Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec RTL le 28 septembre 2021, sur l'Europe de la défense, la réduction des visas depuis le Maghreb et les pêcheurs français confrontés au Brexit.

Texte intégral

Q - Pour la première fois ce matin, Emmanuel Macron a publiquement parlé de cette crise des sous-marins. Ce partenariat avec la Grèce, est-ce que c'est la preuve qu'une Europe de la défense est possible ? Parce qu'aujourd'hui, le budget des 27 pour la défense, c'est un milliard par an - à titre de comparaison, le budget défense français, c'est 40 milliards par an ; celui des Etats-Unis 10 fois plus -. Donc il y a encore du boulot.

R - Oui, il y a encore du boulot. C'est tout de même une étape très positive. Je parle de ce contrat avec la Grèce, et ce n'est pas simplement un contrat de trois frégates avec une quatrième en option, cela s'inscrit dans une continuité. La Grèce a acheté aussi 24 avions de combat français. Et puis, c'est un partenariat stratégique en matière de sécurité et de défense qui a été conclu entre la France et la Grèce ce matin, qui est le fruit de négociations depuis de longs mois, pas seulement lié à la crise récente.

Et puis c'est une étape de plus sur le chemin d'une Europe de la sécurité et de la défense. Vous avez raison, il y a encore beaucoup de choses à faire. Mais il y a quatre ans, c'était un tabou absolu de faire quoi que ce soit en matière d'Europe de la défense. On voit aujourd'hui que nous avons, en matière de budget, un premier budget commun. Il faut rajouter en plus l'effort de défense qui augmente dans beaucoup de pays, au niveau national, dont l'Allemagne, et dont la France évidemment.

C'est un milliard par an qui va permettre de financer des projets communs, de recherche et de capacité. Nous avons aussi lancé, avec l'Allemagne, pour la première fois, des projets industriels de défense sur le char du futur, l'avion du futur, c'est-à-dire les grands matériels d'avenir qui sont un choix stratégique et qui paraissaient sans doute aussi impossibles il y a quelques années du côté allemand. On a fait des étapes. Je crois que les Européens ont compris depuis quelques années, et cela s'accélère, qu'ils devaient compter sur leurs propres forces en complément d'autres alliances et de l'alliance avec les Américains qui demeure.

Q - L'Europe de la défense, c'est aussi se protéger les uns les autres. Avec la Grèce, il y a notamment un accord de défense mutuel. Soyons concrets : qu'est-ce que cela signifie ? Si les Turcs de nouveau font parader leurs navires en Méditerranée pour défier Athènes, on envoie nous aussi nos bateaux ?

R - Il n'y a pas d'automaticité. Cela ne marche pas comme cela, les accords de coopération et de défense, mais avant même d'ailleurs ce partenariat qui formalise un certain nombre de contacts, partages d'information, exercices communs, quand la Grèce a été menacée, et Chypre aussi, il y a quelques mois, par des navires turcs, nous avons fait des exercices navals. Il ne s'agit pas d'être dans une provocation, dans une surenchère, le Président de la République l'a précisé ce matin, ce n'est pas un accord contre quelqu'un, un partenaire, la Turquie ou d'autres, c'est un accord pour se protéger au niveau européen et en Méditerranée, qui est une autre zone stratégique. On a beaucoup parlé ces derniers temps de l'Indopacifique, la Méditerranée reste évidemment une zone de sécurité stratégique. On ne va pas remettre notre sécurité en Méditerranée seulement à d'autres. On renforce nos capacités, on renforce nos coopérations.

Q - Quelle place de l'Europe de la défense au Sahel. Vous l'avez peut-être entendu, tout à l'heure, à 18 h 00, sur RTL : on a obtenu le témoignage très fort d'un frère d'armes de Maxime Blasco, ce soldat tué la semaine passée au Sahel. Là-bas, l'Europe de la défense, c'est déjà concret, parce qu'il y a une force européenne, Takuba, des forces spéciales qui déjà épaulent nos soldats de Barkhane qui seront de moins en moins nombreux à l'avenir. Takuba, pour l'instant, c'est très limité, on sent que tous les 27 ne jouent pas le jeu. Mais est-ce que c'est l'exemple à suivre ?

R - Oui, je crois que c'est l'exemple à suivre, à plusieurs titres. D'abord, parce que cela montre là aussi les progrès réalisés dans les mentalités et dans les actes. Il y a quelques années, on le disait souvent, on avait raison, la France se trouvait trop seule au Sahel. Beaucoup de pays européens et beaucoup de pays qui sont très loin politiquement, géographiquement, dans leurs préoccupations du Sahel, ont accepté de venir avec nous, notamment dans cette force des forces spéciales Takuba. On est à près d'une dizaine de pays européens qui ont envoyé des forces, dont l'Estonie, dont un pays comme la Roumanie qui s'engage aussi, des pays qui n'intervenaient pas dans cette région ; donc ça, c'est une Europe de la défense concrète, précise. Et puis, c'est intéressant, parce que cela montre que quand on dépasse les débats un peu théoriques - est-ce que le bon terme, c'est "Europe de la défense", est-ce que c'est "pilier européen de défense", "autonomie stratégique" ? On a ces discussions, et c'est important -, mais quand on passe aux réalisations précises, concrètes, aux exemples de terrain, on arrive à avancer, on arrive à embarquer des pays, qui, au départ, ne s'intéressaient pas du tout à ces menaces qui leur paraissaient lointaines. Et donc, cette menace de sécurité est vue aujourd'hui comme une menace européenne à laquelle on répond ensemble.

Q - Je voudrais vous poser deux questions d'actualité. La première, on vient d'en parler avec la brigade RTL, le Gouvernement a annoncé ce matin réduire de moitié les visas depuis le Maghreb. Les mauvaises langues diront que c'est un peu un coup de "com" et un coup de barre à droite, le jour où Marine Le Pen propose un referendum sur l'immigration et au moment où Eric Zemmour grimpe dans les sondages. Qu'est-ce que vous avez à répondre aux mauvaises langues ?

R - Non, je réponds très clairement : on n'est pas indexé sur la déclaration ou la chronique de tel ou tel candidat ou non-candidat. C'est un sujet qui se pose depuis longtemps, qui vient de la loi "asile et immigration". C'est un débat que le Président avait ouvert à de nombreuses reprises en parlant notamment parfois du dévoiement, on le sait, du droit d'asile ou des demandes d'asile à partir notamment d'un certain nombre de visas étudiants. Donc, ce n'est pas un sujet qui a surgi comme cela, et avant de prendre des décisions en la matière, comme celles qui ont été annoncées ce matin, qui sont très fortes - ce ne sont pas des mots que certains agitent dans le débat public, ce sont des réponses précises - cela vient après des actions diplomatiques. Le Premier ministre était, il y a quelques mois, en Tunisie, Jean-Yves Le Drian, Gérald Darmanin ont fait beaucoup de déplacements au Maghreb. On discute d'abord, avant de prendre des décisions qui sont lourdes et sérieuses. Donc, cela n'a pas surgi ce matin, je vous rassure.

(...)

Q - Un tout dernier point, Clément Beaune : dans deux jours, les licences provisoires des pêcheurs français vont expirer pour aller chercher le poisson dans les eaux britanniques. On sent que Londres ne respecte pas tout à fait l'accord du Brexit. Nos pêcheurs menacent même d'assiéger Jersey. Si rien ne bouge dans les 48 heures, est-ce que vous prendrez des mesures de rétorsion, et lesquelles ?

R - Le souci en pêcheurs est complet. Je me suis rendu sur place dans les Hauts-de-France, Annick Girardin la ministre de la mer, en Normandie à plusieurs reprises. Nous comprenons leur exaspération et nous la partageons parce que c'est insupportable de ne pas respecter un accord qui a été signé.

Nous allons négocier jusqu'à la dernière heure pour reconduire un certain nombre de ces licences, pour en obtenir d'autres. Et oui, nous l'avons dit à tous les niveaux, y compris le Président de la République au Premier ministre Johnson : nous ne pouvons pas coopérer en confiance, sur d'autres sujets aussi, tant que nous n'avons pas le respect de l'accord signé sur le Brexit, et donc sur la pêche.

Q - Et donc, quelles mesures de rétorsion ?

R - J'espère que l'on n'en arrivera pas là. Mais bien sûr, nous l'avons dit, il y a des mesures de rétorsion qui sont possibles, en application de l'accord Brexit...

Q - C'est-à-dire ?

R - Des mesures commerciales sur un certain nombre de produits britanniques par exemple, en matière énergétique, on a des sujets - de nombreux sujets - sur lesquels les Britanniques ont besoin de nous, et il y a un accord global. S'ils ne respectent pas la partie sur la pêche, on peut prendre des mesures et nous n'hésiterons pas à le faire, collectivement, dans l'Union européenne.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 4 octobre 2021