Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec BFMTV le 19 novembre 2021, sur les tensions entre l'Union européenne et le Royaume-Uni concernant la pêche.

Texte intégral

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Q - Vous comprenez la colère de ce pêcheur ? Son métier, c'est tout simplement toute sa vie.

R - Bien sûr, on comprend la colère des pêcheurs depuis le début de l'année, parce qu'il y a encore un certain nombre de pêcheurs français qui ne peuvent pas accéder aux eaux britanniques, alors que l'accord que nous avons conclu, au moment du Brexit, le permet. Et donc, c'est pour cela que nous nous battons. Je tiens à le dire avec la plus grande force, la plus grande clarté : il n'y a aucun renoncement, aucun recul, et aucun abandon de nos pêcheurs. Nous nous battons avec eux, pour eux ; nous continuerons.

Je comprends la colère des pêcheurs. Je comprends moins les mauvaises polémiques qui sont faites par certains partis politiques, parce que nous devons nous battre ensemble, c'est un sujet d'intérêt national et d'intérêt européen. J'aurais encore, dans les heures qui viennent, des échanges avec la Commission européenne, avec le gouvernement britannique. On continue avec deux obsessions absolues : le dialogue s'il est possible, parce que c'est mieux pour tout le monde, et la pression qui est exercée par la France et par l'Europe, parce qu'on doit respecter l'accord.

Et nous savons que pour les pêcheurs, ce qui compte, c'est de pouvoir poursuivre leur activité économique. Ils demandent simplement à pêcher ; c'est ce que nous leur devons.

Q - Mais alors, puisque vous dites que la France ne recule pas, pourquoi la ministre de la mer hier disait - je la cite - : "je vais donc être franche avec vous, il faut nous préparer à ces pertes". Ce sont des propos, si l'on vous comprend bien, maladroits ?

R - Ecoutez, la ministre de la mer a été très claire. On l'a fait ensemble depuis le 1er janvier : nous avons construit un plan de soutien à la filière, qui comporte différentes mesures, 100 millions d'euros au total, pour ceux qui, depuis quelques mois, ne peuvent pas pêcher. Et depuis le premier jour, ce plan comporte une des options - c'est une des options - qui est ce qu'on appelle la sortie de flotte, pour ceux qui n'arriveraient plus à reprendre une activité économique ou ne le souhaiteraient plus. Ce n'est pas lié à la négociation actuelle. C'est lié au fait que, de toute façon, nous le savons, nous l'avons dit en transparence aux pêcheurs, l'accord que nous avons conclu à la suite du Brexit, prévoit progressivement de réduire une partie des capacités de pêche que nous avions traditionnellement dans les eaux britanniques.

Et donc, c'est pour cela que nous faisons, depuis le départ, un accompagnement dont l'une des modalités est la sortie de flotte, dans quelques cas, mais il n'y a pas de changement sur ce sujet.

Q - Ce que vous dites, finalement, c'est : " que les négociations, en ce moment, aboutissent ou pas, il y aura des navires qui finiront à la casse " ?

R - Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. Ce que j'ai dit, c'est que, progressivement, il y a une perte de quotas ; cela, nous le savons. En revanche, il y a un droit d'accès aux eaux britanniques ; c'est prévu par l'accord, et c'est ce droit qui n'est pas encore exercé pleinement. C'est ce droit pour lequel nous nous battons, nous continuons à nous battre et la ministre de la mer comme moi-même sommes très clairs - tout le gouvernement le fait -, nous nous battons pour obtenir ces licences. Cela n'a pas changé. Et nous continuerons la négociation.

Q - Il manque environ 150 licences aujourd'hui. Est-ce que vous pouvez garantir à ces pêcheurs qu'ils vont les obtenir, qu'ils vont pouvoir reprendre légalement leur métier ?

R - Je ne peux pas prendre l'engagement sur une date parce que ce ne serait pas honnête. Et les pêcheurs le savent : depuis onze mois, on se bat avec eux pour obtenir ces licences. Ce que je peux vous dire, c'est que nous continuons à demander le même nombre de licences, qui sont environ entre 150 et 200 - la ministre de la mer l'a précisé -, qui concerne principalement la pêche dans les eaux de Jersey et dans les Hauts-de-France. C'est toujours ce que nous continuons à demander, ça n'a pas bougé. Et nous accompagnons, en attendant qu'ils obtiennent les licences, les pêcheurs. Et puis pour la suite, parce que nous nous projetons dans les années qui viennent, puisque cet accord prévoit une réduction de certains quotas de pêche, il faudra un accompagnement encore plus fort. C'est tout simplement cela que l'on fait, et à court terme on se bat évidemment pour la négociation.

Q - Sur le rapport de force avec Londres, n'avez-vous pas l'impression, Clément Beaune, que sur les migrants comme sur la pêche, à chaque fois, ce sont les Anglais qui ont la main, vraiment ?

R - Non, mais il faut être très clair, ce n'est pas un jeu de gentleman, si je puis dire. Nous, nous travaillons en bonne foi. Nous demandons simplement le respect de l'accord. Nous négocions avec les Britanniques. Vous l'avez vu, nous n'avons pas hésité, je n'ai pas hésité moi-même à le faire, à hausser le ton, lorsque nous avions besoin de mettre de la pression. C'est cela, je le dis, qui a permis de reprendre un dialogue, de débloquer quelques licences. Aujourd'hui, le compte n'y est pas, et nous aurons une ouverture...

Q - Vous dites "on n'agit pas en gentleman". Est-ce que vous reprenez à votre compte les propos de Stéphane Séjourné qui disait "il ne faut jamais faire confiance à Boris Johnson, c'est la leçon que je retiens" ? C'est ce qu'il a dit ce matin.

R - Moi, je ne prends pas de message ad hominem sur le Premier ministre britannique ou tout autre membre du gouvernement britannique. Ce que nous voyons c'est qu'effectivement nous avons avec le Brexit moins de coopération et moins de confiance avec les Britanniques.

Mais moi, je ne veux pas commenter tel ou tel événement, je veux simplement qu'on négocie, et si la négociation n'aboutit pas, nous pourrons, en effet, prendre un certain nombre de mesures européennes ou françaises contre les Britanniques. Ça, c'est très clair. Le dialogue, autant que possible ; la fermeté, autant que nécessaire.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 novembre 2021