un format entièrement inédit - étaient également présents l'Egypte, le Qatar, la Jordanie, les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite, le Koweït, l'Iran et la Turquie : des acteurs qui, jusqu'alors, ne se parlaient pas. Outre la présence irakienne, qui n'était pas secondaire, l'Arabie saoudite a pu échanger avec l'Iran, la Turquie avec les Emirats ; plusieurs lignes de faille de la région ont été surmontées. Or ce format n'était possible qu'à l'initiative de la France et de l'Irak. Nous allons essayer de poursuivre et nous provoquerons une nouvelle réunion de ce type la semaine prochaine à New York, au niveau des ministres des affaires étrangères cette fois, pour progresser sur la voie de la stabilisation régionale. Certes, ce n'est pas parce qu'on se réunit qu'on se met d'accord, mais on essaye au moins de se parler ; c'est essentiel.

Plus généralement, la stabilisation de l'Irak est primordiale. Or la visite a permis de conforter l'intégration de ses différentes communautés, en particulier de resserrer les liens d'amitié et de fidélité entre la France et la région du Kurdistan, ainsi que la reconnaissance des communautés chiite, chrétienne et yézidie. Le soutien de la France à l'Irak dans toute sa diversité a été réaffirmé. Des élections auront lieu à Bagdad au début du mois d'octobre ; elles sont cruciales et nous espérons qu'elles offriront à l'Irak des perspectives et un destin plus sereins que ce qu'il a connu au cours des trente années passées.

(...)

Je ne suis pas certain d'avoir été bien entendu tout à l'heure sur un point qui me semble majeur. L'intervention de l'OTAN en Afghanistan visait deux objectifs. Le premier était d'éviter l'organisation, sur la plateforme afghane, de capacités terroristes projetées. Il s'agissait d'empêcher Al-Qaïda, au lendemain du 11 Septembre, de faire de l'Afghanistan une plateforme de projection terroriste. Le second objectif était d'installer en Afghanistan une gouvernance d'un type nouveau, au fonctionnement plus légitime que celui existant auparavant. Pour ce faire, nous avons déployé des forces significatives.

Je rappelle, avec un clin d'oeil à Alain David, que le gouvernement de François Hollande a décidé le retrait d'Afghanistan parce qu'il considérait que le premier point était acquis et que le second n'était pas de la compétence de l'OTAN. La démonstration est faite qu'on ne peut pas changer un régime politique avec un corps expéditionnaire. En tout état de cause, si on le fait contre le peuple concerné, contre ses autorités, son histoire et sa conception de l'organisation sociale, fût-elle condamnable, on se plante.

Il faut rappeler les choses telles qu'elles sont. Il me semble qu'on oublie qu'un accord a été conclu en février 2020, au Qatar, qui était le lieu où étaient menées les négociations, entre les Etats-Unis et le bureau de représentation taliban. Il s'agissait de provoquer le retrait d'Afghanistan des Etats-Unis, en partant du constat que la situation était dans une impasse et qu'aucun corps expéditionnaire n'est en mesure de modifier la donne politique interne de l'Afghanistan. Ces négociations ont abouti à un accord dont Mme Dumas a rappelé la teneur. Le retrait devait commencer en mai 2021. À cette date, je n'ai pas entendu de protestation particulière, notamment ici. Qui avez-vous entendu demander que nous restions en Afghanistan ? Personne : la question était de savoir comment partir. Mais à écouter Mme Dumas, j'ai presque eu l'impression qu'elle demandait que nous y retournions !

La nouvelle administration Biden s'est elle aussi inscrite dans la logique d'un retrait achevé au 31 août. Cette date était claire et connue depuis longtemps. Les résolutions de l'ONU, quand elles sont adoptées à l'unanimité, avec toutes les voix sauf la vôtre, madame Dumas, sont le signe que tout le monde souhaite aboutir à une situation de paix.

Ce qui a démontré l'échec de la seconde période de présence des forces de l'OTAN en Afghanistan, c'est que, contrairement à ce que chacun envisageait, le gouvernement afghan s'est effondré en deux jours et que les forces militaires afghanes ont été mises en déroute. C'est une nouvelle preuve de l'inanité d'un changement de régime de l'extérieur, sans tenir compte de l'histoire, de la nation, des cultures et des modes de gouvernance. Ce qui provoque la crise, c'est l'accélération des événements et l'échec de la méthode, ce n'est pas le principe du retrait. J'espère que personne ici ne pense qu'il faut revenir en Afghanistan, mais si tel est le cas il faut le dire. Bref le retrait était accepté.

Et pourquoi le retrait a-t-il eu lieu ? Il faut dire les choses très clairement : les Etats-Unis ont fait le choix stratégique de se retirer de guerres dites "interminables" pour se recentrer sur l'objectif majeur de leur confrontation économique, politique et militaire avec la Chine. Ils ne veulent plus se disperser. Telle est la situation à laquelle nous sommes à présent confrontés. Je m'excuse d'être si clair et si net, mais c'est ainsi que je sens les choses.

S'il y a eu chaos, ce n'est pas en raison du retrait, c'est parce qu'il y a eu un effondrement afghan. Le président afghan, M. Ghani, est parti dès le premier jour : est-ce de la résistance ? Quant aux forces armées afghanes, pour de multiples raisons tenant à la manière dont elles ont été constituées, à leur corruption et à leurs relations avec certains gouvernorats liés aux talibans, elles se sont effondrées immédiatement. Les structures dont s'était doté l'Afghanistan en présence d'un corps expéditionnaire dont l'effectif a pu atteindre 100.000 personnes se sont effondrées.

Mme Thomas m'a interrogé sur les craintes que nous pouvons nourrir. Il peut résulter du retrait américain une recrudescence d'Al-Qaïda et un renforcement de Daech, internes à l'Afghanistan, ainsi que la stimulation des acteurs du terrorisme international, qui fonctionnent sur le modèle de la franchise. L'enjeu est d'éviter la constitution d'une capacité terroriste projetée de Daech renforcé ou d'Al-Qaïda renouvelé, utilisant le pays comme base.

Cela nous amène à la question de M. Quentin sur le rôle de la Chine et de la Russie. Pour le dire avec une certaine modération, puisque la réunion est publique, on peut comprendre que la Chine et la Russie se réjouissent de prime abord de voir les Etats-Unis quitter l'Afghanistan dans de telles conditions. Mais il y a une ambivalence : la Russie peut aussi s'inquiéter des conséquences d'un pouvoir taliban qui se lierait avec des forces terroristes internes, d'une part car elle en a déjà fait les frais, et d'autre part à cause de la très grande proximité du pays : je disais que la géographie est têtue, et l'Afghanistan est à sa porte !

La Chine, pour sa part, s'est réjouie ouvertement de l'échec des Etats-Unis, allant jusqu'à recevoir une délégation taleb à Pékin. Mais, une fois encore, la géographie compte, et les Ouïgours sont proches. Les Chinois font sans doute la même analyse que nous : le choix des Etats-Unis, qui n'est pas celui de Joe Biden mais est bien antérieur, est la conséquence de leur priorité stratégique. Il désigne clairement leur véritable compétiteur, et il faut rassembler ses forces pour la confrontation qui se prépare.

Nous pourrons parler avec l'un et l'autre de lutte contre le terrorisme puisque nos intérêts sont communs en la matière.

En ce qui concerne le Liban, nous nous félicitons de l'installation d'un gouvernement. Enfin ! Voilà un an, même un peu plus - depuis l'explosion et la démission du Premier ministre qui s'en est suivie - que c'est attendu !

Il vaut mieux un gouvernement que pas, mais tout est devant lui. Les réformes à mener sont connues depuis deux ans : réforme du secteur de l'électricité certes, mais aussi du système bancaire, de la gestion portuaire et des marchés publics ; une négociation avec le Fonds monétaire international est aussi nécessaire. Tout a été mis sur la table lors d'une réunion, organisée sous mon égide à la fin de l'année 2019, sur l'avenir du Liban. Toutes les instances internationales demandent les mêmes réformes. Dans la déclaration qu'il fera devant le parlement dans les jours qui viennent, le Premier ministre doit, au nom de son gouvernement, engager les réformes : nous verrons alors s'ils sont au rendez-vous de l'urgence. Meyer Habib soulignait l'urgence à répondre à la souffrance de la population, mais celle-ci remonte à plus d'un an ! Les acteurs internationaux refusent de contribuer autrement que par l'aide humanitaire parce que l'état du système financier ne permet pas de savoir comment les fonds reçus seraient employés.

La réunion du groupe international de soutien au Liban que nous avons organisée en décembre 2019 a permis de réunir 11 milliards d'euros, si j'ai bonne mémoire. Ces fonds sont disponibles. Reste à engager les réformes pour sortir le Liban de l'impasse, mais aussi à respecter le calendrier prévu pour les élections municipales, législatives et présidentielle, en 2022, et à garantir la transparence et l'indépendance au cours du processus. Nous serons aux côtés du Premier ministre s'il se conforme à ce qu'il a annoncé. Le programme des réformes structurelles à mener est toutefois considérable.

Bref, la situation est meilleure qu'hier mais nous sommes encore très loin du compte pour ce qui est des réformes, dont les retards incessants ont précipité le Liban dans une dérive insupportable.

S'agissant de l'OMS, je crois avoir déjà dit que nous sommes favorables à ce que Taïwan prenne sa place au sein de ce type d'organisations.

Reprendre l'ensemble du discours de la Sorbonne nous mènerait trop loin : les questions européennes mériteraient une réunion à elles seules. Je relève simplement que l'affirmation dans ce discours de l'autonomie stratégique de l'Union était une anticipation juste. La nouveauté, à mes yeux, tenait dans la volonté de refonder une Europe souveraine, dotée d'une autonomie stratégique. Depuis 2017, de nombreux progrès ont été accomplis en ce sens, en particulier dans le domaine de la sécurité. La crise afghane impose dorénavant la prise de conscience que c'était nécessaire. L'histoire donne ainsi raison à l'intuition forte qu'exprimait le discours de la Sorbonne.

Monsieur Fuchs, monsieur David, madame Dumas, lorsque la France a quitté l'Afghanistan en 2012, elle a pris des engagements sur le retour des auxiliaires militaires. Nous en avons ramené plus de 800 - d'autres se sont installés ailleurs qu'en France - ainsi que leurs ayants droit.

Les dossiers d'auxiliaires militaires reconnus comme tels par les services des armées et qui, quelle qu'en soit la raison, n'auraient pas été acceptés, ont été réexaminés, Mme Parly vous le confirmera. Cela a permis à de nouveaux PCRL de venir en France lors des derniers mouvements, et nous continuerons à agir en ce sens.

Nous avons rapatrié 623 agents qui travaillaient pour nous dans le domaine civil lorsque l'exacerbation des tensions laissait présager des drames. À de nombreuses reprises et dès le mois d'avril, nous avons appelé publiquement, et avec force, les Français à quitter l'Afghanistan - j'ai pris position sur ce point. Nous avons été critiqués. Je l'ai été pour avoir affrété un avion afin de rapatrier des Français désireux de rentrer mais qui n'étaient pas en situation de le faire : il m'a été reproché d'abandonner l'Afghanistan ! Face à ce qui a été dit, il faut tout de même rétablir la vérité des faits. À la fin du mois de juillet, à trois reprises, nous avons répété qu'il fallait rentrer, puis de nouveau en août, y compris en envoyant des messages à la population française en Afghanistan. Et pendant ce temps, des Franco-Afghans sont partis en Afghanistan, que nous rapatrions aujourd'hui ! Il faut rappeler la réalité.

Pour répondre à M. David, les 2600 Afghanes et Afghans que nous avons fait venir ne sont pas des auxiliaires. Si les chiffres sont plus élevés dans d'autres pays, c'est parce qu'ils ont évacué leurs armées et leurs auxiliaires, ce que nous avions fait depuis longtemps : comparons ce qui peut l'être ! La plupart de ces 2600 personnes ont été choisies car elles couraient des risques - pas toutes. David Martinon vous expliquera demain comment nos forces ont mis en jeu leur vie pour extraire de la foule massée devant les portes de l'aéroport tels ou tels que nous avions identifiés afin d'assurer leur retour en France selon les plans du centre de crise à Paris. Il n'y a pas que les messages sur WhatsApp, il faut aussi considérer la réalité ! Lorsqu'on vous aura expliqué demain comment les choses se passaient, je pense que vous retirerez vos propos, Madame Dumas.

Pour la suite, Madame Autain, si les cinq conditions posées sont réunies, nous considérerons que le gouvernement est respectable. Ce n'est pas le cas, je ne rêve pas : je pose nos conditions - il n'y en a pas d'autres - et je constate que les réponses ne sont pas encore au rendez-vous - je doute qu'elles le soient un jour. Il n'y a de ma part aucune naïveté. Cette position est largement partagée au niveau international.

(Q - Mais que ferons-nous lorsque nous aurons constaté que les conditions ne sont pas réunies ?)

Il ne reste que l'aide humanitaire. Si d'aventure les conditions n'étaient pas remplies et qu'aucun lien avec les Afghans ne pouvait être établi, il nous faudra imposer l'aide humanitaire, qui commence à peine au aujourd'hui. Elle devra être assurée par les agences des Nations unies - le Programme alimentaire mondial, le Haut-Commissariat pour les réfugiés... Néanmoins, nous disposons de leviers : le pays ne peut pas vivre complètement enclavé, il faudra bien que des échanges aient lieu et que l'aéroport recommence à accueillir des vols commerciaux. Je ne crois pas les talibans sur parole, mais les conditions que nous avons posées sont très fermes et claires et la pression internationale, les graves conséquences économiques d'un blocage des échanges, y compris avec les puissances que je citais précédemment, placeront les talibans devant leurs responsabilités. Sinon il ne reste que l'aide humanitaire. Le montant important des fonds promis lors de la réunion ministérielle des Nations unies à Genève hier soir - plus de cent pays se sont manifestés - est à cet égard un bon signe. Nous avons nous-mêmes annoncé une contribution de 100 millions d'euros.

Monsieur Fuchs, j'approuve votre observation : ce que les Américains appellent le nation building ne s'obtient pas par l'intervention d'une force expéditionnaire, mais suppose de prendre en considération l'histoire du pays, de faciliter l'établissement d'une gouvernance légitime en faisant confiance aux acteurs locaux pour en définir les modalités et de jouer un rôle d'accompagnement. C'est ce qui a manqué en Afghanistan et cela explique l'échec.

S'agissant du sommet de Djerba qui se tiendra en novembre et marquera les cinquante ans de la francophonie, je n'ai pas d'inquiétudes pour l'instant. C'est un peu compliqué mais les discussions avec les autorités tunisiennes se déroulent convenablement.

Monsieur David, nous instruisons les dossiers d'Afghanes et d'Afghans qui, en raison de leur engagement ou de leur profession, ont besoin de bénéficier de l'asile national ou européen. Ensuite nous les transmettons aux autorités afghanes - il se trouve que ce sont les talibans - par le biais des seuls intermédiaires que nous connaissons : les Qataris. Si vous en trouvez d'autres, dites-le-moi, pour moi ce sont les seuls. Nous devons être pragmatiques, quel que soit le jugement que l'on porte sur le Qatar. Je me suis rendu au Qatar hier et, Madame Autain, c'est une femme qui est chargée du dossier au sein du gouvernement. Elle a préparé la venue des réfugiés afghans au Qatar et leurs conditions d'accueil sont, j'ai pu le constater, d'une qualité exceptionnelle. Il faut toujours considérer les faits. Il n'y a pas d'autre interlocuteur que le Qatar pour essayer - l'aéroport n'est pas vraiment ouvert - de faire sortir du pays certains Afghans, ce que vous souhaitez vous-même. Dites-moi si vous trouvez une autre solution.

Mais je suis en parfait accord avec vous, madame Autain, sur un point : Wagner. C'est une milice privée, composée principalement d'anciens militaires, qui s'est illustrée par le passé en Irak, en Syrie et en Centrafrique en se livrant à des exactions, des prédations et des violations de tous ordres. Elle ne peut en aucun cas constituer une solution et est absolument inconciliable avec notre présence - je le dis pour être entendu d'autres que vous. L'intervention de Wagner en Centrafrique a provoqué une détérioration de la situation sécuritaire. Sa présence au Mali serait incompatible avec l'action des partenaires sahéliens et internationaux du pays. Que cela soit dit.

S'agissant des questions de Mme Kuric, je me suis rendu à Madagascar l'année dernière. Nous avons procédé à la restitution de la couronne de la reine Ranavalona III pour les célébrations du soixantième anniversaire de l'indépendance du pays - j'en avais pris l'engagement auprès du président malgache. Notre relation bilatérale est très forte, puisque 20.000 Français résidents à Madagascar.

Afin d'apaiser les tensions qui existent autour des îles Eparses, il a été décidé, à la suite de l'entretien entre les deux présidents, de réunir la commission mixte dédiée à ce sujet compliqué, qui ne peut se résoudre que dans la coordination et l'échange. Enfin, nous sommes pleinement conscients de la sécheresse qui sévit dans le sud de Madagascar. L'Agence française de développement a mobilisé des financements spécifiques au profit de cette région, et mené une action complémentaire en raison de la pandémie. Nous avons livré 200.000 doses de vaccin au cours de l'été, après l'entretien des deux présidents. Quant à nos ressortissants, leur procès devrait s'ouvrir en septembre. Ils bénéficient de la protection consulaire en vertu de la convention de Vienne sur les relations consulaires. Des visites leur ont déjà été rendues et une nouvelle doit avoir lieu dans les jours qui viennent.

Je partage votre avis sur l'importance de la relation avec Madagascar. Nous avons pris récemment la présidence de la Commission de l'océan Indien, ce qui ne manquera pas de renforcer nos liens avec la région. Les entretiens entre les deux présidents ont permis de lever une bonne part des incompréhensions et d'inaugurer un cycle nouveau de relations, délestées des petites irritations qui étaient nées l'année dernière.

Madame Buffet, les droits des femmes, leur place et l'éducation sont les sujets essentiels sur lesquels nous devrons être mobilisés. Nous le ferons aux Nations unies la semaine prochaine. J'ai dit tout à l'heure qu'au cas où les talibans ne satisferaient pas aux exigences que nous avons posées, il nous resterait l'aide humanitaire : j'y ajoute la pression internationale en faveur des femmes. Il faudra le faire en permanence et de manière spectaculaire. La moitié des 2 600 Afghans que nous avons rapatriés sont des femmes, ce qui n'était pas donné d'avance, pour de multiples raisons.

(...)

Plusieurs intervenants ont abordé la question des droits des femmes en Afghanistan. Il va falloir mener un combat global, de longue durée, au moyen à la fois du financement des mouvements de défense des filles et des femmes dans ce pays - par l'intermédiaire de l'agence ONU Femmes - et d'une médiatisation permanente. Il faut enrôler le maximum de pays et commencer dès maintenant. C'est la seule solution.

S'agissant des cinq critères, les talibans ne les rempliront pas. En tout cas ils ont mal commencé : leur gouvernement, loin du gouvernement de transition représentatif et inclusif qu'ils avaient annoncé, est beaucoup plus radical que ce qu'on avait imaginé et compte certains membres très liés à Al-Qaïda. Là encore, il faut réaffirmer nos exigences de manière permanente. Nous allons le faire aux Nations unies.

L'intérêt de la Chine et de la Russie est de travailler ensemble dans la lutte contre le terrorisme. On peut donc trouver un terrain d'entente de ce point de vue. La meilleure preuve en est la résolution du Conseil de sécurité sur l'Afghanistan qui a été adoptée le 30 août dernier - grâce à leur abstention, certes, mais adoptée quand même. Ce n'était pas acquis d'avance et il faut donc avancer en s'appuyant sur ces convergences possibles.

Les talibans ont des liens très anciens et connus avec le Pakistan. C'est au Pakistan qu'est installée la gouvernance religieuse du mouvement, la choura de Quetta, et ce pays a manifestement une grande influence sur le gouvernement intérimaire mis en place à Kaboul. Le Pakistan est sans doute le grand gagnant immédiat de la nouvelle donne en Afghanistan, en retrouvant de la profondeur stratégique face à l'Inde, ce qui n'est pas secondaire.

Ceci étant, le Pakistan accueille un nombre significatif de réfugiés. Lors des discussions organisées hier soir en visioconférence avec le secrétaire général des Nations unies, j'ai été frappé par le fait que le ministre pakistanais des affaires étrangères soulignait cette situation et demandait de l'aide. Nous aurons donc une discussion intéressante sur les conditions d'obtention de cette aide, qui passera par l'intermédiaire du Haut-Commissariat pour les réfugiés.

Le Pakistan peut aussi s'interroger sur un éventuel accroissement de l'autonomie des talibans et n'est pas complètement sans inquiétude face à la nouvelle situation. Il faut donc essayer d'engager des discussions pour établir une relation constructive en vue de la stabilité régionale. Le plus significatif est que le Pakistan veut manifestement intégrer les espaces de dialogue sur la situation en Afghanistan qui ont été créés depuis quelques jours. C'est un élément intéressant, même s'il faut le prendre avec précaution.

Monsieur Waserman, je crois avoir rencontré hier matin les familles dont vous parliez. Vous m'interrogez sur la suite : nous sommes en train d'instruire des dossiers. Toutes les demandes transmises au Quai d'Orsay sont répertoriées, vérifiées et suivies. Nous disposons des numéros de téléphone des intéressés, et la cellule de crise les appelle en Afghanistan lorsque nous organisons une opération, comme ce fut le cas pour les quarante-neuf personnes d'hier. La France, comme les pays membres de l'Union, est prête à accueillir des demandeurs d'asile et nous suivons tous les dossiers.

Nous le ferions aussi pour des gens qui quitteraient l'Afghanistan par d'autres moyens, mais nous insistons sur les grands risques qui sont liés au franchissement des frontières terrestres du pays. Nous déconseillons cette option, en particulier pour aller vers le Pakistan en passant par Torkham, puis la passe de Khyber : c'est très dangereux. Si certains arrivent dans une de nos ambassades, nous les prendrons bien sûr en charge, mais il ne faut pas prendre trop de risques.

S'agissant de la situation de M. Delpal, nous avons fait part à la Russie de nos très fortes réserves sur la manière dont son procès s'est déroulé. Cette affaire conduit à s'interroger sur l'évolution du climat des affaires en Russie. Nous continuons à accompagner notre compatriote de très près dans ces aventures qu'il aurait préféré éviter, et suivons le dossier avec une grande vigilance.

S'agissant de la Biélorussie, je reçois demain Mme Svetlana Tikhanovskaïa. Le régime de Loukachenko mène une répression très violente. La brutalité des autorités biélorusses n'a fait que s'amplifier - je pense en particulier au détournement du vol Ryanair le 23 mai dernier. Nous apportons tout notre soutien à l'opposition, personnifiée par Mme Tikhanovskaïa, et nous appuyons les aspirations démocratiques du peuple biélorusse. Le régime de Loukachenko ne connaît que la force et nous poursuivons notre politique de sanctions à son encontre. Nous sommes très vigilants au sujet d'une instrumentalisation de la question migratoire : c'est un levier que ce régime essaye d'utiliser, mais en suscitant des réactions très fortes chez les pays membres de l'Union européenne.

(...)

Monsieur Lecoq, nous condamnons sans ambiguïté le coup d'Etat qui a eu lieu en Guinée. Je peux le répéter autant que vous voudrez, mais je ne vois pas comment être plus clair. C'est une condamnation sans ambiguïté, claire et nette, comme d'ailleurs nous en faisons de tout coup d'Etat.

Il en avait été de même pour le Mali, ce que vous semblez oublier, tout comme Mme Autain a oublié qu'un débat sur les politiques de la France au Sahel a été organisé à l'Assemblée nationale. Nous y avons dit les choses très clairement. Le président Mélenchon, qui était présent, aurait dû la prévenir.

Bref, il faut arrêter de prétendre que nous ne serions pas assez fermes. Le cas du Tchad est différent, puisque le chef de l'Etat a été assassiné : il faut bien que le pouvoir continue à être assumé. Mais nous avons demandé sans ambiguïté la mise en oeuvre d'un dispositif de transition, lequel fonctionne bien et doit conduire à des élections en septembre 2022. Le président de transition tchadien, que j'ai rencontré hier soir, m'a d'ailleurs confirmé qu'il soutenait ce processus.

S'agissant du Mozambique, il me semble que vous devriez être un peu plus attentif aux activités qu'y conduit Daech. C'est une filiale de Daech qui mène dans le nord du pays le mouvement djihadiste qui a déjà provoqué 3 200 morts et 800 000 déplacés depuis 2017. Total s'est retiré du paysage. Le Rwanda y intervient. C'est un Etat souverain qui est libre de le faire. Je ne vais certes pas condamner un pays qui combat Daech ! D'autant que le Rwanda agit en collaboration avec ses voisins, en respectant les règles de la Communauté de développement d'Afrique australe (CDAS). Au nom de quoi le critiquerais-je ?

Les attaques de Daech font des morts, et les pays de la CDAS ont décidé d'agir en soutien du Mozambique. Je le constate, et je ne le condamne pas. Je pense que vous non plus, monsieur Lecoq. Le Rwanda intervient parce qu'il est contre le terrorisme, et il a bien raison.

Madame Poletti, le programme COVAX a pris du retard, mais je pense que les engagements récemment annoncés vont permettre d'accélérer. Une task force a été établie pour accélérer le processus, tant par l'achat que par le don de doses. Lors de la réunion qui s'est tenue en Cornouilles en juin, les pays du G7 ont décidé de mettre à disposition 870 millions de leurs doses avant la fin de l'année - cela en plus des achats. La France contribue à cet effort à hauteur de 60 millions de doses, dont plus de 17 millions sont en transit actuellement. Mais cela ne va pas assez vite. Cette mobilisation doit permettre de vacciner 20% de la population des pays pauvres.

L'autre volet du programme COVAX consiste à développer une capacité de production de doses en Afrique, où la couverture vaccinale reste très faible. À l'initiative de la France, une unité de production de vaccins à technologie ARN messager est en cours de construction en Afrique du Sud. Le projet a mis un peu de temps à démarrer pour des raisons d'organisation, y compris au niveau de l'OMS, mais nous faisons tout pour son accélération. Cela constituera l'un des sujets de discussion de l'Assemblée générale des Nations unies la semaine prochaine.

En ce qui concerne nos compatriotes qui ont reçu les vaccins chinois Sinovac ou Sinopharm, il a été décidé, après les vérifications requises, qu'une seule injection d'un des vaccins à ARN messager reconnus par l'Union européenne suffisait à leur garantir l'accès au passe sanitaire. En revanche cela n'est pas possible avec le Spoutnik V, qui n'est pas reconnu par l'OMS.

Je termine en répondant à M. Herbillon au sujet du rôle du Qatar en Afghanistan. Dans l'immédiat, ce pays s'attache à faire fonctionner l'aéroport de Kaboul. Il avait un temps été question que la Turquie l'accompagne, mais cela ne s'est pas produit, probablement parce que les talibans ne veulent pas d'un membre de l'OTAN. Le Qatar avait déjà tenu un rôle important en hébergeant les négociations entre les Etats-Unis et les talibans qui ont mené à l'accord de février 2020.

Notre relation avec le Qatar est pragmatique, mais sans naïveté. Il faut passer par lui si l'on veut évacuer des personnes d'Afghanistan : pour l'instant, je ne vois aucun autre moyen. Et franchement, les Qataris font preuve d'un esprit très collaboratif. J'ai rencontré hier mon homologue, Cheikh Mohamed ben Abderrahmane Al-Thani, qui rentrait de Kaboul où il venait de s'entretenir avec les autorités talibanes. Il m'a informé de la teneur de ces échanges, qui semblent avoir été toniques. Quoi qu'il en soit, il faut mener une diplomatie du concret et du possible.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 septembre 2021