Déclaration de M. Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur, en réponse à trois questions sur la tension migratoire avec le Royaume-Uni, au Sénat le 1er décembre 2021.

Texte intégral

 

Monsieur le Sénateur, tout d'abord, je veux redire au nom du Gouvernement - et je l'imagine, en notre nom à tous - notre émotion et, bien sûr, notre colère face au drame qui s'est déroulé au large de Calais le 24 novembre dernier. Beaucoup de vos collègues vont poser des questions sur cette crise migratoire, et je leur répondrai bien évidemment. Mais puisque vous avez prononcé ce mot d'introduction, je tenais à m'associer à vos propos.

Dans tous les pays, l'immigration est quelque chose de normal. Elle n'est ni une chance ni une malchance pour un pays ; elle est un fait.

Nous devons pouvoir accueillir sur notre sol les personnes qui y viennent pour diverses raisons, ce que notre droit reconnaît depuis des temps très anciens, au moins depuis que la République française est une démocratie.

L'accès au droit d'asile veut dire non pas que l'on accepte tout le monde, mais que chaque demande est étudiée dans les meilleures conditions possibles.

Nous avons encore beaucoup de travail à faire, monsieur le sénateur, pour que l'accueil des personnes sur le territoire national ait lieu dans des conditions de parfaite humanité. Le Président de la République a demandé que les délais soient réduits ; nous y procédons. Faut-il agir encore davantage en ce sens ? Oui !

Notre pays a besoin aussi, comme tous les pays du monde - en tout cas ceux d'Europe -, de l'immigration de travail. Il faut réviser, sans doute, la liste des métiers concernés, mieux accueillir les personnes en matière de logement, peut-être établir avec elles un contrat plus clair, et il faut que le patronat les rémunère davantage. Oui, nous devons évidemment faire cela, comme l'ont proposé un certain nombre de penseurs et d'économistes.

En contrepartie - il me faut aller très rapidement, monsieur le sénateur -, nous devons pouvoir dire que nous ne voulons pas accueillir un certain nombre de personnes sur notre sol.

Bien sûr, nous devons encore améliorer la façon dont nous reconduisons ceux auxquels nous n'accordons pas le droit d'asile en France ou le droit de travailler dans notre pays, ou bien ceux dont nous jugeons que le comportement ou les valeurs ne sont pas compatibles avec la République.

C'est un travail très difficile, et je peux vous assurer que, loin des pulsions et des réflexes, le Gouvernement est dans la réflexion et dans l'action.


Monsieur le Sénateur, ce drame ne justifie pas toutes les contrevérités !

Depuis le 1er janvier de cette année, les policiers et les gendarmes ont sauvé, au péril de leur vie, 7800 migrants : pour cela, ils sont entrés dans l'eau, dans des conditions extrêmement difficiles.

Quand nous empêchons des migrants de traverser la Manche, nous les interpellons non pas pour les mettre en prison, mais pour les empêcher de prendre la mer sur des embarcations de fortune, précisément pour éviter que de tels drames ne se produisent.

Monsieur le Sénateur, faites attention que la bonne conscience ne conduise pas, justement, à ces drames que nous constatons !

Depuis le 1er janvier, nous distribuons, grâce aux contribuables français, 2200 repas par jour. C'est l'honneur de la France que de le faire, et cela représente 4 millions d'euros.

Depuis le 1er janvier, nous avons relogé 14400 migrants, partout sur le territoire national ; vous les voyez, parfois, dans vos territoires. Cela représente 20 millions d'euros et c'est, là encore, l'honneur de la France.

Je constate que, dans votre question, comme dans celle de votre collègue Mme Benbassa, laquelle disait que les passeurs n'étaient pas importants, vous n'avez pas un mot pour qualifier ceux-ci de criminels, ce qu'ils sont véritablement !

Le problème, c'est que ces migrants ne veulent pas rester en France. Nous proposons l'asile à ces personnes. Or - tous les élus du Nord-Pas-de-Calais vous le diront - moins de 3% des 2000 migrants qui se trouvent aujourd'hui à Dunkerque et à Calais demandent l'asile en France. Tous les autres, qui sont éligibles à plus de 60% au droit d'asile, veulent aller en Angleterre.

Pourquoi n'attaquez-vous pas le patronat anglais, qui profite de cette "armée de réserve" ? Car, en Grande-Bretagne, on peut travailler sans avoir de pièce d'identité et payer des impôts !

Pourquoi ne regardez-vous pas la situation de l'autre côté de la Manche ? En Grande-Bretagne, seules 30.000 demandes d'asile sont déposées, alors que 1,2 million de clandestins se trouvent dans le pays.

Tandis que la France fait un travail humanitaire, l'insulter et insulter les forces de l'ordre n'est pas à l'honneur de la représentation nationale !


Monsieur le Sénateur, deux types d'actions doivent être entreprises à la suite des décisions prises par le Conseil de défense.

D'abord, c'est de lutter contre les criminels que sont les passeurs. Nous en avons interpellé 1400 depuis le 1er janvier dernier, mais nous savons qu'ils sont plus nombreux, basés dans divers pays - Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Angleterre -, qu'ils se jouent des circuits financiers, des nationalités et des législations pour l'achat de bateaux. Nous devons absolument mieux coopérer. C'est ce que nous avons fait dimanche à Calais : pour la première fois, les ministres de l'intérieur se sont réunis sur cette question, qui sera à l'ordre du jour, sur la demande de la France, du Conseil des ministres de l'intérieur et de la justice du 9 décembre prochain à Bruxelles.

Nous avons augmenté le nombre d'effectifs de policiers, de gendarmes et d'agents de Bercy, de la diplomatie et de la magistrature qui nous aident dans un office particulier, anti-passeurs, que nous avons créé. Nous allons doubler ses effectifs d'ici à l'année prochaine. Ce soir même, à dix-neuf heures, le Premier ministre présidera une réunion à ce sujet.

Ensuite, nous devons absolument mettre fin à l'attractivité de la Grande-Bretagne, et j'ai largement développé ce point en répondant précédemment à votre collègue.

La principale difficulté, Monsieur le Sénateur, c'est qu'aujourd'hui, si la Grande-Bretagne profite en partie des immigrés clandestins - ces migrants qui fuient la misère et veulent absolument aller en Angleterre -, c'est parce que ceux-ci n'ont pas d'accès légal à cette île de Grande-Bretagne.

Remettre en cause les accords du Touquet n'aurait pas d'intérêt. Certes, on peut les renégocier, ce n'est pas un mantra ! Mais il faut savoir qu'ils ont été discutés au moment où les migrants clandestins passaient par le port et le tunnel. Or ce n'est plus le cas ! Nous avons sécurisé le port et le tunnel, et aujourd'hui c'est par des bateaux, des small boats, que les migrants vont en Angleterre.

Les accords du Touquet règlent la question des immigrés légaux, mais pas la question des small boats. Comme le Premier ministre l'a écrit à Boris Johnson, il nous faut un accord entre l'Union européenne et la Grande-Bretagne, un sujet que le Président de la République mettra à l'ordre du jour de la présidence française de l'Union européenne.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 décembre 2021