Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France 2 le 27 septembre 2021, sur les élections en Allemagne, l'augmentation des prix de l'énergie et la présidence française de l'Union européenne.

Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Merci d'être notre invité ce matin. Les Sociaux-démocrates arrivent en tête aux élections en Allemagne avec 25,7% des voix. Les Conservateurs, le parti d'Angela Merkel, font leur plus mauvais score, à 24,1%. C'est donc une défaite pour l'amie Merkel ?

R - Non, je ne crois pas. On a des résultats qui sont relativement serrés, incertains, on va avoir des négociations de coalition, sans doute une coalition compliquée, avec probablement trois partis politiques ensemble. Ce sera le travail allemand des prochaines semaines. Je dirais que d'une certaine façon, les Allemands ont, en fait, voté pour Angela Merkel.

Q - Pourquoi ?

R - Parce que vous avez d'un côté le Social-démocrate Olaf Scholz, qui était le vice-chancelier d'Angela Merkel dans le gouvernement sortant, qui a fait toute sa campagne électorale, parfois même en imitant les gestes d'Angela Merkel, et en se mettant dans ses pas, en disant que c'était lui la stabilité et la continuité. Et puis, un parti CDU, celui d'Angela Merkel, qui a fait en effet un très mauvais score, historiquement, mais qui a fait toute sa campagne et sans doute sa remontée légère des derniers jours, grâce à Angela Merkel, en expliquant aussi que l'ultime argument, c'était la stabilité.

Q - Donc, c'est la victoire d'Angela Merkel, la défaite des Conservateurs ?

R - La défaite des Conservateurs, c'est évidemment un signal, parce que cela fait 16 ans qu'Angela Merkel était au pouvoir, ce n'est pas elle-même qui s'est présentée. Mais ce qui est intéressant c'est qu'on est dans un pays, notre voisin immédiat, qui valorise énormément dans cette campagne une forme de modération et de stabilité ou de continuité.

Q - On va en parler de la modération, c'est vrai que ce n'est pas tellement à l'image parfois du débat tel qu'il est mené en France. Pour Olaf Scholz en tout cas, les électeurs allemands ont dit qu'ils voulaient un changement, c'est comme ça qu'il interprète ces résultats. Est-ce que vous, vous vous attendez du coup à un changement de ligne, est-ce que vous le redoutez ?

R - Je ne le redoute pas, parce que ce qui est très frappant aussi dans cette campagne, c'est que tous les partis, probablement les trois principaux qui vont former une coalition, sont tous pro-européens, engagés, assumés. Il y aura des différences, des difficultés parfois dans la discussion avec la France, dans les prochains mois, lorsque nous ne serons pas d'accord sur tout, et les sujets sur lesquels nous pourrions être en désaccord ne sont pas les mêmes d'un parti à l'autre. C'est sans doute plus facile de discuter avec les Sociaux-démocrates sur les questions d'investissements ou de règles budgétaires, sans doute plus facile avec la CDU, dans cette hypothèse, sur les questions de défense ou de sécurité. Donc...

Q - Donc, il va falloir qu'on s'adapte ?

R - Donc, il va falloir qu'on s'adapte, ou qu'eux s'adaptent aussi à nous. Il y aura une discussion, et je crois que cette discussion, d'ailleurs, de manière informelle, une première discussion doit commencer entre les partis politiques allemands et nous-mêmes, dès maintenant, pour qu'on se connaisse et que, j'espère d'ici la fin de l'année, quand il y aura un gouvernement allemand, on puisse travailler vite.

Q - Il y a une coalition qui aura les faveurs de la France ?

R - Non, je serais mal placé...

Q - Bon, j'ai essayé.

R - ...voilà, pour donner, des indications, mais on travaillera de manière pro-européenne avec tout le monde.

Q - Pourquoi je vous pose la question, parce que ça va être compliqué sans doute avec les Verts. Les Verts en Allemagne arrivent en troisième position, je pense naturellement à la question du nucléaire, la France pense que le nucléaire doit faire partie des énergies éligibles aux investissements verts. Est-ce que vous vous attendez à un bras de fer sur le sujet ?

R - Ecoutez, il faut s'attendre à toutes les hypothèses. Il y a une différence effectivement avec le parti Vert allemand, qui sans doute ne mènera pas la coalition, c'est quasiment certain, sur le nucléaire, mais, par exemple, le Parti libéral allemand, qui pourrait aussi faire partie d'une coalition, c'est compliqué, lui a une proximité plus grande avec nous. Et puis surtout, surtout, on a engagé une discussion avec beaucoup de partenaires européens, avec la Commission européenne. Et je le dis, il faut qu'avant la fin de l'année - ce n'est pas une question de coalition allemande -, nous ayons une garantie sur le fait que l'énergie nucléaire puisse être prise en compte dans les investissements verts en Europe.

Q - On parle de l'énergie, on l'a entendu tout à l'heure dans le journal de 7h00, la flambée des prix de l'énergie qui concerne beaucoup des gens qui vous regardent ce matin. Le marché unique européen, cela ne marche pas en matière d'énergie. Pourquoi je vous pose la question, parce que Bruno Le Maire a mis le doigt sur ce problème et il estime qu'il faut revoir au fond la manière dont sont établis les prix de l'énergie en Europe, et notamment l'indexation des prix du gaz sur les prix de l'électricité.

R - Il y a deux choses. D'abord, il y a une flambée dans beaucoup de pays, une flambée mondiale en réalité des prix de l'énergie, notamment liée au gaz, mais liée avant tout, pas aux règles du marché unique, d'abord à la question de la reprise économique, qui est une bonne nouvelle, qui notamment en Asie a accéléré très fort et abouti à une augmentation rapide des prix de l'énergie ; c'est quand même ça la première raison.

Q - Ça, c'est le point de départ.

R - C'est important de le rappeler. On espère aussi que ça va se résorber, quand la reprise va se roder un peu plus. Et puis, il y a un sujet européen, un peu technique, mais qui est important, c'est que quel que soit le bouquet énergétique d'un pays, le nôtre est très décarboné, grâce au nucléaire notamment. Il y a un alignement sur certains prix, notamment ceux du gaz. Et donc ça, c'est un des points que nous allons essayer effectivement d'ajuster. Cela peut prendre un peu de temps, mais c'est ce que Bruno Le Maire a proposé.

Q - Bruno Le Maire avait l'air de dire qu'il y avait urgence, et les gens qui vous regardent, considèrent qu'il y a urgence aussi...

R - Bien sûr, ce que je veux dire...

Q - ... sur les prix du gaz.

R - C'est clair. Je veux quand même dire une chose : c'est que grâce à l'énergie nucléaire, nous avons des prix de l'énergie qui par rapport à nos voisins, même avec l'augmentation, restent beaucoup plus bas. Et les règles européennes doivent mieux refléter cet avantage français qui a été notre investissement dans le nucléaire. Il y a urgence à ouvrir ce débat et à essayer de le régler. Je ne veux pas vendre des illusions, parce que la principale cause d'augmentation des prix, c'est cette accélération énorme de la croissance mondiale.

Q - Justement, puisque nous parlons de l'énergie, tout de même, un mot rapidement sur ce qui se passe en Grande-Bretagne. Boris Johnson a ouvert les visas aux camionneurs étrangers pour transporter le carburant. Le gouvernement est donc en train de faire machine arrière sur la question de l'immigration. Est-ce que ça vous réjouit un peu ?

R - Ça ne me réjouit pas, mais tous les jours on voit la fraude intellectuelle qu'a été le Brexit. Les prix de l'énergie au Royaume-Uni augmentent encore beaucoup plus vite que chez nous, notamment parce que, je simplifie, beaucoup d'investissements qui sont connectés aux nôtres ont été remis en cause. Et donc vous voyez que ce n'est pas un Frexit ou un Brexit qui améliore les prix de l'énergie. Nous, nous répondons par exemple par le Chèque énergie. Et puis sur la question de l'immigration, on voit bien aussi, il faut être sérieux sur ce sujet, il y a eu beaucoup de mensonges, il y a beaucoup de démagogie. Et maintenant effectivement, en le cachant, Boris Johnson, qui avait promis immigration zéro, est obligé d'aller faire appel à des travailleurs européens, qu'il avait stigmatisés.

Q - Donc, ça vous réjouit quand même un peu, Clément Beaune ?

R - Non, ça ne me réjouit pas, parce que...

Q - Ça se voit.

R - Non, ça ne me réjouit pas, parce que, d'abord, j'ai beaucoup d'affection sincère pour la société britannique, et je pense qu'elle a été embarquée dans une malhonnêteté depuis cinq ans. Mais c'est ainsi, et maintenant ils y répondent en se ré-européanisant, parce qu'ils s'aperçoivent que ça ne marche pas complètement, tous seuls.

Q - Après Angela Merkel, c'est Emmanuel Macron qui devient l'homme fort de l'Europe ?

R - Ça nous aide à assumer une responsabilité supplémentaire, mais moi, je n'aime pas tellement cette idée de leadership tout seul, ou d'être homme fort ou femme forte, tout seul.

Q - Ah bon ?

R - Oui, parce que je vais vous dire, ce qui renforce la France, c'est que ça fait quatre ans qu'on propose des idées en Europe. Ce qui va renforcer la France, c'est qu'aujourd'hui il y a un président installé, qui va pour la première fois depuis vingt ans, accueillir à Paris, d'habitude le voyage se faisait en sens inverse, le nouveau chancelier allemand.

Q - Oui, et qu'est-ce que ça change, ça ?

R - Ça donne une petite obligation, une petite ascendance supplémentaire dans les propositions, dans les initiatives européennes. Mais vous savez, contrairement à ce qu'on pense parfois, on caricature parfois, en Europe, si vous êtes forts que vous seul, ça ne sert pas à grand-chose, parce que vous ne faites pas des réformes sur l'investissement, sur l'écologie, sur l'énergie, si vous n'avez pas de partenaires européens. Donc, on a un intérêt français à avoir vite un gouvernement allemand fort, en place.

Q - Qu'est-ce que le Président de la République, même s'il est l'homme fort à plusieurs, doit faire de cette présidence française qui débute en janvier ?

R - Alors, il y aura une présidence française qui commence en janvier, c'est très important, cela ne revient que tous les 15 ans. Nous avons des priorités à faire accélérer. C'est un accélérateur d'Europe, une présidentielle, sur les sujets qu'on a lancés, je pense à l'Europe sociale, j'espère que nous pourrons avoir un accord sur un salaire minimum décent, partout en Europe ; sur le climat, où j'espère que nous aurons aussi, nous nous battrons pour, un prix du carbone à nos frontières, pour éviter le dumping environnemental mondial de la Chine ou d'autres. Et nous nous battrons aussi sur la régulation de ce qu'on appelle les GAFA, les grandes entreprises numériques, au niveau européen.

Q - Un mot quand même de nouveau sur la façon dont s'est déroulé ce débat en Allemagne. Le mot immigration n'a été prononcé qu'une seule fois pendant un débat télévisé, qui a réuni les chefs de file des sept grands partis. Le mot islam n'a pas été prononcé pendant ce débat, pas une seule fois. C'est en rupture par rapport à ce qui se passe chez nous.

R - Oui, et alors même que l'Allemagne a accueilli près d'un million de réfugiés depuis 2015. Il y a eu un débat sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, qui a été de bonne tenue, qui a été apaisé, avec beaucoup d'écoute.

(...)


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 septembre 2021