Interview de Mme Marlène Schiappa, ministre de la citoyenneté, à France Info le 25 novembre 2021, sur Nicolas Hulot accusé de viols et d'agressions sexuelles et les violences conjugales.

Texte intégral

ALIX BOUILHAGUET
Marlène SCHIAPPA, bonjour.

MARLENE SCHIAPPA
Bonjour.

ALIX BOUILHAGUET
Merci d'être ce matin avec nous.

MARLENE SCHIAPPA
Merci de m'avoir invitée.

ALIX BOUILHAGUET
Nicolas HULOT a annoncé hier qu'il quittait la vie publique dans une enquête qui passe ce soir sur France 2 dans " Envoyé Spécial ", 5 femmes l'accusent de viol, il affirme que ces femmes mentent, quel regard, vous, vous portez sur cette affaire ?

MARLENE SCHIAPPA
Eh bien, moi, ce que je veux dire d'abord, c'est que je voudrais adresser un message de soutien à toutes les femmes qui au cours de leur vie ont vécu des viols, des agressions sexuelles, du harcèlement sexuel, parce que c'est toujours difficile d'avoir ce type de débat sur la place publique, et ça peut d'ailleurs réveiller des traumas, y compris anciens. Et c'est pour ça qu'on a créé une plateforme qui s'appelle " arrêtonslesviolences.gouv.fr ", je le dis pour les femmes qui nous regardent ce matin et qui voudraient saisir la police, la justice, ou dialoguer avec des psychologues sur cette plateforme, c'est possible.

ALIX BOUILHAGUET
Cette affaire, donc, bon, on verra ce que contient effectivement ce reportage ce soir, cette enquête de " Envoyé spécial ", mais visiblement, donc, je l'ai dit, ce sont 5 femmes qui l'accusent de viol avec un process qui semble un petit peu similaire à chaque fois, en 2018, le magazine Hebdo révélait déjà l'existence d'une plainte pour viol qui avait été déposée en 2008, par une jeune photographe, Nicolas HULOT était alors ministre de la Transition écologique. Hier, sur le plateau de France Info, la sénatrice socialiste Laurence ROSSIGNOL a estimé que Nicolas HULOT a bénéficié du soutien du gouvernement, y compris du vôtre à l'époque, je vous propose de l'écouter

LAURENCE ROSSIGNOL, SENATRICE PS DE L'OISE, ANCIENNE MINISTRE DES DROITS DES FEMMES
Je me rappelle très bien du communiqué du procureur, le communiqué du procureur ne mettait pas en cause les faits, il disait simplement qu'ils étaient prescrits, donc n'importe qui pouvait en déduire que les faits étaient réels. Voilà, après, la manière dont toutes ses collègues, et en particulier, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité femmes/hommes, je l'avais dit à l'époque, je me demande, je crois que c'était à France Info radio…

GILLES BORNSTEIN
Donc c'était Marlène SCHIAPPA…

ALEXANDRA UZAN
Marlène SCHIAPPA…

LAURENCE ROSSIGNOL
Voilà, à l'époque, s'était précipitée, et avait accepté de couvrir… enfin, de lui apporter son soutien….

ALEXANDRA UZAN
A l'époque, elle avait dit, eh bien, je l'ai noté, l'affaire HULOT offre une occasion en or à ceux qui veulent le discréditer, c'est ce qu'elle avait dit…

LAURENCE ROSSIGNOL
C'est ça. Moi, j'avais trouvé que l'affaire HULOT offrait une occasion en or pour montrer à quel point c'était difficile de faire prendre en compte les turpitudes sexuelles des hommes de pouvoir.

ALIX BOUILHAGUET
Je précise jusqu'à l'époque effectivement, vous aviez écrit une tribune dans Le JDD pour dire que cet article de presse était irresponsable…

MARLENE SCHIAPPA
Ce n'est pas du tout, pardon, je me permets de corriger, parce que ça n'est pas du tout la phrase que j'ai écrite, que j'ai dite, et ça peut se retrouver, je n'ai pas dit… non, non, c'est important de préciser, on me prête des propos qui ne sont pas les miens. Je n'ai pas dit que cette affaire offrait une occasion en or pour ceux qui veulent discréditer Nicolas HULOT, j‘ai dit que cette affaire offrait une occasion en or pour ceux qui veulent discréditer la parole des victimes, pour la manière dont l'enquête était présentée, et notamment du fait qu'on ait révélé à l'époque le prénom et le nom de famille de la femme qui avait déposé plainte et qui avait dit à ces journalistes, je ne veux pas qu'on donne mon nom…

ALIX BOUILHAGUET
C'est cette jeune photographe…

MARLENE SCHIAPPA
Et je ne veux plus entendre parler de cette affaire. Et au nom du respect de la parole de cette femme qui ne voulait pas en faire publicité, effectivement, je m'étais…

ALIX BOUILHAGUET
D'accord, donc vous aviez dit que cet article était irresponsable parce qu'on doit protéger éventuellement la parole des femmes qui ne veulent pas apparaître…

MARLENE SCHIAPPA
Moi, ce qui m'importe, c'est de respecter la parole des femmes, soit, que les femmes veulent rendre public ce qu'elles ont vécu, et c'est leur droit, et qu'elles veuillent ensuite obtenir justice, et c'est bien évidemment la moindre des choses, mais si une femme dit : moi, j'ai vécu un viol, et je n'ai pas envie d'en parler sur les plateaux de télévision, je pense qu'il faut le respecter aussi, c'était le sens de ma tribune, et je trouve ça un peu étonnant que Laurence ROSSIGNOL déporte la responsabilité d'un homme accusé de viol vis-à-vis d'une femme qui porte cette cause politiquement depuis 5 ans.

ALIX BOUILHAGUET
A l'époque, le Premier ministre, qui était Edouard PHILIPPE, lui aussi avait jugé qu'il n'y avait aucune raison de douter de la parole de Nicolas HULOT, pourquoi est-ce qu'on doute souvent de la parole des femmes ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, c'est une très bonne question que vous me posez, parce que, hier, j'ai lancé la nouvelle formation pour les policiers et les gendarmes face aux violences sexistes et sexuelles…

ALIX BOUILHAGUET
On va en parler…

MARLENE SCHIAPPA
Et dans le cadre… oui, parce que je ne suis pas ministre de Nicolas HULOT, si vous voulez, moi, mon travail, c'est de faire en sorte que toutes les femmes dans ce pays qui vivent des violences, qu'elles soient conjugales, des viols, des harcèlements, puissent déposer plainte et obtenir justice ; je ne suis pas juge ou procureur, je suis ministre, la justice est indépendante, et donc s'il y a des éléments qui mettent en cause Nicolas HULOT, moi j'appelle de mes voeux le fait que la justice puisse ouvrir une instruction et qu'on rende justice non pas sur les plateaux de télévision, mais dans un tribunal, où on pourra entendre les faits. Par ailleurs, j'ai beaucoup entendu dire que pour ces accusations, il y avait prescription, je rappelle que ce n'est ni aux journalistes, ni aux personnes accusées de viols de dire si oui ou non, il y a prescription, seul un juge peut établir la prescription, notamment parce qu'il peut y avoir plusieurs affaires de viols qui se succèdent, et que nous avons modifié la loi sur la prescription, désormais, vous avez jusqu'à 30 ans après votre majorité pour déposer plainte et obtenir justice, notamment quand vous avez vécu des viols, des crimes sexuels lorsque vous étiez mineur, là aussi, c'est important de le dire aux femmes qui nous regardent.

ALIX BOUILHAGUET
C'est important, et c'est important aussi de dire que, effectivement, vous êtes pour que la justice, éventuellement, se saisisse de cette affaire.

MARLENE SCHIAPPA
Absolument, tout à fait.

ALIX BOUILHAGUET
Un dernier mot encore sur Nicolas HULOT, lui, parle d'une société dans laquelle il ne se reconnaît plus, autrement dit, une société du lynchage, de la délation sans preuves d'autres saluent au contraire la libération de la parole des femmes ; vous vous situez où ?

MARLENE SCHIAPPA
Moi, je me situe dans ce que j'ai toujours dit depuis l'adolescence, parce que, si vous voulez, la défense des droits des femmes, c'est un combat que je mène depuis l'âge de 15 ans, avant d'être ministre, avant que ça fasse les Unes des journaux, souvenez-vous, j'étais la première ministre en responsabilité à nommer les faits de féminicides, à l'époque, j'ai été très critiquée dans les médias pour cela, et aujourd'hui, enfin, il y a ce réveil avec le Grenelle des violences conjugales et les féminicides sont sortis de la case faits divers. Donc moi, je n'aime pas l'expression de libération de la parole, je vais vous dire pourquoi, parce que je crois que les femmes, elles ont toujours parlé, c'est l'écoute qui se libère, et le fait que des femmes parlent aujourd'hui de faits qu'elles ont vécus ou qu'elles disent avoir vécus il y a 20 ans ou 30 ans, je ne parle pas forcément l'affaire Nicolas HULOT, mais au global, eh bien, ça montre qu'aujourd'hui, l'écoute enfin s'est libérée, c'est le sens du travail que nous faisons dans les commissariats et dans les gendarmeries, pour que les femmes puissent venir déposer plainte.

ALIX BOUILHAGUET
Petite parenthèse, le #Metoopolitique ", pour vous, ça va dans le bon sens ?

MARLENE SCHIAPPA
Eh bien, tout ce qui va dans le sens d'une meilleure prise de conscience des violences sexuelles va évidemment dans le bon sens, et encore une fois, on est dans une société dans laquelle il est important que les femmes puissent parler et être entendues, il est aussi important que la justice puisse se rendre dans les tribunaux avec des avocats, des juges, je ne suis ni juge, ni procureur, ni avocate de la défense.

ALIX BOUILHAGUET
Aujourd'hui, c'est effectivement la journée internationale de la lutte contre les violences faites aux femmes, en 2020, les violences conjugales, elles ont augmenté de 10%, il y en a eu 159.400, 159.400 victimes ; comment vous expliquez cette augmentation ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, d'abord si vous ne permettez, ce sont les signalements qui ont augmenté, ce sont les chiffres du ministère de l'Intérieur, et vous parliez de libération de la parole, je vous parlais libération de l'écoute à l'instant, eh bien, cela le démontre aujourd'hui, maintenant, quand il y a des faits de violences conjugales, dans beaucoup de cas, on ne considère plus que c'est une fatalité et que ça arrive, et que c'est comme ça, on considère que c'est anormal, et qu'il faut pouvoir protéger la femme. Et donc, il y a davantage de plaintes, davantage de signalements, j'étais hier à Rosny, au centre de formation de la police nationale et de la gendarmerie nationale, et les forces de l'ordre qui étaient là pour être formées nous disaient à quel point désormais les femmes viennent davantage et davantage en confiance.

ALIX BOUILHAGUET
Alors, justement, parfois, elles ont des difficultés à déposer plainte, en ce moment, vous expérimentez des brigades mobiles qui vont recueillir la parole des femmes dans des lieux tiers, est-ce que ça fonctionne ?

MARLENE SCHIAPPA
Exactement, alors, on vient de le lancer, c'est une expérimentation. En fait, tout ce que je veux, moi, c'est lever tous les obstacles entre la femme et la plainte, donc des femmes nous disent : on n'est pas assez bien accueillies dans les commissariats et les gendarmeries, on a mis en place ces formations, on ne sait pas comment occuper nos enfants, on met en place des salles avec des jouets, des livres, des télévisions pour des dessins animés, pour que les enfants puissent être pris en charge quand elles sont au commissariat, elles veulent avoir un accompagnement social, et c'est normal, nous avons financé plus de 400 intervenants sociaux en commissariats et gendarmeries, avant le Grenelle des violences conjugales, il y avait des départements entiers où il n'y en avait pas, et enfin, si malgré tout ça, des femmes nous disent : je ne veux pas ou je ne peux pas aller au commissariat, le commissariat vient à la femme, et avec le ministre de l'Intérieur, nous avons lancé, il y a quelques jours, cette expérimentation dans plusieurs départements, notamment Paris, Saint-Denis, en Sarthe, dans le Vaucluse, dans le Pas-de-Calais, etc, pour qu'effectivement, on puisse prendre des plaintes hors les murs, dans le cabinet d'avocats, à l'hôpital, chez un médecin, j'étais avec SOS Médecins dans le 17ème arrondissement de Paris, avant-hier, justement, pour inaugurer également un tel dispositif…

ALIX BOUILHAGUET
Il y a des départements effectivement qui sont plus concernés par ces violences conjugales, la Seine-Saint-Denis et aussi le territoire en Guyane, donc vous faites des choses particulières, vous ciblez particulièrement ces territoires, les brigades mobiles, c'est là où vous les mettez en application ?

MARLENE SCHIAPPA
Alors, d'abord, oui, effectivement, pour cela, et ensuite, les territoires que nous avons choisis pour l'expérimentation se font aussi en fonction du maillage des associations, vous avez en France énormément d'associations de terrain qui souvent, loin des plateaux de télévision, font un travail de première ligne pour accompagner les femmes, et nous avons voulu faire cela en partenariat avec ces associations, avec qui il y a un lien de confiance, et en ce qui concerne par exemple la Seine-Saint-Denis, où j'étais hier, c'est vrai qu'il y a davantage de faits de violences contre les femmes, mais c'est aussi un département avec un grand maillage territorial et des expertes, comme madame Ernestine RONAI, qui était présente hier, qui est connue dans toute la France pour son expertise dans la lutte pour mieux protéger les femmes face aux violences.

ALIX BOUILHAGUET
Merci beaucoup Marlène SCHIAPPA, merci d'avoir été avec nous ce matin.

MARLENE SCHIAPPA
Merci à vous. Avec plaisir.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 novembre 2021