Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec RTL le 1er décembre 2021, sur les tensions entre l'Union européenne et le Royaume-Uni concernant la pêche et l'immigration.

Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Il y a six mois, vous menaciez les Anglais de mesures de rétorsion s'ils ne respectaient pas les accords du Brexit, dans le dossier de la pêche notamment ; il y a un mois vous disiez mettre à exécution ces mesures de rétorsion, ça devait être imminent, je crois le 2 novembre, je rappelle qu'il manque 150 licences aux pêcheurs français pour pouvoir travailler dans les eaux britanniques, et vous disiez qu'il fallait parler le langage de la force avec les Anglais. Puis, vous avez mis ces menaces en suspens, puis, vous avez dit à la Commission de prendre sa part dans la négociation, puis maintenant, vous dites "si dans dix jours il n'y a rien, on arrête le dialogue". Ça va durer encore longtemps le manège ?

R - Ecoutez, ce n'est pas un manège, parce qu'on parle de la vie de nos pêcheurs, de leur activité économique...

Q - Ils se sentent trahis par vous, disent les pêcheurs français.

R - Mais, moi je les ai vus beaucoup, je sais qu'il y a des tensions et des difficultés, c'est normal, il y a aussi des polémiques politiques, ça je le comprends moins, mais les pêcheurs, ils veulent bosser, et ils veulent leur activité, et donc moi, je ne joue pas avec cela, parce qu'il faudrait chercher des provocations. J'ai été extrêmement sérieux, nous avons été extrêmement sérieux, avec la ministre de la mer et le Président de la République, les Britanniques le savent, et c'est parce qu'on a haussé le ton qu'on a obtenu, d'ores et déjà, 60% de nos licences, par étapes successives, et c'est parce que nous avons haussé le ton, fin octobre, début novembre, qu'on a repris un dialogue.

Q - Mais là il y a des pêcheurs qui se demandent s'ils ne vont pas fermer boutique.

R - Non, ils ne vont pas fermer boutique. D'abord, en attendant, je le redis, parce que c'est évidemment important, on les accompagne financièrement, depuis le 1er janvier, mais ils veulent reprendre une activité économique. On a une négociation qui s'est beaucoup accélérée, et nous avons aussi haussé le ton, je le dis très franchement, à l'égard de la Commission européenne, parce que ce n'est pas un sujet franco-britannique, c'est le respect des accords européens avec le Royaume-Uni. Cette Commission européenne s'est beaucoup plus impliquée. Il y a des réunions, maintenant, ça fait seulement quelques jours, tous les jours. Il y en aura encore une avec la Commission européenne et les Britanniques, cet après-midi, et nous avons, je l'espère, je le dis avec prudence parce qu'on ne joue pas avec des illusions, qu'il y a, sur Guernesey notamment, qui est un des problèmes dans les îles Anglo-Normandes, des avancées importantes, je l'espère, cette semaine. Mais c'est très clair, maintenant c'est la Commission européenne qui a fixé, pour la première fois, cette date limite du 10 décembre, elle l'a dit publiquement, et c'est la Commission européenne qui a dit aux Britanniques, donc toute l'Europe ensemble, "si vous n'avez pas fait des gestes forts, avec beaucoup de licences, d'ici le 10 décembre, on n'est plus dans un dialogue européen."

Q - Donc, si le 10 décembre il ne se passe rien, ou vous n'avez pas obtenu les licences, il y aura des mesures de rétorsion ? Par exemple, est-ce que vous interdirez aux navires de pêche britanniques de débarquer leurs cargaisons dans les ports français ?

R - Ça fait partie des options possibles, mais ce qui serait mieux, pour être tout à fait honnête, c'est d'avoir des mesures européennes, ce serait que l'Union européenne dise, sur le plan commercial, on restreint un certain nombre d'accès, on engage des procédures juridiques ; parce que, encore une fois, et c'est ça qui a changé, c'est maintenant un débat entre l'Union européenne toute entière et le Royaume-Uni, nous disons "on respecte l'accord."

Q - Donc, vous vous en remettez à l'Union européenne.

R - Et nous soutenons nos pêcheurs en attendant, et nous avons toutes les options sur la table, parce que c'est mieux de dialoguer, mais, on l'a fait à plusieurs étapes, si le dialogue ne porte pas ses fruits, on est toujours sérieux là-dessus, on pourra prendre des mesures européennes.

Q - Le langage de la force, ça ne marche pas avec Boris Johnson, il se moque de nous.

R - Ecoutez, je ne sais pas s'il se moque de nous, mais je sais que Boris Johnson et le gouvernement britannique ont décidé d'être obsédés par l'Union européenne. Quand il y a quelque chose qui marche bien chez eux ils disent "c'est mieux que dans l'Union européenne", le vaccin c'était mieux que dans l'Union européenne, maintenant c'est l'Union européenne qui est devant ; et puis, quand ça ne marche pas, c'est la faute de l'Union européenne, à un moment donné il faut prendre ses responsabilités, ce n'est pas de notre faute à nous s'il y a des pénuries au Royaume-Uni, ce n'est pas de notre faute à nous s'il manque 100.000 chauffeurs routiers au Royaume-Uni.

Q - Mais on voit bien que dans le dossier des migrants aussi Boris Johnson se moque de nous. Clément Beaune, vous avez peut-être entendu le témoignage de l'un des deux survivants du naufrage dans lequel 27 migrants ont trouvé la mort ; il s'est exprimé à la télévision kurde, il dit "nous avons envoyé notre localisation à la police française et ils ont dit qu'ils ne pouvaient pas nous aider, vous êtes dans les eaux britanniques, alors, nous avons appelé la Grande-Bretagne, mais ils ont dit d'appeler la police française", il n'y a pas de coopération ?

R - Si.

Q - S'il y avait eu une coopération ils ne seraient pas morts ?

R - Si, il y a une coopération, on va voir exactement, parce qu'il y a une enquête, ce qui s'est passé dans ce cas-là qui est dramatique. Je veux quand même dire que ce sont les sauveteurs français qui ont malheureusement repêché des corps et qui sont intervenus, qui tous les jours...

Q - Mais c'est vrai qu'ils ont dit au départ que, "vous n'êtes pas dans les eaux françaises" ?

R - Cela, je ne le sais pas, nous allons essayer d'établir tout ce qui s'est passé, bien sûr, ce que je veux dire c'est que nos sauveteurs, dès qu'il y a un problème, dès qu'ils ont une intervention, ils interviennent. Depuis le début de l'année vous savez combien de personnes on a sauvé ? Près de 8.000, qui ont malheureusement risqué leur vie, et que grâce à nos sauveteurs, qui parfois risquent la leur, nous avons réussi à sauver. Ce sont les sauveteurs français qui sauvent aujourd'hui dans les eaux de la Manche.

Q - Pour éviter ces naufrages-là, on fait quoi ?

R - Alors, d'abord, il faut dire ce qui s'est passé depuis quelques années. Il y a une coopération franco-britannique qui sur le terrain marche bien. Nous avons sécurisé par exemple le tunnel sous la Manche, où il y a aujourd'hui très peu de passages ; c'est pour ça qu'il y a une forme de report, parce que malheureusement les trafiquants d'êtres humains se réorganisent, par ce qu'on appelle ces petites embarcations, qui sont d'ailleurs de plus en plus grandes, et qui traversent la Manche. Ce qu'on fait, c'est qu'on a aussi une coopération policière européenne et franco-britannique sur le terrain, pour démanteler les réseaux de passeurs, pour intercepter, avant le départ, beaucoup de personnes qui prennent la mer. Et aujourd'hui, plus de la moitié des personnes qui tentent de passer, nous les interceptons avant qu'elles embarquent, donc on ne peut pas dire, et ça, je ne laisserai pas le dire, que nos forces de l'ordre, qui sont mobilisées jour et de nuit, ne font rien, ce n'est pas le cas, elles se mobilisent pour limiter, empêcher cette immigration illégale.

Q - Les associations vous demandent des voies de navigation légales, d'ouvrir des voies de navigation, ça c'est possible, ce serait possible immédiatement ?

R - Mais ça, je vais être très précis, c'est aux Britanniques de le faire. Un des drames aujourd'hui, c'est que les personnes qui veulent traverser, elles veulent demander l'asile au Royaume-Uni. Nous leur proposons de le faire en France, elles ne le veulent pas, parce qu'au Royaume-Uni le travail, parfois au noir, et parfois clandestin, est plus facile ; et les Britanniques n'ont jamais ouvert de voies légales de migration, même l'asile. Et donc, nous leur disons "nous voulons bien travailler avec vous, mais il faut ouvrir cette capacité à aller au Royaume-Uni pour du regroupement familial...", comme le font tous les pays européens.

Q - Monsieur le Secrétaire d'Etat chargé des affaires européennes, nous sommes le 1er décembre, dans un mois la France prend la présidence tournante de l'Union européenne, ça va durer six mois, que peut faire un président en campagne présidentielle à la tête de l'Europe ?

R - D'abord un président, s'il est en campagne, il est d'abord...

Q - Ah bon, il y a un doute ?

R - Non, s'il serait en campagne...

Q - Quand il sera en campagne.

R - Moi j'ai un doute sur le fait qu'il le soit, puisque c'est à lui de le décider, mais je n'ai aucun doute sur le fait que je le souhaite, j'espère que ça arrivera, et il y a le moment qui viendra pour rentrer dans une phase de campagne, mais, quoi qu'il arrive, un président, c'est déjà arrivé dans le passé, qui est en campagne, c'est un président qui préside la France jusqu'au bout, et à chaque instant, et c'est un président qui, en l'occurrence, préside de l'Europe pendant quelques mois au moins, et...

Q - Avec quelles priorités ?

R - Avec des priorités, qu'on porte en réalité depuis quatre ans, j'en cite quelques-unes, pour illustrer très concrètement ce qu'on peut faire pendant une présidence. Le climat, ambition européenne majeure, c'est la France qui a dit l'Europe doit être neutre en carbone en 2050, avoir par exemple une taxe carbone aux frontières de l'Europe pour que les Chinois, les Américains, quand ils exportent vers chez nous, payent la même chose que nos entreprises.

Q - C'est notamment sur ce sujet que le président va se battre ?

R - Mais sur des sujets qui font le modèle européen, c'est-à-dire une régulation juste, une compétition internationale qui soit régulée ; ça vaut pour les géants de numérique, ça vaut pour lutter contre le dumping social, ça vaut pour lutter contre les pratiques environnementales, à l'extérieur de l'Europe, qui sont terribles pour notre industrie et qui polluent en Europe.

Q - Il y a aussi l'épidémie de Covid, avec ce variant Omicron. Vous aviez, comme d'autres pays, suspendu les vols en provenance d'Afrique australe. Ces vols devaient reprendre. Ça s'arrête ou pas ?

R - Alors, nous avons prolongé ce matin même la suspension des vols depuis sept pays d'Afrique australe, jusqu'à samedi, nous avons suspendu...

Q - Toujours pas de vols entre l'Afrique australe et la France, jusqu'à samedi ?

R - Toujours pas de vols, c'est suspendu jusqu'à samedi, et aujourd'hui 23 pays européens, donc cette coordination a marché, cette fois-ci, qui ont pris les mêmes mesures, de restriction d'accès ou de suspension pure et simple des vols, nous sommes très stricts là-dessus ; et ensuite, parce que parfois on a des ressortissants français qui doivent revenir, on ne peut pas vivre dans un monde où il y a zéro vol, zéro moment ; et donc, nous aurons un protocole extrêmement renforcé, que nous sommes en train de définir en coordination avec nos partenaires européens pour être plus efficace, d'ici samedi, qui correspond à ce qu'on appelle les pays en liste rouge, c'est-à-dire test à l'arrivée, test au départ, isolement, et nous irons sans doute encore plus loin pour exiger probablement des tests, y compris pour les personnes vaccinées, pour vérifier que le variant est isolé, identifié, et qu'il rentre le moins possible, évidemment, sur notre territoire.

(...)

Q - Merci beaucoup Clément Beaune.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 décembre 2021