Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France24/RFI le 18 septembre 2021, sur la vaccination des Européens contre le coronavirus, le plan de relance européen, la rupture du contrat de fabrication de sous marins avec l'Australie, les réfugiés afghans et l'élection présidentielle en 2022.

Texte intégral

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Q - Revenons sur ce fameux discours sur l'état de l'Union, programmatique, annuel, le 15 septembre dernier, d'Ursula von der Leyen. La présidente de la Commission a estimé qu'avec 70% d'adultes européens vaccinés, sa Commission, mais aussi les Etats membres avaient parfaitement géré la crise. Est-ce que c'est complètement vrai ?

R - Je crois qu'il faut insister sur le succès de la vaccination en Europe, oui, et Ursula von der Leyen a raison de le faire. Nous, Européens, sommes parfois gênés, timides pour revendiquer des succès. Vous savez, quand il y a eu des critiques à faire, elles n'ont pas été ménagées. Elles ont été relayées, elles ont été nombreuses, parfois, je pense, excessives. Donc, il faut aussi parfois non pas s'autocélébrer mais dire quand les choses vont bien et quand on a bien fait d'agir au niveau européen. Est-ce que tout est parfait ? Cela ne l'est jamais, mais il y a deux choses qui sont très importantes. On a fait, dès l'été 2020, la France et l'Allemagne en ont été les moteurs, un choix d'acheter nos vaccins, nos doses de vaccins au niveau européen, pas par idéologie, contrairement à ce qu'on a pu dire, pas par idéalisme mal placé, mais parce que c'était l'intérêt collectif. Imaginez si les Etats membres avaient fait la guerre entre la compétition commerciale, sanitaire pour acheter des doses de vaccins. D'abord moi, je ne sais pas dans quel état nous serions ressortis, nous la France en particulier, de cette mauvaise compétition. On ne sait jamais avant si on est gagnant ou perdant et il y aurait eu des perdants en Europe. Il y aurait eu des Etats qui auraient vacciné moins vite. Il y a des écarts de taux de vaccination entre pays européens, mais assez faibles. Cette solidarité, elle est aussi notre intérêt sanitaire, c'est la deuxième chose que, je crois, on a bien réalisée en faisant cet achat commun. Parce que quand vous avez des pays qui sont moins bien vaccinés, on le voit au niveau internationale - voire très peu vaccinés malheureusement, aujourd'hui, en Afrique - non seulement on ne peut plus voyager, c'est un inconvénient personnel et économique, mais les variants se reproduisent. Le virus circule davantage et à la fin des fins, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, vous reprenez le virus chez vous. On l'a vu avec tous les variants.

Q - Malgré ces avancées, la présidente von der Leyen a été plutôt critiquée ce mercredi lors de son discours, y compris par votre propre parti, avec Dacian Ciolos, l'eurodéputé roumain qui est le chef de file de Renew, qui affirme : "Ces avancées ont été dictées par les événements. Je peine à vous voir à la manoeuvre." Pourquoi cette pique ?

R - Je ne partage pas cette pique. Dacian Ciolos fait un très bon travail de président du groupe Renew, ce groupe central que nous avons porté au Parlement européen. Pas de polémique à avoir. Je pense que cette pique n'était pas nécessaire, et moi, je pense que Ursula von der Leyen, je le dis, personnellement et comme présidente de la Commission, a bien géré cet aspect de la crise. Ce n'était pas évident, il n'y avait pas de compétences, de budget, de base juridique sanitaire au niveau européen. Donc on a dû apprendre, et je crois qu'on a appris vite et bien. Et Ursula von der Leyen, devant ce même Parlement européen, avait dit, il y a quelques mois, elle avait reconnu qu'il y avait eu des erreurs ou des lenteurs. Donc je crois qu'elle a été honnête à tout moment de la crise. Quand il a fallu assumer des responsabilités, elle l'a fait. Et donc dans les jours où il faut revendiquer des succès, c'est normal aussi qu'on le fasse et moi, je rends hommage au travail que la présidente de la Commission a fait sur ce point.

Q - On dit aussi qu'elle a été portée à bout de bras par le tandem franco-allemand sur le grand plan de relance à 750 milliards d'euros, par exemple. Et puis, aujourd'hui, si elle insiste cette présidente allemande, rappelons-le, sur la nécessité de ne pas revenir trop vite à l'austérité et aux critères du pacte de stabilité, vous croyez que, là, elle aura de l'initiative, par exemple ?

R - J'espère, on en a besoin. Cette présidente de la Commission, vous l'avez rappelé, est allemande ; c'est un fait. Elle a été portée beaucoup par le président de la République et par la France en 2019 parce que nous pensons qu'indépendamment de son passeport, elle a un engagement européen de très longue date, un attachement notamment au moteur franco-allemand qui est très fort. Je rappelle aussi que c'est une francophone, même si j'aimerais qu'elle parle plus souvent français. Et nous l'avons vu pendant la crise, les choses fonctionnent quand on a deux ingrédients qui sont conjointement réunis. Le tandem franco-allemand fort, à l'initiative. Sans initiative franco-allemande, vous pouvez faire tout ce que vous voulez : c'était vrai à 6, c'est vrai à 27, peut-être encore plus à 27 dans l'Europe d'aujourd'hui. On a besoin d'initiative franco-allemande. Ce n'est pas contre la Commission. Et on a besoin que la Commission prenne le relais.

Q - Mais on n'a pas besoin de revenir au pacte ?

R - Dès le 13 mars 2020, la présidente de la Commission a accepté, de manière pragmatique, indispensable, la suspension des règles budgétaires. Elle dit aujourd'hui, Mme von der Leyen, elle a raison : "ne revenons pas trop vite au pacte à l'ancienne." Non pas parce qu'on n'a pas besoin de règles budgétaires, moi, je pense qu'on a besoin de règles budgétaires dans une union économique. C'est notre règlement de copropriété. Je crois que sur les 3% et 60%, ce n'est pas la bonne clef d'entrée, si je puis dire, parce que ce sont un peu des totems ou des tabous, mais en revanche il faut laisser de la marge de manoeuvre pour l'investissement quoi qu'il arrive.

Q - D'accord. Sortir les investissements...

R - Il y a des pistes qui ont été évoquées par la Commission elle-même. C'est trop tôt. Mais en tout cas, on ne peut pas se permettre d'avoir une Europe qui, comparée aux Etats-Unis ou à la Chine, n'a pas les moyens massifs - le gouvernement allemand d'ailleurs l'a dit lui-même, je partage ce diagnostic, dans la transition écologique ou dans la transition numérique.

Q - Alors l'une des grandes annonces qui a été faite par la présidente von der Leyen, c'est celle d'un sommet sur la défense qui aura lieu à Toulouse, pendant la présidence française, donc début 2022. Avec cette débâcle américaine en Afghanistan, les pays européens qui rechignaient à s'engager dans l'autonomie stratégique défendue par la France, sont en train de réfléchir, peut-être de revoir leur position.

R - Moi ce que je pense, c'est qu'on ne doit pas passer trop de temps sur le débat théologique, religieux, sur les concepts. On peut passer des heures de Conseil européen - je l'ai vu directement - sur le bon thème ou le bon terme : l'autonomie stratégique, l'autonomie stratégique ouverte, la souveraineté européenne. Moi, je défends, le président de la République défend depuis quatre ans et demi, la souveraineté européenne. Mais à la limite, la façon dont on l'appelle importe assez peu. Sur la défense européenne, c'est je crois d'ailleurs l'orientation qu'a prise Ursula von der Leyen, il faut des objets maintenant concrets. Quand vous allez voir un pays balte et que vous dites : "est-ce que vous êtes pour la défense européenne ?", il y a une méfiance. Pourquoi ? Parce qu'ils disent : "est-ce que c'est à côté de l'OTAN, contre l'OTAN etc ?" Et là, on a des débats qui n'en finissent plus et qui ne mènent à rien. Quand on dit : "concrètement, est-ce que l'Europe doit faire plus en termes d'investissements dans sa défense ? Plus de dépenses ?" Je crois que la réponse est oui, beaucoup le font. Est-ce qu'il y a des domaines, je pense à la cybersécurité, dans lesquels l'Europe doit prendre en main sa propre défense ? Pourquoi les Américains, je crois que c'est un diagnostic partagé avec Washington, assureraient notre défense en matière de cybersécurité ? C'est à nous de le faire. On a l'expertise, les moyens financiers, la capacité de le faire en Europe. Quand un pays est attaqué dans son processus électoral ou pour déstabiliser des institutions, on a les moyens, on doit le faire en Européens. Quand vous prenez une région du monde comme le Sahel où se joue la sécurité européenne, il y a plus de dix pays européens maintenant qui sont aux côtés de la France dans une opération ad hoc...

Q - Ce n'est pas 27, encore. On n'est pas encore à 27.

R - D'accord, mais soyons pragmatiques. Moi je n'ai aucun problème avec le fait qu'on avance à quelques-uns. Vous prenez un pays comme l'Estonie, un pays balte, un pays comme la Roumanie au sud de l'Europe, ils sont dans l'opération Takuba au Sahel avec nous.

Q - Sur ce chapitre de la défense, l'annonce spectaculaire mercredi soir d'un vaste pacte de sécurité entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie qui évince, au passage, Paris d'un méga contrat de fourniture de sous-marins à l'Australie, pose la question à la France et aux 27 : les Américains et les Britanniques sont-ils des partenaires fiables ?

R - Ce sont des partenaires nécessaires, mais il y a trois messages, je crois, qu'on doit retirer de cet événement grave. D'abord les ministres des armées et des affaires étrangères ont eu l'occasion de le dire : c'est une grave rupture de confiance de la part de l'Australie. Vous savez, les relations internationales, ce n'est pas de la naïveté, ce n'est pas des bons sentiments, mais la parole et la signature d'un contrat en particulier vaut quelque chose. Si on n'a plus confiance, on ne peut pas avancer. On a des négociations commerciales avec l'Australie, je ne vois pas comment on peut faire confiance aux partenaires australiens. Ne nous trompons pas, ce n'est pas un sujet contre la France ou une mauvaise humeur française. C'est une rupture de confiance qui s'est jouée avec l'Europe, parce qu'on doit pouvoir faire confiance à ses partenaires.

Q - C'est un couteau dans le dos de Biden ?

R - Jean-Yves Le Drian a parlé de coup dans le dos de la part de l'Australie. Chacun doit prendre ses responsabilités. Le gouvernement australien ne peut pas se cacher derrière Washington ou Londres. Ils ont pris leur décision comme un Etat souverain. Dont acte. Washington défend ses intérêts. America first demeurera.

Q - Très agressivement.

R - Oui. De manière désagréable, de manière non coopérative, c'est clair. Mais n'attendons pas gentiment que Washington revienne à de bons sentiments ou ne tendons pas la joue. Agissons en Européens, n'ayons pas de frustration. On n'est effectivement pas content de cette décision qui est très grave. Mais la conséquence concrète, c'est agissons en Européens sans naïveté, avec force ; défense européenne, en particulier. Le dernier message je crois, qui doit nous faire réfléchir aussi sur l'Europe, nos amis britanniques nous ont expliqué qu'ils quittaient l'Union européenne pour créer Global Britain. Global Britain, on voit, c'est le retour dans le giron américain et une forme de vassalisation acceptée. Et donc, tout cela conduit - ce n'est pas un sujet français, c'est un sujet européen - à renforcer nos capacités de réflexion, d'autonomie stratégique et de défense.

Q - Alors puisqu'on est sur ce chapitre Affaires étrangères, j'étais à Strasbourg pour recueillir les impressions d'Ursula von der Leyen à l'issue de son discours. On l'écoute tout de suite.

[Extrait de l'interview d'Ursula von der Leyen]

Q - Alors, l'arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan fait craindre à l'Europe une vague de réfugiés. La France en période quasi pré-électorale, c'est en avril, n'est pas la dernière à freiner des quatre fers pour les accueillir sur notre sol. Est-ce qu'on est à la hauteur de nos valeurs humanistes tellement affichées ?

R - Je crois que ce n'est pas le cas. Nous accueillons des Afghans. D'abord chaque année nous sommes, avant même les événements de Kaboul, cet été, le premier pays de l'Union européenne pour l'accueil de personnes qui ont le droit à l'asile, qui étaient menacées dans leur pays avant même l'arrivée des talibans au pouvoir. Nous allons continuer cet engagement qui est dans notre droit, qui est notre honneur, je crois. On parle aussi beaucoup de personnes qui ont travaillé ou ont un lien avec les pays occidentaux, avec la France en particulier. Ceux qui nous expliquent qu'on ne leur doit rien, que vaut aussi - toujours pareil - la parole de la France si nous ne faisions pas cela ? Ceux qui parlent de submersion migratoire se trompent parce qu'aujourd'hui, malheureusement, le sujet c'est que les gens n'arrivent pas, même quand ils ont besoin de protection urgemment et que nous sommes prêts à les accueillir, à quitter leur pays. C'est très difficile. On a vu quelques dizaines de cas, mais le pays est encore largement fermé. Après, est-ce que l'accueil veut dire l'accueil sans condition et sans limite ? Non. Je crois qu'il faut être à la fois honnête et raisonnable. Cela n'est pas l'intérêt d'ailleurs des Afghans ou des Afghanes souvent eux-mêmes d'être livrés par nous-mêmes par facilité à des passeurs en leur disant : " écoutez, faites votre chemin jusqu'à nous et puis on verra bien si on est capable de vous accueillir à la fin. " Cela s'organise et cela se travaille avec le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies, avec les pays de la région non pas pour ne pas prendre notre part, mais parce que l'intérêt à long terme, notamment de la jeunesse avec l'Afghanistan, c'est de pouvoir, je l'espère, quand les conditions politiques auront changé, le plus vite possible, de regagner leur pays.

Q - Angela Merkel est en train de faire sa tournée d'adieux, après seize ans au pouvoir. Elle était jeudi soir à l'Elysée, invitée par le président Macron. Quel regard vous portez sur son bilan européen ? On a beaucoup parlé d'Angela Merkel qui décide d'agir seule pour accueillir les migrants, en 2015. On a parlé aussi de la chancelière qui a longtemps refusé toute dette commune, qui était très stricte sur les dossiers économiques. Elle a été une bonne européenne ?

R - Je crois qu'elle a été une bonne européenne, qu'elle l'est devenue. Cela été une femme d'engagement, de pouvoir et d'honneur. On en a besoin aussi en Europe. On peut débattre à l'infini de ce qui a été fait pendant la crise des réfugiés. Personne n'a fait les choses parfaitement. Moi, je ne donnerais aucune leçon à l'Allemagne, certainement pas à la chancelière Merkel, qui a eu du courage ; qui a eu du courage. Après, peut-être qu'il eût fallu plus de coopération européenne, y compris de la part de l'Allemagne, pour organiser l'accueil. On doit dire, aussi, je n'étais pas en responsabilité, le Président de la République n'était pas en responsabilité, qu'à l'époque la France n'a pas été exemplaire. Donc, aucune leçon sur ce point à donner. La Chancelière Merkel sur les sujets économiques a parfois mis du temps à accepter la solidarité européenne. C'est vrai. Elle a été une chancelière allemande défendant aussi les intérêts de son pays. On ne peut pas le lui reprocher. Dans tous les grands moments de test européen, je pense à la crise migratoire, je pense au Brexit, je pense récemment, justement, à la crise de la Covid où nous avons eu des débats, mais à la fin et très vite en réalité, la France et l'Allemagne se sont mises d'accord pour avoir un plan de relance, une dette commune - ce qui était un tabou très difficile à lever en Allemagne - mais elle l'a fait. Et je crois qu'elle entraîne dans son sillage un engagement européen de l'Allemagne qui durera, je l'espère, qui sera son héritage.

Q - En attendant, Clément Beaune, l'élection présidentielle française est prévue, on le disait, en avril, en pleine présidence française de l'Union européenne. Pourquoi ne pas avoir modifié ce calendrier ? C'était possible. Et puis, pourquoi est-ce qu'on vous dit partant, justement, à ce moment-là, c'est-à-dire plutôt intéressé par le fait de mener la campagne d'Emmanuel Macron ?

R - Non, alors je suis très clair. Je ne serai pas partant. Je serai aux manettes sur les questions européennes et la présidence française de l'Union européenne sous l'autorité du Premier ministre et du président de la République jusqu'au bout. C'est ma responsabilité. Vous savez, c'est une responsabilité - cela paraît un mot convenu - c'est d'abord un honneur et une chance. La présidence française dans une Europe à 27, vous en avez tous les 15 ans. La prochaine sera en 2035. Je ne sais pas où je serai. Donc, que je ne vais pas, si je puis dire, bouder un plaisir non pas personnel mais d'engagé de l'Europe que je suis, sous l'autorité du président qui en a fait le grand combat de son mandat depuis le premier jour. On fêtera bientôt les quatre ans du discours de la Sorbonne. Ce serait incongru et irresponsable.

Q - Mais avec un timing désastreux qu'on a maintenu ?

R - Non. Alors je ne pense pas que ce calendrier soit désastreux. D'abord, c'est déjà arrivé en France et dans d'autres pays qu'on conjugue des obligations internationales comme la présidence européenne et puis notre calendrier politique. On n'a pas choisi ce calendrier, je le précise. On aurait pu le décaler. Mais cela aurait été un peu curieux et je pense d'ailleurs pas très responsable de dire : "nous qui sommes des engagés de l'Europe, finalement on est un peu inquiet, on n'est pas à la hauteur, on ne sait pas faire les deux, on attend, on repousse."

Q - Merci Clément Beaune d'avoir été notre invité aujourd'hui.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 23 septembre 2021