Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France Inter le 29 novembre 2021, sur l'épidémie de Covid-19 et les tensions avec le Royaume-Uni concernant l'immigration et la pêche.

Texte intégral

Q - Bonjour et bienvenue Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Et merci d'être à notre micro ce matin. Avant d'en venir à la crise des migrants de Calais, aux échanges peu diplomatiques qu'elle a entraînés entre Paris et Londres, quelques questions sur l'inquiétude suscitée par l'émergence du nouveau variant Omicron : huit cas suspects détectés chez nous ; vendredi la France, l'Italie, la Suisse, le Royaume-Uni, ont suspendu tous les vols venants d'Afrique australe ; certains pays vont plus loin, Israël, le Maroc, le Japon, interdisent leur territoire à tout visiteur étranger, quand le Royaume-Uni exige désormais un test PCR avec mise à l'isolement le temps d'avoir le résultat. Pour ce qui est de l'UE, Clément Beaune, l'hypothèse d'avoir à refermer les frontières extérieures du continent est-elle sur la table ?

R - Ce n'est pas le cas à ce stade, on a toujours essayé d'avoir un dispositif proportionné, et surtout on essaye d'avoir un dispositif coordonné ; pas parce que c'est bien par principe d'avoir une coordination européenne, mais parce que si, comme on l'a fait dès vendredi, on suspend les vols en France, mais que nos partenaires européennes ne le font pas, vous avez des contournements, des gens qui arrivent dans un autre pays européen, et puis, qui peuvent rejoindre la France. Ce qu'on n'avait pas réussi à faire dans les précédentes vagues, vous vous souvenez par exemple du Brésil, où il y avait eu une forte circulation du variant au printemps, on avait mal coordonné tout ça. Là, on le fait en Européens, vous l'avez rappelé, il y a 15 Etats membres qui dès vendredi, parce qu'on a activé ce qu'on appelle "le frein d'urgence européen", ont suspendu les vols, on les suspend jusqu'à demain minuit, et puis ensuite on met en place un protocole sanitaire extrêmement renforcé, parce qu'on ne peut pas vivre à 100% de suspension des vols, on a par exemple des ressortissants français qui ont le droit de rejoindre le territoire, mais il faut qu'il y ait un protocole très strict, de test, d'isolement, pour toutes les personnes qui reviennent de ces pays à fort risque ; et ça, on essaye de le faire en Européens. Donc, on a des mesures, aujourd'hui, parce qu'on n'est pas dans la même situation, grâce à la vaccination notamment, que dans les vagues précédentes, c'est d'avoir un dispositif proportionné et ciblé sur les pays qui sont les plus à risque, et ces listes rouges on peut évidemment les étendre, les adapter, en fonction des besoins.

Q - Et entre Européens, Clément Beaune, est-ce que vous allez harmoniser la situation à l'intérieur de l'UE, pour les frontières intérieures ? Parce qu'on se souvient de vagues précédentes où chacun, un petit peu dans la panique, faisait un peu ce qu'il pouvait, ce qu'il voulait, vis-à-vis de ses voisins, de ses partenaires. Est-ce que là, vous allez avoir une doctrine à 27 ?

R - Oui, alors on essaye, je ne vous cache pas que c'est difficile et que la coordination parfaite on n'y arrive pas totalement, ça c'est clair, mais il y a une grande différence là aussi c'est qu'on a le passe sanitaire. Aujourd'hui, pour circuler en Europe, on a d'ailleurs tous le même passe sur nos téléphones ou sur une feuille de papier, avec le même code, on a le passe sanitaire qui est obligatoire, pour voyager en Europe, pour prendre un avion à destination d'un pays européen, il faut montrer son passe sanitaire. Donc, il y a déjà ce contrôle, c'est déjà harmonisé entre pays européens. Ce qu'on fait parfois, c'est cela qu'on va essayer de coordonner, c'est que quand il y a des risques supplémentaires, on l'a fait ces dernières semaines, indépendamment du variant, avec la dégradation de la situation sanitaire aux Pays-Bas, en Allemagne, dans d'autres pays, c'est qu'on demande un test, pour les non vaccinés, très récent.

Q - Un test PCR en plus, mais on ne sait pas s'il détecte ce variant Omicron.

R - Pardon, je distingue deux choses. Avant la question du variant, qui est apparu il y a quelques jours, il y avait beaucoup de pays européens qui connaissaient une forte dégradation de la situation sanitaire, qui n'était pas liée au variant, qui était liée à la reprise de l'épidémie ; et donc, on avait adapté notre dispositif, par exemple quand vous venez aujourd'hui d'Allemagne en France, en avion, soit vous êtes vacciné, très bien, soit vous n'êtes pas vacciné, aujourd'hui, on exige un test de moins de 24 heures, pour être le plus rigoureux possible. On va voir, en Européens, il y a des discussions encore aujourd'hui, si on doit adapter notre dispositif à ce variant, mais pour l'instant, il faut être très prudent et très honnête, on ne connaît pas encore bien les caractéristiques de ce variant.

Q - On l'entendait dans le journal de 7h, il y a des inquiétudes dans les milieux du tourisme avec ce nouveau variant ; les fêtes approchent, ceux qui ont de la famille en Espagne, en Allemagne ou en Italie, pourront-ils se déplacer librement ? Mais ce matin, vous leur dites quoi, Clément Beaune, "annulez, attendez de voir l'évolution", ou "allez-y, réservez, voyagez" ?

R - Non, je ne leur dis certainement pas d'annuler, on va attendre de voir l'évolution, mais en Europe, je le redis, nous n'avons jamais fermé complètement les frontières, parce que c'est notre espace de vie, pas seulement le tourisme, mais il y a les travailleurs frontaliers, par exemple, qui ont besoin chaque matin, ce matin il y en a, sans doute, qui nous écoutent, qui vont au Luxembourg, en Allemagne, en Belgique ; donc, on ne va pas fermer les frontières européennes, simplement notre arme, c'est le passe sanitaire, c'est d'accélérer encore la vaccination, et puis pour les non vaccinées notamment, d'avoir des tests plus récents. Donc, on aura une circulation européenne que j'espère préserver au maximum, en tout cas on ne sera pas dans une situation de fermeture complète des frontières à l'intérieur de l'Europe, on ne l'a jamais fait.

Q - Clément Beaune, venons-en à ce naufrage dans la Manche. C'était mercredi dernier, il a causé la mort de 27 migrants. Une réunion de crise s'est tenue hier après-midi à Calais entre le ministre français de l'intérieur, Gérald Darmanin, votre collègue, ses homologues belge, allemand, néerlandais, des représentants de Frontex, d'Europol, mais avec une grande absente, la Grande-Bretagne, justement, puisque le gouvernement a considéré que Priti Patel, l'homologue britannique de Gérald Darmanin, n'y avait plus sa place. Pour quel résultat, cette réunion ?

R - Alors, d'abord, il y a des résultats concrets entre pays européens dont on avait besoin de toute façon... On verra le sujet britannique...

Q - Qu'est-ce qui est concret ?

R - Je vous prends un exemple très concret, l'agence Frontex, qui est, pour être plus précis, l'agence qui contrôle les frontières européennes, ou qui aide à contrôler les frontières européennes, elle va déployer à partir de demain un avion, jour et nuit, de repérage, de surveillance des frontières, pour voir par exemple...

Q - C'était déjà prévu, c'était déjà dans les tuyaux.

R - C'était envisagé, ça a été confirmé hier, et puis il y a des choses qui vont se préciser dans les jours qui viennent, mais par exemple on sait que deux tiers des personnes qui arrivent dans le Nord de la France pour tenter la traversée transitent par la Belgique, et souvent viennent avant des Pays-Bas ou d'Allemagne. Si les services de renseignement, les services de police ne coopèrent pas, ne se donnent pas l'information, n'interviennent pas pour intercepter des passeurs, ou des filières, eh bien, on n'y arrive pas, et donc, c'est ce renforcement de la coopération policière, judiciaire, qui s'est fait hier. Je prends un exemple très concret : les canots pneumatiques sont souvent acquis en Allemagne pour les traversées, le gouvernement allemand s'est engagé à contrôler mieux ces filières d'achat pour qu'on limite, on casse, là aussi, les filières de passeurs. Les pays, comme les Pays-Bas ou l'Allemagne, vont sans doute aussi envoyer des officiers dans une unité de renseignement, qui est à Coquelles, pour être très concret, très factuel, qui va permettre de mieux partager l'information sur les mouvements, les filières, les passeurs. On a arrêté plus de 1500 passeurs, depuis le début de l'année, grâce à ces échanges de renseignement européens, on a démantelé près de 50 filières, c'est ça qu'il faut renforcer parce que c'est comme ça, ce n'est pas par des grands moulinets ou des déclarations à l'emporte-pièce, comme l'a parfois entendu du côté britannique, qu'on règle le sujet. Et puis, il faut bien sûr continuer la coopération avec le Royaume-Uni.

Q - Suite à ce drame, de nombreux responsables politiques demandent la renégociation des accords du Touquet, signé en 2003, entre la France et le Royaume-Uni, "je ne dénoncerai ces accords" dit Jean-Luc Mélenchon ; Yannick Jadot estime que "c'est honteux pour la France d'être réduite à cette opération de police financée par la Grande-Bretagne" ; à droite, critique de Xavier Bertrand également, ou de Michel Barnier qui appelle à remettre à plat les accords du Touquet. Ces accords, Clément Beaune, sont-ils caducs aujourd'hui, faut-il les dénoncer ?

R - Ecoutez, nous discuterons de toutes les options, ce matin même, autour du Président de la République, mais je veux quand même un peu de sérieux et de responsabilité sur ce sujet. Michel Barnier c'est la première fois que je l'entends dire cela, comme Européen, on le voit maintenant faire volte-face sur à peu près tous les sujets, ça mérite un peu plus de travail. Xavier Bertrand nous avait habitués à ce genre de déclaration, mais regardons ce qui se passe. Les accords du Touquet, c'est quoi ? C'est le fait qu'on fait les contrôles, de frontières, sur terre, effectivement, du côté français, conjointement, je le dis, quand même, avec les Britanniques qui nous apportent des financements et du soutien, heureusement...

Q - Financement incomplet, c'est quand même très déséquilibré, depuis 18 ans.

R - Bien sûr, c'est déséquilibré et, je le dis aussi aux Britanniques, on fait un effort parce qu'on pense que c'est l'intérêt collectif, mais qui est pour eux. Et donc, se faire engueuler au titre d'un boulot qu'ils ne font pas et qu'on fait, c'est quand même un peu fort de café. Mais, sur le fond, les accords du Touquet ont été signés, il y a près de 20 ans, ils ont été signés d'ailleurs par Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, toutes sensibilités politiques confondues, du côté britannique, comme du côté français, on a maintenu ces accords ; on les a renforcés, ce qu'a fait encore le président Macron avec ce financement supplémentaire britannique, mais si on ne le faisait pas, il faut quand même se poser la question, on dit on dénonce les accords, qu'est-ce qui va se passer ? Il va y avoir du passage systématique, des gens qui vont traverser la mer sans aucun contrôle. Je pense que malheureusement ça aboutirait à plus de drames, à plus de traversées meurtrières, sur des canots surchargés, avec ce qu'on a connu dans la Manche dramatiquement, les 27 morts, on le revivrait, je pense, puissance 2, 3 ou 10.

Q - Mais débordés par ces drames et ces tragédies, ces accords ne sont-ils pas caducs ?

R - Il faut clairement renforcer la coopération avec les Britanniques. C'est ce qu'on a commencé à faire cet été, ce que Gérald Darmanin a négocié : financement britannique ; surtout, puisque nous sommes dans ce moment difficile avec les Britanniques, ce qu'on leur demande c'est de changer leur modèle, c'est ça qu'il faut changer, plus que les accords du Touquet. Je vous prends simplement un exemple. Pourquoi les gens veulent aller au Royaume-Uni ? Parce qu'il y a la langue, parce que souvent il y a des communautés familiales qu'ils essaient de rejoindre, mais parce qu'il y a, disons-le, un modèle économique de quasi, parfois, esclavage moderne, ou en tout cas, de travail clandestin très fort. Donc, une fois que vous êtes au Royaume-Uni vous pouvez plus facilement trouver un job au noir, qui est souvent mal payé, mais c'est être attractif. Et donc, si les Britanniques ne reviennent pas sur un certain nombre de contrôles, sur des règles du marché du travail plus respectueuses, plus humaines, on aura toujours cette attractivité...

Q - Esclavage moderne ?

R - Pas les Britanniques, dans les filières d'emploi, comme malheureusement on le vit partout en Europe, quand on exploite les travailleurs clandestins qui n'ont pas de papiers, et à qui on ne donne aucun droit. Mais au Royaume-Uni cela existe plus encore que chez nous parce qu'il y a moins de contrôles et parce que ce modèle très libéral, économiquement, il faut le dire aussi, a abouti à ça. Et puis, dernier point, j'insiste, les Britanniques n'ont pas de filière de migration légale, pour déposer une demande d'asile au Royaume-Uni, il faut aller au Royaume-Uni. Donc, tous les gens qui veulent demander l'asile au Royaume-Uni, eh bien, ils tentent la traversée, parfois au péril de leur vie, et on voit des drames. Donc, c'est ça qu'il faut remettre à plat, le président l'a dit, le ministre de l'intérieur l'a dit aussi, avec les Britanniques. Donc moi, je veux plus de coopération avec les Britanniques ; il faut être très ferme dans les jours qui viennent avec les Britanniques, mais il faut être très prudent sur les sujets ou les mots un peu faciles ; dénoncer les accords du Touquet, c'est le risque immédiat d'avoir un certain nombre de morts sur la conscience. Donc moi, je ferai très attention à cela ; on regardera toutes les options, mais avec responsabilité.

Q - Parmi ceux qui dénoncent les accords du Touquet il y a Xavier Bertrand, candidat LR pour le congrès LR en fin de semaine, qu'est-ce qu'il dit sur France Info chez nos confrères ce matin ? Il propose de laisser les migrants prendre le ferry, directement, qu'ils aillent en Angleterre, pour installer un rapport de force avec Boris Johnson ; une manière pour lui de montrer que la France ne se laisse pas faire après la lettre de Boris Johnson qui demandait à la France de gérer tous les migrants illégaux arrivant sur le sol anglais.

R - Vous savez, moi, je suis rarement timide dans le rapport de force avec les Britanniques, j'ai été, sur la pêche, extrêmement ferme ; je pense que de temps en temps il faut en effet le rapport de force, mais là aussi, pardon, on parle de vies humaines, on parle de destins humains. Qu'est-ce qui va se passer si tout le monde peut aller sur le ferry aujourd'hui, vous ne croyez pas que ça va attirer plus de monde et que les filières de passeurs, qui sont malheureusement cyniques et très organisées, vont faire venir plus de migrants, à Calais, à Dunkerque, à Grande-Synthe ? Est-ce que c'est l'intérêt des habitants des Hauts-de-France et de Xavier Bertrand comme président de région ? Franchement, regardons toutes les options, nous le ferons, mais un peu de sérieux, et on ne joue pas avec les vies humaines pour créer des rapports de force ou des négociations difficiles. Je vais vous dire, les Britanniques savent très bien que sans coopération avec la France, ils n'y arriveront pas, et le pire c'est qu'en pratique la coopération avec le Royaume-Uni est bonne. Ça ne mérite pas cette agitation, ce discours anti-français, anti-européen, qui est obsédant et obsessionnel chez les Britanniques après le Brexit, qui est ridicule parce qu'il ne correspond pas à la réalité.

Q - À quoi joue Boris Johnson, répondez-nous rapidement, est-il un partenaire fiable pour la France ?

R - Ecoutez, aujourd'hui, force est de constater que le Brexit a détruit beaucoup de confiance et beaucoup de coopération. Quand on parle de vies humaines, je le redis, on a besoin de garder cette coopération. Nous, nous travaillons, nos forces de l'ordre travaillent tous les jours avec les Britanniques. On ne va pas jeter ce bébé avec l'eau du bain, et jeter cette coopération aux orties. Mais effectivement, il y a un discours systématique qui consiste à cacher les difficultés intérieures britanniques, en tapant sur l'Europe et singulièrement sur la France. C'est un discours qui, je crois, est dangereux, qui est irresponsable et qui ne mène nulle part. Nous sommes, comme disaient les Britanniques, les adultes dans la pièce, nous Européens. Nous sommes responsables, nous sommes sérieux, c'est pour ça que sur le sujet migratoire il n'y a pas de solution facile, il y a une coopération nécessaire. Sur la pêche, on le voit aussi, nous avons besoin de défendre nos intérêts ; mais malheureusement, je crois que l'échec du Brexit est masqué par un écran de fumée qui consiste à faire de l'Europe un punching-ball quotidien, c'est malheureux.

Q - Alors, sur la pêche, c'est évidemment l'autre sujet de tensions entre le Royaume-Uni et la France. En vertu de l'accord de Brexit les pêcheurs européens, je le rappelle, peuvent continuer à travailler dans les eaux britanniques à condition de pouvoir prouver qu'ils y pêchaient auparavant. Depuis le 1erjanvier 2021 la France a obtenu un peu moins de 1000 licences, 960 licences de pêche, Paris en réclame plus, 150 autorisations de plus ; vous étiez, hier, en contact avec votre homologue britannique ; est-ce que ça a donné quelque chose, allons-nous les obtenir ces permis, et quand ?

R - Ecoutez, je vais être très honnête, c'est beaucoup trop lent et le compte n'y est toujours pas.

Q - Combien, là, de plus, alors, ce week-end ?

R - Il n'y en a pas eu de plus, ce week-end, je le dis très clairement. Nous avons une nouveauté, c'est que la Commission européenne s'est davantage mobilisée ; je regrettais que ce ne soit pas le cas, c'est beaucoup plus le cas : elle a mis une date limite, précise, publique, le 10 décembre. Donc, il y a des négociations avec les Britanniques jusqu'au 10 décembre, entre la Commission européenne, le Royaume-Uni et nous-mêmes. C'est la Commission européenne qui le fait au nom de l'Union, avec nous, et d'ici le 10 décembre, nous espérons un règlement complet de cette affaire. S'il n'y a pas eu de geste massif d'ici le 10 décembre, nous arrêterons ce dialogue. Cela a été très clairement dit, non seulement par la France, mais aussi, maintenant, par la Commission européenne ; les Britanniques le savent, la balle est dans leur camp. Il y a des négociations aujourd'hui, il y a des négociations mercredi. Je serai en contact avec les commissaires encore cette semaine, comme Annick Girardin, la ministre de la mer, et nous ferons les comptes, en fin de semaine ; date limite : 10 décembre.

Q - C'est Christophe Castaner, le président des députés En Marche! qui disait récemment que "les Anglais profitent des imprécisions du texte sur la pêche qui n'a pas été négocié au mieux", dit-il, "par Michel Barnier, quand il avait la charge de la négociation du Brexit, au nom de l'Union européenne." Est-ce que les pêcheurs français paient les imprécisions du texte et le cadre négocié à l'époque par Michel Barnier ?

R - Alors les Britanniques, il y a bien sûr toujours marge à interprétation dans un texte, mais ils rajoutent des critères - sans être trop technique - ils rajoutent des critères par rapport à ce qui est écrit noir sur blanc dans le texte. Donc moi, ce que je dis très clairement à nos amis Britanniques, c'est qu'ils demandent des documents, des précisions aux pêcheurs, qui ne sont pas prévus par l'accord...

Q - Est-ce qu'il aurait fallu y penser avant, est-ce que Michel Barnier a manqué de clairvoyance, à l'époque ?

R - Moi, je vais être très honnête, j'ai un grand problème, quand Michel Barnier, qui a été un grand européen toute sa vie, nous explique que maintenant il faut jeter la Cour de justice à la poubelle, ou quand il faut, d'un coup, alors qu'il n'en avait jamais parlé auparavant, sacrifier les accords du Touquet, sans réfléchir. Mais, en revanche, je dis que Michel Barnier a été, avec la France, un bon négociateur du Brexit. On peut toujours faire mieux, on peut toujours regretter de ne pas avoir écrit telle ou telle phrase dans un accord, mais moi, je suis très critique sur son discours européen dans cette campagne des Républicains, et cette course à l'extrême droite, je suis en revanche respectueux du travail qu'il a fait en tant que négociateur du Brexit ; je reste honnête et sur cette position.

Q(auditrice) - J'ai été choquée par Boris Johnson qui propose de renvoyer les gens qui ont réussi à passer comme on renvoie un paquet Amazon. Mais j'ai également été choquée par la réaction française de refuser la venue de représentants britanniques, Mme Patel (...). J'entends tout et son contraire dans ce que dit votre invité (...). Dans les faits, ce sont toujours des gens qui meurent au milieu.

R - Sur les propos de Boris Johnson, je partage. On parle effectivement de vies humaines, c'est pour cela que j'essaye - pardon si cela mérite encore d'être clarifié - d'être le plus juste et équilibré possible. Ce qui s'est passé hier, c'est-à-dire que Mme Patel, la ministre de l'intérieur britannique, ne soit pas invitée, c'est parce que nous avons considéré qu'il n'y avait pas un bon contexte de coopération politique. Mais évidemment, il y aura des contacts - le ministre de l'intérieur l'a dit - avec la ministre de l'intérieur britannique, entre les administrations françaises et britanniques, parce qu'on en a besoin. Et cette coopération - pour être très clair - moi, je regrette qu'elle soit dénigrée par les Britanniques parce que c'est la seule voie pour lutter contre les passeurs et pour lutter contre les filières et pour maîtriser l'immigration.

Q - Mais la question, c'est de dire est-ce qu'on n'est pas en train de perdre un temps fou pour des bisbilles diplomatiques franco-britanniques sur le dos de l'urgence, de dossiers urgents, des vies humaines, dont vous parliez ?

R - Non, nous ne ferons jamais cela. C'est pour ça d'ailleurs - je l'ai rappelé - j'ai parlé de coopération et même d'amitié ; en pratique, pour ça, sortons du buzz malheureusement entretenu par quelques responsables politiques britanniques ; en pratique, sur le terrain, la coopération entre forces de l'ordre, même la coopération humanitaire entre sauveteurs, est bonne entre la France et le Royaume-Uni.

Donc, j'essaye de distinguer - parce qu'on parle justement de vies humaines - ce qui se passe, ce qu'on essaye de faire au quotidien pour empêcher les passeurs, pour démanteler les filières, pour sauver des vies. On a sauvé 8000 vies cette année, depuis le début de l'année, en mer, avec les sauveteurs britanniques aussi. Et puis, un buzz politique malheureux - j'espère qu'on va vite passer à autre chose - qui est entretenu par le gouvernement conservateur britannique.

Q (auditeur) - Boris Johnson ne demande-t-il pas à la France ce que nous faisons à la frontière italienne quand nos policiers trouvent des migrants, dans le train à Menton ou passant la frontière, ils les renvoient du côté italien ? N'est-on pas hypocrites ?

Ne trouvez-vous pas hypocrite que nous refusons des Anglais ce que nous demandons aux Turcs, à savoir payer pour garder les migrants à la frontière ?

R - Ce sont des cas très différents. Avec l'Italie, cela n'a absolument rien à voir. D'abord, parce que nous avons une coopération à la frontière entre les polices française et italienne comme sur le terrain avec les Britanniques. Mais à part quelques moments où vous avez vu aussi ce mauvais buzz du côté italien quand M. Salvini à l'époque était ministre de l'intérieur à Rome, il y a une bonne coopération avec l'Italie. Et politiquement, une coopération européenne pour là aussi démanteler les filières, mieux enregistrer les migrants, empêcher les passages illégaux. Donc, je crois que le ton, la qualité de la coopération politique est bien meilleure avec l'Italie. J'espère qu'on va reprendre ce chemin avec les Britanniques.(...).


source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 décembre 2021