Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec LCI le 27 novembre 2021, sur l'épidémie de Covid-19 et l'Union européenne face à la question migratoire.

Texte intégral

Q - Clément Beaune bonsoir. Vous êtes, Monsieur le Ministre, en première ligne dans le conflit avec Londres, après la crise des migrants, réunion décisive demain, on va y revenir. Mais d'abord ce variant Omicron ; presque minute par minute, on a des nouvelles. La France annonce la mise en quarantaine de toute personne en contact avec Omicron. Il y a quelques heures, le Royaume-Uni annonçait l'isolement obligatoire pour toute personne testée positive en attente de résultat. À quoi la France est-elle prête maintenant ?

R - Il y a une situation préoccupante, dont nous n'avons pas encore toutes les informations; il faudra la suivre avec une grande rigueur. Donc, je suis prudent, évidemment. Mais nous prendrons toutes les mesures nécessaires sur la circulation du virus depuis l'étranger, notamment, puisqu'on voit que ce virus est déjà en Europe. Nous avons pris, dès vendredi, en coordination européenne d'ailleurs, je tiens à le souligner parce que ça n'a pas toujours été le cas dans les vagues précédentes - Mme von der Leyen a activé ce qu'on appelle le frein d'urgence européen, ce qui fait que près de dix pays européens, dont la France, dès vendredi, ont suspendu les vols - c'est applicable depuis aujourd'hui et pour 48 heures -. Nous avons suspendu les vols avec sept pays d'Afrique australe dont l'Afrique du Sud principalement, qui étaient les foyers détectés d'origine et de circulation de ce virus. Et lundi, nous aurons des mesures, au-delà de la suspension des vols, de contrôles systématiques, de motifs impérieux, qui restreindront évidemment l'accès au territoire français depuis les pays non européens qui sont les plus infectés.

Q - Beaucoup se demandent si des renforcements aux frontières sont possibles, un retour à certains renforcements en termes de tests PCR, d'isolement, comme le font déjà ce soir les Britanniques ?

R - Oui, alors, pour être très précis, ce qu'on a toujours fait dans les vagues précédentes, c'est qu'on a fermé quand cela a été nécessaire les frontières vers l'extérieur de l'Europe. Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans cette situation pour les personnes vaccinées, mais nous avons des restrictions, ce qu'on appelle la liste rouge, pour certains pays à forte circulation du virus. C'est ce que nous renforçons, avec la suspension des vols, avec un protocole renforcé, à partir de lundi, pour les pays non-européens qui sont touchés par ce variant, qui ont une situation sanitaire difficile.

Et à l'intérieur de l'Europe, on n'a jamais été, même dans la première vague, dans une situation de fermeture des frontières. Mais il y a des restrictions ; il y a des contrôles ; ce que nous faisons déjà avec plusieurs pays européens où la situation sanitaire s'est dégradée ces dernières semaines, c'est d'imposer, par exemple, pour les personnes non vaccinées, que les tests pour rentrer sur le territoire français quand on prend le train ou l'avion depuis la Belgique ou l'Allemagne, soient soumis à une obligation de moins de 24 heures.

Ce type de mesures, nous pourrions les renforcer, nous allons suivre la situation, essayer de les coordonner, aussi, au niveau européen. Mais renforcer en tout cas les contrôles de passe sanitaires puisque c'est ça l'outil de circulation en Europe - je rappelle que tous les voyages, même en Europe, sont soumis à la présentation du passe sanitaire - donc, on n'est pas dans la situation où il y aurait aujourd'hui zéro restriction. Et c'est ce dispositif qu'on peut renforcer, même au sein de l'Europe.

Q - L'urgence est sur tous les fronts ; les laboratoires Pfizer, Moderna tournent déjà à plein régime ; ils doivent maintenant s'adapter tout de suite, déjà, à un nouveau variant qui arrive, peut-être plus dangereux. Est-ce qu'ils ont l'obligation de le faire ?

R - Oui, pour être très précis, dans les contrats européens, les nouveaux contrats qu'on a signés, quand on a repassé des commandes de doses aux laboratoires, Pfizer et d'autres, on a inscrit l'obligation d'adapter aux variants, dès que c'est possible sur le plan de la recherche, sur le plan scientifique.

Q - C'est noir sur blanc dans le contrat ?

R - C'est dans les contrats européens, on a eu ce débat à l'été, c'est ce qui a justifié aussi que des prix soient un peu plus élevés, mais parce qu'il y a l'obligation, qu'on n'avait pas dans les premiers contrats, d'adapter dès qu'on peut, c'est une obligation contractuelle, le vaccin aux variants. Je ne sais pas vous dire scientifiquement s'il faut le faire ou quand il sera possible de le faire, le cas échéant, mais en tout cas, les laboratoires doivent le faire pour livrer les futures doses aux Européens.

Q - On a vu... il y a des sondages là-dessus, l'adhésion populaire qui est grande à l'idée d'une troisième dose, la dose de rappel. Ça marche, aujourd'hui, on le voit ; beaucoup se demandent : est-ce qu'il y aura assez de doses, d'autant plus quand on voit les chiffres du jour - plus de 37 000 contaminations, pour l'instant c'est évidemment du Delta. Est-ce qu'il y a assez de doses ?

R - Oui. D'abord vous avez raison de rappeler que l'arme qui est entre nos mains, c'est la vaccination et singulièrement cette troisième dose, ce renforcement de la protection vaccinale. Le ministre de la santé a annoncé l'ouverture à toute la population adulte, depuis aujourd'hui ; on voit qu'il y a un effet massif de recours aux rendez-vous à cette troisième dose - beaucoup de pays européens prennent ce chemin - et nous aurons assez de doses, je le dis...

Q - Combien ?

R - On a aujourd'hui en stock en France à l'heure où nous parlons, entre 25 et 30 millions de doses disponibles de vaccins ARN messager ; et nous recevons entre 4 et 5 millions de doses par semaine. Donc, il n'y a aucun problème d'approvisionnement en doses. On a vécu des moments difficiles, au début de la campagne de vaccination, on s'en souvient ; on les a résolus par les contrats européens ; aujourd'hui, il y a assez de doses. Il y aura des rendez-vous à prendre et je sais que parfois maintenant, il y a déjà presque des saturations mais ça va s'ouvrir et donc il n'y a pas de problème de disponibilité des doses du tout.

Q - Est-ce qu'il y a pour vous une sorte de modèle israélien ? Beaucoup le citent en exemple, en disant : c'est un modèle qui dit "peu importe, troisième dose, quatrième dose, il faut y aller, au fond il n'y a pas de raison de se priver, on met toutes les chances de son côté" ?

R - Ecoutez, je ne veux pas avoir une parole qui n'est pas une parole scientifique ; je ne suis pas médecin, il faut beaucoup de rigueur sur ces propos-là, je ne suis pas non plus ministre de la santé. Ce qu'on voit, c'est que les taux de protection des vaccins ne sont jamais de 100%, on l'a toujours dit, et s'estompent progressivement. Je ne sais pas quel sera l'impact des variants, mais on savait déjà cela.

Et donc, il y a un rappel vaccinal - le Président de la République l'avait dit lui-même d'ailleurs, c'est le sens de l'histoire -. Je ne sais pas vous dire aujourd'hui, on ne va pas faire de spéculation, s'il faudra d'autres rappels vaccinaux, mais en tout cas cette troisième dose, puisque c'est ça qui nous occupe, aujourd'hui ; tous ceux qui sont éligibles, c'est-à-dire maintenant tous les adultes, doivent le faire. Je crois que c'est la meilleure façon de nous protéger et d'éviter des restrictions comme on les a connues précédemment lors de vagues précédentes.

Q - Clément Beaune, il y a eu un cas d'école au gouvernement : la fille de Jean Castex - je crois qu'elle a 11 ans - a passé à son papa le virus qui vous l'a passé à vous...

R - Non, elle ne m'a pas passé le virus, je suis négatif, je me suis encore fait tester ce matin ; je vous rassure...

Q - Mais enfin vous avez été testé pour cette raison-là, plusieurs membres du gouvernement et puis il y a eu une affaire, un buzz, c'est-à-dire que vous avez publié sur Instagram une photo où vous étiez à côté du Premier ministre ; vous l'avez effacée. "Oeil de lynx", notre confrère Boris Kharlamoff, a repéré ça - est-ce que c'était maladroit ?

R - Pour le dire en bon français, c'était une connerie ; ce qui est le plus important, c'est le fond : il faut porter le masque toujours, quand c'est la règle, et quand on est dans un espace à plusieurs à petite distance, c'est la règle qui s'applique. Et pendant quelques secondes - c'est ça que je regrette- je ne l'ai pas porté. Je vous rassure, c'était vraiment quelques instants. Mais il faut être vigilant et en plus, quand on est responsable politique, il faut être exemplaire.

Et donc j'avais posté sur mon compte cette photo, c'était une erreur, et je ne voulais pas qu'elle reste parce que sur un compte d'un membre du gouvernement, donner un mauvais exemple, je crois, n'est pas une bonne idée. C'est aussi simple que ça. Je me doutais bien que la trace resterait. J'ai entendu des choses où on a dit : "c'est comme du temps de Staline, on efface les photos". Franchement, il faut raison garder.

Donc, moi, j'ai voulu être sérieux et exemplaire, c'est pour ça que je n'ai pas propagé ce mauvais exemple que je regrette. Mais surtout c'est le fond : on doit tous être vigilant ; même les membres du gouvernement ont parfois relâché un peu de cette vigilance nécessaire. C'était aussi une leçon pour moi et collectivement : on doit garder ces gestes barrières qui sont notre protection. Pour le reste, je pense que le fait que ça ait été parfois relayé ou colporté, c'est aussi la mesquinerie d'un certain débat ou de la politique, ça arrive.

Q - Au-delà de ça, que répondre à ceux qui disent qu'il y a une forme de deux poids-deux mesures, les "puissants", quand il y a certaines fêtes, quand il y a certaines rencontres diplomatiques, on voit bien qu'il y a une part d'arbitraire : on enlève le masque, on le remet, souvent c'est quand il y a le photographe, voilà c'est très humain. Mais tout le monde fait un peu ça. Qu'est-ce que vous répondez à ça ?

R - Oui, c'est très humain ; tous les responsables politiques... parfois, il y a une seconde d'inattention... parfois il y a des règles qui ne sont pas les mêmes ; pour voyager beaucoup en Europe, à l'étranger ...

Q - Vous serrez les mains, vous, à nouveau ?

R - J'essaie de ne pas le faire. Il y a quelques cas où, quand on vous tend la main, dans une rencontre diplomatique, vous le faites... je mets du gel après, ou avant, bon, on doit trouver ces petits équilibres. C'est humain, là aussi. Mais là où on doit se remobiliser collectivement - et je le prends pour moi et pour nous tous, responsables politiques - c'est de donner l'exemple et puis c'est surtout d'avoir ces gestes barrières, éviter de se serrer les mains, mettre le masque dans les espaces où c'est nécessaire où il n'y a pas de ventilation, pas de distance, qui sont fermés. Et c'est comme ça qu'on se protégera, c'est ça qui est important et qu'on évitera les restrictions qu'on avait connues.

Q - Clément Beaune, l'événement a lieu demain à Calais, après le drame des 27 migrants qui sont morts dans la Manche. Cette réunion, la France, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas seront là pour voir que faire pour limiter les passages irréguliers ; les Britanniques n'y sont pas, c'est la crise, on va y revenir. Mais d'abord, qu'est-ce que vous attendez, précisément, de cette réunion demain ?

R - C'est une réunion que Gérald Darmanin, le ministre de l'intérieur, a organisé en proposant à nos partenaires proches, frontaliers, très voisins - Belgique, Allemagne, Pays-Bas - de se réunir avec une idée très opérationnelle, très concrète : regarder comment les forces de police de ces différents pays, les douaniers, les services de renseignement, peuvent détecter des réseaux de passeurs, les démanteler, partager les informations, faire des interceptions de migration illégale, peut-être mobiliser davantage de moyens. Il y aura aussi, à cette réunion, les agences européennes comme Frontex, l'agence de protection des frontières...

Q - Mais très concrètement, qu'est-ce que vous pouvez obtenir qui changerait d'abord le risque pour ces pauvres gens, et puis le contrôle des flux migratoires ?

R - Pour éviter les risques et les drames en mer, il faut agir en amont : c'est le renseignement, démanteler les passeurs ; cette année, nous en avons démantelé plus de 50. C'est 1500 passeurs qui ont été arrêtés ou identifiés ; et donc, coopérer davantage entre polices par exemple, ça c'est très concret.

Je vous prends un exemple très concret que le ministre de l'intérieur a cité cette semaine, c'est les canots pneumatiques, parce que malheureusement, ce trafic est organisé par des passeurs : ils achètent des canots, ils vendent très cher le passage ; ils exploitent cette misère humaine ; et souvent, ces canots sont achetés aujourd'hui en Allemagne. Donc, on attend que l'Allemagne prenne des mesures par exemple pour qu'on limite les ventes d'un certain nombre de produits qui peuvent être utilisés dans les trafics de migrants. Vous voyez, ce sont des choses très concrètes, très opérationnelles et ce n'est pas la fin de l'histoire : il y a aussi toute une politique migratoire européenne, avec les Britanniques aussi, qu'il faut renforcer.

Q - Vous dites "en amont", mais si vraiment on remonte en amont, ces migrants viennent de quelque part ; ils viennent d'Italie, d'Espagne, de Grèce ; c'est toujours Union européenne qui visiblement ne fait pas son travail, puisqu'ils ne devraient pas... Selon les accords de Dublin, ils devraient dans le premier pays où ils arrivent, déposer leur demande d'asile, être enregistrés. Visiblement ça ne marche pas.

R - Le problème en la matière, c'est surtout qu'il y a très peu - il faut bien le reconnaître - de règles européennes et de politique européenne, ou mal appliquées.

Q - Là, elle existe, mais elle n'est pas appliquée.

R - Elle n'est pas appliquée ou mal appliquée parce que parfois, c'est difficile pour les pays de première entrée, je ne leur jette pas la pierre, pour la Grèce, pour l'Italie, pour l'Espagne, qui aujourd'hui ou hier ont été soumis à de très fortes pressions migratoires, d'enregistrer tout le monde. Mais il y a parfois un manque de sérieux, c'est vrai...

Q - En réalité ils trichent un peu !

R - Je ne dirais pas qu'ils trichent, mais il y a un peu de faiblesse dans l'application des règles. Mais il faut être très clair là aussi - et européen - parce que ce n'est pas par naïveté, c'est l'efficacité qui est en jeu. On ne peut pas demander à la Grèce, à l'Italie, à l'Espagne, d'être systématiquement dans l'enregistrement des personnes migrantes qui arrivent sur le territoire, si on n'a pas aussi des mécanismes européens de solidarité pour les aider, et que l'Europe, par des moyens techniques, par les agences de protection des frontières qui se déploient sur place, les aide aussi à faire ce travail administratif, juridique et d'accueil.

Q - Est-ce que ce n'est pas un argument terrible pour les souverainistes qui disent : regardez, l'Europe ne marche pas ? Il y a 27 migrants qui sont morts en mer. Tout le monde évidemment est frappé par le drame humain, mais à l'origine de ça, tout en amont, c'est une frontière européenne et ça fait des années et des années que ça dure. On va faire, on va changer les choses ! Non, ça ne change pas.

R - D'abord, si, ça change - par exemple la protection des frontières extérieures s'est améliorée en Europe ; ça ne veut pas dire qu'il y a zéro problème et zéro passage. Quand j'entends un certain nombre de souverainistes, parfois même nos homologues britanniques, utiliser un drame qui nous a tous noué la gorge de 27 personnes qui ont trouvé la mort dans la Manche... Et malheureusement, il y a quelques cas moins importants dans le bilan d'un coup, mais qui ont été en Méditerranée ou dans la Manche, des drames humains. Ça veut dire qu'on a, en réalité, besoin de plus de coopération européenne.

Les souverainistes qui nous disent que de la Pologne à la Manche, aujourd'hui, on peut faire tout seul, c'est faux ! D'ailleurs, je prends un autre exemple qui est la frontière polonaise où il y a une crise migratoire qui cette fois, est totalement montée, organisée par un régime dictatorial, la Biélorussie. Le Premier ministre polonais ne s'y est pas trompé : il a fait la tournée des pays européens ; il est passé par Paris cette semaine, pour demander de l'aide et du soutien.

Si on ne travaille pas, pour reprendre l'exemple de la Manche, avec les Néerlandais, avec les Allemands, avec les Belges, en amont avec les Italiens et les Espagnols, on n'y arrivera pas. Est-ce qu'on y arrive bien aujourd'hui ? Non. Est-ce qu'il faut renforcer notre coopération européenne, renforcer notre agence de protection des frontières, renforcer nos coopérations intergouvernementales, renforcer nos mécanismes de solidarité ? Evidemment ! Et donc, le souverainisme migratoire, c'est l'inefficacité et en réalité, c'est le vrai laxisme.

Q - Est-ce que tout ça ne renforce pas la grande peur migratoire d'une partie de la population, celle qui vote Eric Zemmour ou Marine Le Pen mais sans doute d'autres aussi dans la droite dite classique, qui disent : regardez, l'Union européenne, une des premières puissances économiques de la terre, n'arrive pas à contrôler, en réalité, cette migration ! C'est à la fois du désordre et c'est inhumain, puisqu'il y a ces morts en mer.

R - Vous avez raison : une politique migratoire qui ne marche pas, c'est un drame humain et c'est en même temps une inquiétude qui s'installe dans la population ; parfois c'est une perception, parfois c'est exagéré et c'est instrumentalisé ensuite par des forces politiques nationalistes.

Mais je veux dire quelque chose de très simple, pour ne pas minimiser évidemment la situation mais pour essayer de remettre un peu de sens : nous ne sommes pas dans la situation de 2015-2016, quand il y avait une vague migratoire immense qui avait déferlé sur l'Europe parce qu'il y avait des drames au Proche-Orient, notamment en Syrie. Ces drames malheureusement pour certains demeurent, pour d'autres existent, comme en Afghanistan, mais on n'est pas dans cette situation-là. Et donc on a des situations très spécifiques parce que ce n'est évidemment pas la même chose en Biélorussie ou dans la Manche. Et aujourd'hui, on a une situation où on est mieux armé aussi, au niveau européen, pour faire face notamment par le contrôle des frontières extérieures.

Et la deuxième chose que je veux dire là-dessus, c'est que même si c'est difficile, même si on n'a pas encore trouvé complètement une réponse et qu'elle ne sera jamais parfaite, c'est par ces coopérations, des services de police, des services de renseignement, cette solidarité européenne pour l'accueil des réfugiés, cette fermeté commune dans le contrôle des frontières extérieures, par cette politique européenne qu'on y arrivera. Encore une fois, je le dis : le nationalisme migratoire, c'est l'échec assuré. La coopération européenne, c'est difficile mais c'est la seule voie pour avancer.

Q - Là-dessus se greffe maintenant la crise diplomatique. On a vu des choses tout à fait hors normes, ces dernières heures : c'est Boris Johnson qui publie sur Twitter la lettre qu'il adressait à Emmanuel Macron. Est-ce qu'il est vrai qu'à ce moment-là, la lettre n'était même pas parvenue au Président de la République ?

R - Oui, je le confirme, la lettre n'était pas connue du Président de la République ou des autorités françaises ; elle était peut-être en chemin, mais la pratique, pour le vivre tous les jours, c'est qu'on attend quand on a même un désaccord, que son collègue international européen soit bien informé des choses.

Q - Donc, c'est complètement hors des usages ?

R - Oui, je crois que c'est complètement hors des usages.

Q - Comment vous le qualifiez, ça ?

R - Ecoutez, je trouve que cette espèce de buzz ou de stigmatisation de son partenaire, la France, qui fait un travail remarquable - nos forces de l'ordre en particulier - pour gérer la frontière pour les Britanniques - parce que c'est notre intérêt collectif mais c'est quand même la vérité, nous gérons la frontière aussi pour les Britanniques -, au lieu, après un drame de cette nature qui nous a tous bouleversés, de dire : on va travailler mieux ensemble, on va renforcer notre coopération...

Il y avait eu un échange téléphonique entre le Président de la République et le Premier ministre britannique, très cordial, dès mercredi soir, 24 heures avant. On avait commencé un travail qui avait commencé d'ailleurs entre ministres de l'intérieur juste après, pour collaborer mieux, coopérer mieux, sur les forces de police, les interceptions, le démantèlement des réseaux de passeurs qu'on arrive d'ailleurs bien à faire : il y a beaucoup moins de migrants aujourd'hui qui sont en train d'essayer de passer qu'il y a quelques années.

Et donc, je trouve ça lamentable de préférer le buzz de la stigmatisation au travail sérieux. Vous savez, il y a une expression en anglais qui résume bien la situation, qui dit : "on a toujours besoin d'un adulte dans la pièce"...

Q - Comment vous le dites en anglais ?

R - "We need to have an adult in the room". Je crois que nous avons un comportement responsable, adulte ; quand on a un drame de cette nature, quand on parle de migration, de trafic, on a besoin de se mettre sérieusement au travail ensemble - on le fait d'ailleurs opérationnellement, je le redis, entre France et Royaume-Uni...

Q - Et là, Boris Johnson n'a pas été adulte ?

R - Oui, je trouve que ce tweet-là en tout cas n'est pas un comportement responsable. Ce n'est pas la fin de l'histoire ; nous sommes justement responsables parce qu'on parle de sujets extrêmement graves pour éviter ces drames humains et pour éviter l'inquiétude migratoire que vous évoquiez, on a besoin de retravailler ensemble. Nous y sommes tout à fait prêts.

Q - Boris Johnson n'est pas seul ; est-ce qu'il n'est pas l'exemple d'un souverainiste qui a réussi, qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, il a jusqu'à un certain point "réussi son coup"? On voit se constituer une sorte d'anti-Union européenne : les Hongrois - beaucoup font le pèlerinage de M. Viktor Orban -, une partie des Polonais et puis, évidemment, Eric Zemmour notamment ; est-ce que là, vous n'êtes pas en train d'avoir un front contre vous?

R - Mais quelle réussite ? D'avoir réussi à faire voter pour le Brexit et contre l'Union européenne ? Très bien, c'est une satisfaction peut-être symbolique mais quel est le résultat du Brexit ? Il y a plus de pénuries et de difficultés dans cette phase de reprise économique que n'importe où en Europe au Royaume-Uni. Il y a eu jusqu'à il y a quelques semaines des pénuries d'essence qu'aucun pays européen n'a connues. Et c'était notamment lié aux problèmes d'approvisionnement dus au Brexit.

Donc, quel succès ? Je pense d'ailleurs que cette espèce de technique du coup permanent consistant à taper sur la France et sur l'Europe de la part des autorités britanniques, c'est un écran de fumée pour montrer les échecs que représente le Brexit. On s'en prend à nos pêcheurs parce que c'est facile ; on s'en prend à notre politique migratoire, alors qu'on fait le travail sérieusement avec les Britanniques ; on s'en prend à l'Irlande du Nord, parce qu'on attise les passions. Tout ça n'est pas sérieux et je crois au contraire que le Brexit n'est certainement pas - on le voit en pratique - la voie à suivre(...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 décembre 2021