Interview de M. Cédric O, secrétaire d'Etat à la transition numérique et aux communications électroniques, à RFI le 15 octobre 2021, sur les réseaux sociaux et l'assassinat de Samuel Paty, le plan d'investissement en faveur de l'économie numérique et l'élection présidentielle.

Texte intégral

JULIEN CHAVANNE
Bonjour Cédric O.

CEDRIC O
Bonjour.

JULIEN CHAVANNE
Demain, cela fera un an que Samuel PATY a été assassiné. Journée d'hommage aujourd'hui dans les établissements scolaires ; ce professeur d'histoire-géo qui a été tué pour avoir montré des caricatures de Mahomet en classe. Aujourd'hui encore des professeurs ont peur d'aborder la question religieuse en cours. Beaucoup se sentent encore abandonnés.

CEDRIC O
Ecoutez, d'abord je pense que c'est très important ce moment d'hommage. Ça rappelle le combat qui doit être mené et qui est encore d'actualité. Ce que je pense, ce que dit en fait ce que vous venez de dire, c'est à quel point aujourd'hui les professeurs sont en première ligne sur énormément de sujets dans notre société. C'est vrai sur ces questions de laïcité, c'est vrai sur les questions de haine en ligne, c'est vrai sur énormément de questions sociétales, et je pense qu'il s'agit de les accompagner et il s'agit de se poser la question de comment notre société et quelle relation notre société a avec ceux qui font l'avenir de nos enfants. Et je pense que c'est plus profondément une question à se poser dans les mois ou les années à venir parce que je pense que c'est indispensable si on veut préparer l'avenir.

JULIEN CHAVANNE
Mais les enseignants se sentent encore seuls aujourd'hui sur ces questions.

CEDRIC O
Je pense qu'il y a quand même eu beaucoup de signes qui ont été envoyés de la part du gouvernement. Le président lui-même avait souhaité, à l'occasion de Samuel PATY, prendre cet exemple pour rappeler leur importance dans à la fois la laïcité à la française évidemment mais également les questions sociétales et les différents défis auxquels nous sommes confrontés. Je crois que Jean-Michel BLANQUER a eu l'occasion lui également de s'engager. S'il faut faire plus, on fera plus, mais je dépasse un peu la question du gouvernement parce que je pense profondément - vous savez, moi je suis à moitié Coréen donc je vois très bien la relation qu'ont d'autres pays à leurs enseignants - à quel point cette question peut être centrale dans une société.

JULIEN CHAVANNE
L'assassinat de Samuel PATY avait déclenché quelque temps après une campagne hostile à la France sur les réseaux sociaux, menée notamment par la Turquie indirectement. C'est justement contre ce genre de campagne de désinformation que l'agence Viginum commence ses travaux aujourd'hui. C'est une agence française de lutte contre la désinformation sur Internet. Vous avez participé à sa création. Concrètement, comment ça va marcher et quels sont ses pouvoirs ?

CEDRIC O
Alors c'est assez simple. Si on regarde ce qui se passe à l'étranger, la question n'est pas de savoir s'il va y avoir des interférences étrangères, à la fois d'ailleurs dans les prochaines élections électorales, enfin échéances électorales, ou dans le cours de la vie politique, la question de savoir quand, comment et de le détecter. Et donc le travail de Viginum, il est extrêmement simple. Il est, en lien d'ailleurs avec les plateformes, de regarder ce qui se passe et de détecter ou d'analyser s'il y a des influences étrangères, et ensuite de passer la balle - si je puis me permettre - soit à la justice, soit à la diplomatie ou en tout cas de pouvoir révéler ce genre de choses parce qu'évidemment il est inacceptable qu'il y ait des interférences étrangères, qu'il y ait des pays qui viennent interférer dans notre processus démocratique. C'est malheureusement le monde dans lequel nous vivons. Nous l'avons vu aux Etats-Unis lors des précédentes campagnes, on l'a vu dans à peu près toutes les grandes échéances électorales du monde occidental. Mais le premier élément sur lequel jusqu'ici on était assez démuni, c'est l'analyse et la détection.

JULIEN CHAVANNE
Et aussi le temps de réponse. Parce qu'analyser, détecter, dire ? il y a un problème avec cette campagne de désinformation ?, ensuite il faut agir derrière et ça, ça peut prendre du temps. Parce que souvent les grandes plateformes – Twitter, Facebook – mettent du temps à réagir.

CEDRIC O
Alors oui, mais la détection elle est absolument indispensable. Parce qu'imaginons qu'un pays, par exemple de l'Est, vienne interférer ou en tout cas crée une campagne de désinformation en France pendant une campagne à venir, une campagne électorale à venir, c'est déjà une chose très importante de le détecter et de le dire publiquement. Ensuite la question de la réponse, la réponse diplomatique, la réponse judiciaire, les tensions qu'il peut y avoir, c'est une autre temporalité. Et la correction de ce qui se passe, y compris avec les plateformes, est une autre temporalité. Mais déjà pouvoir dire, vous dire à vous, journalistes, ? on a détecté ça et on sait que sur telle campagne de désinformation, c'est tel pays ou tel pays, parce que si vous regardez tel compte, tel compte sur Twitter, sur Facebook, en fait vous voyez que ce n'est pas normal ?, eh bien c'est extrêmement important dans un débat démocratique.

JULIEN CHAVANNE
Vous dites qu'il y aura forcément des attaques. On est à un peu plus de six mois de la présidentielle. Forcément des attaques : vous avez déjà identifié d'où elles vont venir ? On parle beaucoup des fermes à trolls en Russie et j'imagine que vous avez d'autres suspects.

CEDRIC O
Ce qui est malheureusement intéressant avec ce genre d'attaques, c'est que - et on l'a vu d'ailleurs avec les dernières révélations sur Pegasus - c'est qu'aujourd'hui beaucoup d'outils sont en vente ou à disposition pas seulement des grandes puissances mais d'énormément de puissances. Donc les attaques peuvent venir de n'importe où et, encore une fois, que ce soient les cyberattaques ou la désinformation, dans les dernières échéances électorales occidentales, il n'y a pas eu une échéance électorale où il n'y a pas eu un problème, donc il faut s'y préparer. Ça ne veut pas dire qu'on a toutes les solutions mais, en tout cas, il faut s'y préparer de manière très déterminée.

JULIEN CHAVANNE
Vous allez avoir de l'argent à distribuer pour vos derniers mois en tout cas au gouvernement à ce poste. Emmanuel MACRON a annoncé un milliard d'euros pour votre secteur dans le cadre de son plan France 2030. Comment vous allez le dépenser cet argent ?

CEDRIC O
Alors il y a il y a deux objectifs à France 2030. Le premier, c'est l'investissement dans le progrès. Si on regarde tous les défis auxquels sont confrontées nos sociétés : le défi de la transition environnementale, le défi de la santé, le défi du vieillissement, le défi de l'alimentation, on a besoin de profondément innover pour profondément transformer nos modes de production et de consommation. Donc si on veut répondre à ces défis, on a besoin d'investir dans l'innovation. Et le deuxième élément, c'est un message d'indépendance. On a vu que tous les grands géants technologiques qui ont émergé ces dix dernières années ou ces vingt dernières années, ce sont des géants technologiques américains ou chinois. Et donc notre objectif, c'est de faire en sorte… Il y a ce matin l'annonce de l'introduction en bourse d'OVH par exemple ; c'est un très bon exemple. On veut faire en sorte que les futurs géants technologiques dans l'ensemble de ces secteurs…

JULIEN CHAVANNE
Qui a connu une panne cette semaine.

CEDRIC O
Oui. Comme Facebook, comme Snapchat. Ça arrive à peu près aux meilleurs.

JULIEN CHAVANNE
On parle de la France 2030, il y a aussi la France d'aujourd'hui, celle qui a du mal à faire le plein de sa voiture. Les prix à la pompe flambent. Vous allez peut-être mettre en place un chèque essence pour les plus modestes. C'est ça qui est sur la table du gouvernement ?

CEDRIC O
Alors on avait déjà augmenté le chèque énergie. Il y a effectivement une grande préoccupation du gouvernement qui est ces prix de l'énergie parce que ça impacte le quotidien des Français. Il y a des réflexions menées chez le Premier ministre et Bruno LE MAIRE sur le sujet. Je ne vais pas préempter ce qui va être décidé mais le gouvernement est déterminé à faire en sorte de protéger le pouvoir d'achat des Français. On l'a fait sur le gaz avec ce bouclier tarifaire qui va entrer en vigueur. J'étais hier à au Parlement pour le faire voter avec Olivier DUSSOPT. Et sur l'essence, il faut qu'on analyse la manière d'agir mais, oui, il y a des réflexions qui sont en cours pour faire en sorte de protéger les Français.

JULIEN CHAVANNE
Et il faut réagir vite. J'imagine qu'en pleine campagne présidentielle - vous avez connu les Gilets jaunes - c'est un sujet inflammable, sans mauvais jeu de mots ?

CEDRIC O
C'est un sujet important pour le pouvoir d'achat des Français.

JULIEN CHAVANNE
Très bien. Vous appartenez à un gouvernement qui est le plus cher de la Vème République selon l'ancien député René DOSIERE. Pourquoi vous coûtez aussi cher ?

CEDRIC O
Je veux bien qu'on regarde le nombre de conseillers, ce qui a été fait par René DOSIERE. Je pense que le fond du sujet pour les Français, ce n'est pas de savoir s'il y a un, deux, trois conseillers de plus. Le fond du sujet, c'est de savoir si l'économie se porte bien, si on réduit le chômage. En l'espèce, la France a le plus gros taux de croissance – enfin, aura cette année le plus haut taux de croissance de l'Union européenne. Le chômage est à un niveau historiquement bas, il n'a pas été aussi bas depuis quinze ans. S'il continue sur cette pente, on aura un niveau de chômage qui est inconnu depuis les années 80. Rendez-vous compte ! Et si pour ça il faut un peu plus de conseillers, un peu moins de conseillers dans les ministères, je pense que c'est une question secondaire.

JULIEN CHAVANNE
Vous êtes très proche d'Emmanuel MACRON, vous avez participé à sa campagne en 2017. Alors je ne sais pas si vous avez déjà joué au foot avec lui mais hier il a marqué un but, le président. Il a joué à Poissy avant les JO 2024, c'était pour le Variétés Club. Ça fait de belles images, il a enchaîné les annonces, les chèques ces dernières semaines. En quoi il n'est pas en campagne, le président ? Il n'y a pas de mal à le dire, il peut être président et en campagne.

CEDRIC O
Moi je souhaite qu'il soit en campagne. Je trouve que dans le débat un peu crépusculaire actuel politique où tout le monde, c'est un peu la compétition du ‘c'était mieux avant', ce qu'on fait par exemple sur France 2030 et cette projection de la France dans l'avenir, c'est le seul à le porter. Maintenant sur les éléments que vous évoquez, s'il devait d'entrer en campagne c'est à lui de décider quand. Et puis s'agissant du match de foot d'hier, comme vous le savez probablement, c'est un supporter de l'Olympique de Marseille ; je crois que quand on vous propose de jouer avec Marcel DESAILLY, c'est difficile de résister.

JULIEN CHAVANNE
Rapidement, vous avez connu le climat de la campagne 2017. On disait déjà que c'était difficile. Là, comment vous appréhendez à six mois du scrutin avec Eric ZEMMOUR haut dans les sondages ?

CEDRIC O
Le problème, ce n'est pas tant Eric ZEMMOUR. Je veux dire, ça c'est son problème plutôt que le nôtre. Je trouve que le plus gros problème est le climat vraiment de déclin, de peur, où en fait le seul sujet qui est sur la table semble être un sujet de protection. C'est important la protection mais je pense que le grand débat actuel dans le monde, c'est la place de la France dans le monde, c'est la compétition entre les Etats-Unis et la Chine, et ça Emmanuel MACRON est le seul à le porter.

JULIEN CHAVANNE
Merci Cédric O.


source : Service d'information du Gouvernement, le 18 octobre 2021