Interview de Mme Marlène Schiappa, ministre de la citoyenneté, à France 2 le 14 octobre 2021, sur l'hommage à Samuel Paty, la laïcité, l'islamisme, les réfugiés afghans et l'élection présidentielle de 2022.

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour Marlène SCHIAPPA

MARLENE SCHIAPPA
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Un an après la mort de Samuel PATY, la France s'apprête à lui rendre hommage, demain, dans les établissements scolaires, il y aura une minute de silence, et puis, une heure de dialogue avec les élèves. Est-ce que… ça doit être l'occasion d'ailleurs de passer quel message aux élèves, à notre jeunesse ?

MARLENE SCHIAPPA
Oui, d'abord, à l'approche de l'anniversaire, du triste anniversaire du décès de Samuel PATY, je veux d'abord adresser une pensée à sa famille qui doit vivre des moments extraordinairement difficiles, mais aussi aux forces de l'ordre qui sont intervenues ce soir-là. En ce qui concerne le message, je pense que c'est fondamental de rappeler les messages auxquels le professeur Samuel PATY était attaché, c'est-à-dire le dialogue, le fait qu'on puisse dialoguer, apprendre, échanger, s'écouter, il me semble que c'est ça qu'il tâchait de faire en tout cas dans sa classe.

CAROLINE ROUX
Que diriez-vous ce matin aux professeurs qui seraient tentés de faire ce qu'il a fait, ou en tout cas, de remontrer les caricatures ?

MARLENE SCHIAPPA
Moi, je suis très prudente dans tout… à chaque fois qu'il s'agit de donner des consignes aux professeurs, je viens d'une famille de profs, la plupart des gens de ma famille sont dans l'enseignement, et je suis très prudente, je ne suis pas enseignante moi-même, donc je me garde bien de donner des injonctions aux professeurs, je sais à quel point c'est difficile de gérer une classe…

CAROLINE ROUX
Ils se sentent parfois démunis, ils disent : on n'a pas les codes, on ne sait pas quoi leur dire, on n'est pas suffisamment formé à la laïcité…

MARLENE SCHIAPPA
Oui, bien sûr, mais vous savez, je pense que quand on est enseignant, ce qui est encore pire, c'est quand vous avez des gens sur les plateaux télé qui disent : les profs, ils doivent faire ci et ça, des gens qui ne sont pas du tout enseignants, ce qui est mon cas. En revanche, sur la laïcité, ce que je peux vous dire, c'est que nous avons mis en place d'abord un grand plan de formation pour faire en sorte que 100 % des agents publics soient formés à la laïcité, et j'ai créé, nous avons créé un bureau de la laïcité, il n'en existait pas dans l'administration, nous l'avons créé la semaine dernière, c'est un bureau qui pourra être un centre de ressources, et accompagner les différentes associations qui auront des questions des interrogations ou besoin de davantage d'informations, et qui coordonnera ce grand plan de formation à la laïcité.

CAROLINE ROUX
Et je voudrais vous parler du collège Les Eucalyptus, c'est à Ollioules, c'est dans le Var, le maire républicain voulait renommer ce collège Samuel Paty, et les professeurs, les parents d'élèves, les élèves eux-mêmes ont dit non, on dit non, pourquoi, parce qu'ils avaient peur de devenir des cibles, comment est-ce que vous réagissez à ça ?

MARLENE SCHIAPPA
Moi, je comprends les gens qui ont peur, et ne veux pas leur jeter la pierre, surtout quand ce sont des professeurs, et qu'ils ont vu qu'on a décapité en pleine rue l'un des leurs, et je comprends encore plus évidemment la peur des enfants ou des parents, qui ont peur enfants. C'est tout à fait humain…

CAROLINE ROUX
Le maire, il a dit : on est en train de se coucher, de laisser filer les valeurs de la République.

MARLENE SCHIAPPA
Moi, je fais partie des gens qui défendent Samuel PATY, qui défendent Charlie Hebdo, j'ai fait la Une de Charlie Hebdo récemment, je l'ai encadrée dans mon bureau, je suis menacée pour cela, j'ai eu des fatwas qui ont été lancées contre moi, parce que je m'engage contre le séparatisme, parce que je m'engage contre l'islamisme radical, avec Gérald DARMANIN, nous avons porté une loi, la loi qui avait été annoncée par le président de la République dans son discours des Mureaux, pour prendre des actions concrètes. Et moi, mon travail en tant que ministre au ministère de l'Intérieur, c'est : faire en sorte justement de créer les conditions pour que les gens puissent avoir de moins en moins peur, c'est un travail difficile, c'est un travail de longue haleine, on dissout les collectifs…

CAROLINE ROUX
Elle est toujours là la peur, c'est ça qu'ils nous disent…

MARLENE SCHIAPPA
Bien sûr, mais la peur est toujours là, mais la menace est toujours là aussi, c'est pour ça que je comprends les gens qui ont peur, la menace terroriste, elle est vivace, le ministre de l'Intérieur a demandé aux préfets d'être très vigilants à l'approche de l'anniversaire du décès Samuel PATY, mais c'est pour ça qu'on dissout, on dissout le CCIF, on dissout le collectif Cheikh Yassine, on a fermé plus de 670 lieux, mosquées radicalisées, débits de boisson, etc, depuis 2019. Donc il y a une action résolue de l'Etat sur l'entrave face à cette radicalité.

CAROLINE ROUX
Que dites-vous à ceux qui dans le débat public faire passer la tolérance avant la laïcité républicaine ?

MARLENE SCHIAPPA
Mais je crois qu'on ne peut pas opposer les deux, en réalité, souvent, la laïcité est mal définie, la laïcité, ce n'est pas être contre les religions, au contraire, dans les grands principes de la laïcité, il y a la séparation entre les églises et l'Etat, il y a aussi la liberté de conscience, la liberté de culte, et d'ailleurs, l'Etat finance la sécurisation des abords des lieux de culte avec des caméras de vidéosurveillance et des personnels, afin, justement, que chacun puisse croire ou ne pas croire librement.

CAROLINE ROUX
Et dans ce contexte-là, Thomas SOTTO on parlait tout à l'heure, Eric ZEMMOUR qui est donné, dans ce sondage Harris Interactive, au deuxième tour, dit : islam et islamisme, c'est pareil.

MARLENE SCHIAPPA
Non, ce n'est pas la même chose, non, une personne qui est un musulman, croyant, respectueux des lois de la République, comme le sont l'immense majorité des musulmans de France, ce n'est pas la même chose qu'une personne qui est en train de fabriquer une bombe ou de préparer un attentat chez elle, je trouve que c'est un amalgame odieux qui est fait par Eric ZEMMOUR, qui cherche à diviser, il dit qu'il veut, ou en tout cas, il sous-entend qu'il voudrait devenir président de la République, le rôle du président, c'est aussi d'unir le pays, ce n'est pas de diviser et d'attirer les haines entre les gens…

CAROLINE ROUX
Mais comment vous expliquez qu'avec ce discours, un discours comme celui-ci, il puisse être donné dans des enquêtes d'opinion au second tour, qu'il soit porté, vous allez me dire, si vous le reconnaissez ou pas, par une forme de dynamique dans le pays, dynamique électorale autour de lui, de sa candidature, de ses propos ?

MARLENE SCHIAPPA
Moi, je ne fais pas partie des gens qui contestent les sondages, je regarde les sondages, il faut les prendre pour ceux qui sont, ils sont une photographie de l'instant T. J'ai regardé les sondages d'octobre 2016, ils donnaient Alain JUPPE président de la République, élu à plus de 36%, me semble-t-il, à l'époque, et moi, j'étais en soutien avec Emmanuel MACRON, et nous étions bas dans les sondages à l'époque. Donc je regarde aussi ça avec un petit peu de distance. Il y a une autre étude, me semble-t-il, qui est sortie aujourd'hui ou hier, sur les préoccupations des Français, qui dit que la santé est importante pour les Français, l'environnement, le pouvoir d'achat, l'éducation, l'immigration arrive en 13ème position. Donc je ne suis pas persuadée que l'ensemble des Français se réveillent tous les matins en se disant : comment on fait pour sortir les immigrés de France.

CAROLINE ROUX
Pourtant vous en avez beaucoup parlé pendant ce quinquennat.

MARLENE SCHIAPPA
D'immigration ?

CAROLINE ROUX
Oui.

MARLENE SCHIAPPA
Moi j'ai parlé beaucoup d'intégration, moi, je suis la ministre en charge de l'Asile et de l'intégration…

CAROLINE ROUX
On va en parler dans un instant d'ailleurs…

MARLENE SCHIAPPA
C'est la semaine de l'intégration, j'ai fait un plan pour intégrer les 3.200 personnes qui sont arrivées d'Afghanistan ces derniers mois, j'ai fait un plan pour les Yézidies, ces femmes qui ont été victimes d'un génocide par Daesh en Irak, notamment et qui sont arrivées en France, notamment avec Nadia MURAD, prix Nobel de la paix, c'est ça qui m'intéresse…

CAROLINE ROUX
Et on va en parler de la semaine de l'intégration, mais juste, une dernière phrase, elle est signée Elisabeth BADINTER cette semaine, dans L'Express, elle dit : si on avait pris les islamistes à bras-le-corps, il n'y aurait pas eu la montée d'Eric ZEMMOUR. Est-ce qu'elle a raison ?

MARLENE SCHIAPPA
Je pense qu'on a pris ce sujet à coeur tard, et c'est un " on " collectif, " on ", les pouvoirs publics, moi, très sincèrement, avant d'être au ministère de l'Intérieur, je n'avais pas conscience de la gravité de l'état de la menace islamiste en France, et maintenant, effectivement, je considère que c'est l'une des priorités de l'action de notre pays, oui.

CAROLINE ROUX
Vous pensez que c'était aussi le cas du président de la République ?

MARLENE SCHIAPPA
Non, je pense que le président, très tôt…

CAROLINE ROUX
Il avait conscience de cela ou est-ce qu'il a pris conscience aussi en arrivant aux responsabilités de cette réalité-là ?

MARLENE SCHIAPPA
Non, je pense que, d'abord, le président en avait conscience tôt, son discours aux Mureaux, il précède l'assassinat de Samuel PATY, et il l'a préparé pendant longtemps, ça faisait 2 ans qu'il demandait à son gouvernement de faire une loi contre les séparatistes, de prendre des mesures, c'est le président qui a mis en place les CLIR, les cellules locales de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire, qui, depuis des années, dans chaque département, passent en revue justement les lieux radicalisés, et après, oui, bien sûr, à l'épreuve du réel, on évolue, et le président l'avait dit lui-même d'ailleurs aux Mureaux, quand on l'avait interrogé, en disant : bien sûr, quand on voit le réel, bien sûr, on évolue.

CAROLINE ROUX
Alors, vous le disiez à l'instant, vous organisez la semaine de l'intégration sur tout le territoire national pour mettre en avant les initiatives d'accueil des réfugiés, en particulier, vous l'avez dit, des réfugiés afghans, journées d'intégration plutôt que journées d'accueil ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, c'est une semaine sur l'intégration, oui, parce que l'intégration, c'est une démarche proactive, je dis souvent que, inclure, ce n'est pas juste ne pas exclure, inclure, ce n'est pas dire : je suis à une table et je ne vous interdis pas de venir, c'est faire la démarche d'aller chercher la personne, la prendre par la main et lui proposer de venir avec nous à la table. Et donc, c'est ce qu'on fait, nous lançons cette semaine avec le ministère de l'Intérieur une plateforme, une plateforme de parrainage citoyen, pourquoi, parce qu'au moment de la crise afghane, et au moment où Kaboul est tombée aux mains des talibans, beaucoup de gens ont fait des témoignages, en disant : nous, on veut aider, on est des citoyens, et on a envie de faire quelque chose pour ces personnes qui arrivent d'Afghanistan, donc cette plateforme, elle s'appelle « Je veux parrainer », elle est disponible sur le site qui s'appelle « réfugiés.info » du ministère de l'Intérieur, et dessus, si vous voulez par exemple donner des cours de français pendant quelques mois, si vous avez un logement à mettre à disposition, si vous avez une action à proposer, vous pouvez vous inscrire sur cette plateforme et faire une action de parrainage vis-à-vis d'un réfugié ou d'une réfugiée.

CAROLINE ROUX
Réfugiés afghans ou réfugiés… ?

MARLENE SCHIAPPA
Tous réfugiés, mais chacun peut dans sa proposition indiquer s'il a une sensibilité sur tel ou tel sujet particulièrement.

CAROLINE ROUX
Qu'ont fait les maires qui avaient proposé justement d'accueillir des migrants, et notamment des réfugiés afghans ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, certains se sont engagés, pour d'autres, c'est encore en cours dans un dialogue avec les préfets, j'étais au Havre lundi avec Edouard PHILIPPE, maire, qui est aussi ancien Premier ministre…

CAROLINE ROUX
Oui, ça s'est bien passé ?

MARLENE SCHIAPPA
Ça s'est fort bien passé, j'étais ravie de retrouver mon ancien Premier ministre, mais particulièrement en tant que maire du Havre, et moi, en tant que représentante de l'Etat, nous avons signé un contrat territorial d'accueil et d'intégration, ça veut dire concrètement que la ville du Havre s'est engagée à mieux accueillir les réfugiés dans les crèches, dans l'accompagnement au travail, etc. Ça, c'est une action concrète que peut faire une collectivité, et l'Etat s'engage à hauteur de 150.000 euros pour financer ces actions-là.

CAROLINE ROUX
Puisque vous avez parlé d'Edouard PHILIPPE, un mot sur la recomposition politique qui se poursuit. Est-ce que vous pensez que la majorité a besoin d'un nouveau parti de droite ?

MARLENE SCHIAPPA
Moi, je pense que la majorité présidentielle a besoin, 1°) : de rester unie, et 2°) : de toujours s'élargir, et donc si on a des organisations qui veulent rejoindre la majorité des personnalités politiques ou de la société civile, qui veulent rejoindre la majorité, que ce soit par d'autres biais, je pense que c'est toujours positif…

CAROLINE ROUX
Bruno LE MAIRE, lui, dit le contraire, il pense que recréer le clivage droite/gauche, en réalité, ça n'a pas de sens.

MARLENE SCHIAPPA
Mais moi, je ne suis pas du tout partisane du clivage droite/gauche, moi, j'étais élue dans une majorité de gauche, il y avait des socialistes, des écologistes, des communistes, j'étais de la société civile, et j'ai rejoint En Marche justement pour dépasser ces clivages et sortir des réflexe de Pavlov, de la droite et de la gauche qui s'opposent systématiquement…

CAROLINE ROUX
Alors, justement, sur la droite et la gauche, il y a un débat qui divise la majorité, l'allongement du délai d'IVG à 14 semaines, ce texte a été voté à l'Assemblée, et il s'est perdu dans les procédures parlementaires, est-ce que vous y êtes favorable à l'allongement de la durée de l'IVG ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, moi, je suis favorable surtout à ce que l'IVG puisse être pratiquée, il y a une vraie différence aujourd'hui en France entre le droit formel et le droit réel, le droit formel, c'est vous avez droit à l'IVG, on peut aller avorter, le droit réel, c'est que vous avez énormément de zones qui sont des déserts médicaux, dans lesquelles il est impossible d'avorter, parce que le temps que vous ayez un rendez-vous, vous avez dépassé les délais. Donc je pense que : allonger les délais pour l'IVG, ça peut être une solution, mais la vraie solution, pour moi, c'est surtout avoir un maillage territorial de gynécologues, de sages-femmes, qui permet d'avoir accès à la contraception. Et quand les femmes le souhaitent, d'avoir accès à l'IVG.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Marlène SCHIAPPA d'avoir été mon invitée ce matin.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous. Avec plaisir.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 octobre 2021